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De quoi ?

Clientélisme et communautarisme : l’agonie du système Frêche

Durant de longues années, Georges Frêche s’est maintenu au pouvoir grâce à une rigoureuse et méthodique construction clientéliste et communautariste.  La bataille fratricide des élections municipales 2014 fut, à bien des égards, une bataille pour l’héritage des réseaux clientélistes et communautaristes montpelliérains. Celle de 2020 sonne comme la fin d’un système, qui a vu perdre celui qui avait su capter en 2014 l’essentiel des clés d’accès à l’archipel électoral frêchiste. Tandis que le vainqueur, qui se place en successeur sans jamais avoir été adoubé, clame avoir mis fin à la tentation clientéliste. Qu’en est-il vraiment ? Tentative de décryptage.

Le 28 juin dernier, Philippe Saurel, maire sortant de Montpellier, s’est incliné devant le socialiste Michaël Delafosse en ne réunissant que 17 644 voix, contre 24 046 au vainqueur, dans un scrutin au taux de participation historiquement bas. Alors que Michael Delafosse avait construit une alliance avec les écologistes d’EELV, et prétendait pouvoir agréger une partie non négligeable des autres électorats écologistes dispersés sur les listes menées au 1er tour par Clothilde Ollier et Alenka Doulain, Philippe Saurel ne pouvait compter que sur lui-même pour tenter de combler un handicap de 1er tour qui l’avait vu réunir 19% des suffrages et moins de 10000 voix. Ce qui est peu pour un maire sortant, à l’aune d’une ville de 280000 habitants. Mais après avoir été absent publiquement du 1er tour, faisant le choix de ne participer à aucun débat médiatisé, le maire sortant et son équipe ont, à l’inverse, été omniprésents pendant les trois mois du plus long entre-deux tours de municipales que la République ait connu, multipliant les mises en scène de son action de maire, et les tentatives de récupérer l’électorat qui lui avait permis, six ans plus tôt, de gagner la bataille fratricide pour la capture de l’héritage de Georges Frêche.
Que s’est-il passé entre les deux tours atypiques de cette élection municipale ?
Que se passe-t-il, plus généralement, entre les deux tours d’une élection ? La réponse à cette question se retrouve en partie dans les commentaires de sondages « sorties des urnes », qui permettent aux sondeurs et aux commentateurs d’éclairer les « reports de voix » portées sur tel ou tel candidat du 1er tour et reportées sur tel autre candidat du second tour. Mais si l’outil est efficace pour comprendre des logiques de rassemblement ou mesurer l’efficacité d’une alliance, il n’explique que partiellement ce qui se passe entre deux tours, et notamment deux points cruciaux : les votants sont-ils les mêmes ? Quelles sont les dynamiques de mobilisation qui ont été à l’œuvre ?

Une participation en trompe-l’œil

L’un des outils capables d’éclairer ce moment démocratique particulier qu’est « l’entre-deux tours », c’est l’analyse des cahiers d’émargement des électeurs. Là, se trouvent, dans une colonne, les signatures des électeurs du 1er tour, et dans une autre, celles des votants du 2nd tour.
À quoi cela sert-il ?
 À dissiper un trompe-l’œil, d’abord. Car la lecture des résultats d’une élection à deux tours est souvent un trompe-l’œil. La participation réelle, par exemple, est cachée derrière une fausse évidence. En mars dernier, 34,61% des électeurs montpelliérains ont voté au 1er tour, et 34,41% au 2nd. Les chiffres sont quasi identiques, et donnent à penser qu’une poignée d’électeurs du 1er tour n’ont pas voté au second. Mais c’est totalement faux. Ainsi, en étudiant les cahiers d’émargement, on s’aperçoit qu’en réalité, 27% des électeurs du 1er tour ne sont pas revenus voter au second, et qu’ils ont été remplacés par quasiment autant d’électeurs qui n’avaient pas voté au 1er tour.
Autrement dit, un peu plus de 14000 électeurs du 1er tour ne sont pas revenus au second. Le changement de l’offre électorale, la disparition au second tour des listes sur lesquelles leur choix s’était porté explique pour beaucoup ce désintérêt pour l’issue du scrutin. C’est généralement, ce que nous traduisent les sondages « sorties des urnes ». Mais la vraie boîte noire, c’est la motivation à aller voter de celles et ceux qui n’étaient pas présents au 1er tour.
Or, ils sont, dans l’élection montpelliéraine de 2020, aussi nombreux que les partants : 14 000 électeurs qui n’avaient pas voté au premier tour et qui sont venus au second dans l’espoir de faire pencher la balance du côté de leur choix.

Entre les deux tours, le corps électoral s’est renouvelé à hauteur de 42%

Au passage, ces chiffres indiquent aussi beaucoup sur le taux de participation globale au scrutin, qui n’est pas de 34,5%, comme les chiffres « nus » tendent à le faire croire, puisqu’au final, 67 000 électeurs ont participé à l’un des deux tours de l’élection, soit un taux de participation globale de 43,7%. Et seulement 36 000 ont participé aux deux tours. Entre les deux tours, le corps électoral s’est renouvelé à hauteur de 42%.Pour comprendre ce qui s’est passé entre les deux tours, et tenter d’expliquer ce vaste renouvellement du corps électoral d’un tour à l’autre, les cahiers d’émargement sont de précieux outils. D’abord parce qu’ils sont l’instrument premier du travail de mobilisation entre les deux tours. Dès qu’ils ont été disponibles en préfecture après le 1er tour (c’est à dire après le confinement), les cahiers ont été pris en photo ou scannés par les équipes restantes en lice, puis analysés par les militants. L’objectif ? Repérer les abstentionnistes connus et susceptibles de venir voter favorablement au deuxième tour, et les contacter pour les convaincre de le faire. Et c’est là, précisément, que les choses deviennent intéressantes.
Car dans cette mobilisation des abstentionnistes, il y a plusieurs logiques à l’œuvre. La première logique est partisane, politique. Il s’agit de repérer parmi les abstentionnistes les sympathisants, les gens « de son camp », les connaissances que l’on peut convaincre. Les personnalités connues d’un secteur particulier, les têtes de réseau associatif, tous celles et ceux qui, autour du candidat ou de la liste, disposent d’un large carnet d’adresses, sont invités à venir consulter les cahiers d’émargement, pour repérer celles et ceux de leur connaissance « qui n’ont pas voté », et que l’équipe pourra appeler. On a ainsi vu, à la permanence du candidat Delafosse, l’ancienne maire Hélène Mandroux, passer elle-même de nombreux coups de fil, tandis que Claudine Frêche est, elle aussi, venue faire la moisson de ses connaissances à mobiliser. C’est un travail classique de mobilisation individuelle.

Clientélisme et stabilité électorale des décennies Frêche

Ce travail se fait-il sur des bases strictement politiques ? Non. D’autres logiques peuvent être à l’œuvre. Philippe Saurel et Michael Delafosse sont issus tous deux du même creuset politique local. Tous deux revendiquent l’héritage politique de Georges Frêche. Mais l’héritage de Georges Frêche n’est pas que politique. La bataille fratricide de 2014 entre les deux socialistes candidats à l’héritage concernait aussi, et peut-être avant tout, la maîtrise d’un système électoral grâce auquel Georges Frêche avait bâti son royaume sudiste. Durant les 33 années pendant lesquelles Georges Frêche a régné sur Montpellier et sur son agglomération, il a construit patiemment un réseau de clientèle assez peu décrit par la littérature scientifique et journalistique.
Le clientélisme politique est souvent regardé comme une marque d’archaïsme démocratique, ou comme une dérive mafieuse. L’abondante littérature et les représentations cinématographiques qui en traite nourrit cette représentation, en focalisant pour l’essentiel sur des territoires «clichés» : la Sicile, Naples, la Corse, Marseille, ou en la dépeignant comme un élément constitutif du pouvoir notabiliaire désormais relégué à la « France rurale ». Pourtant, les analyses de la conquête du pouvoir d’un Jacques Chirac, depuis les collines de la Corrèze jusqu’à l’Hôtel de Ville de Paris, montrent la continuité des mécanismes à l’œuvre entre la vieille figure du notable qui rend service à une population dont il connaît chaque famille, et les systèmes clientélistes municipaux de maintien du pouvoir dans les grandes villes françaises, de Lille à Nice, de Lyon à Bordeaux, de Toulouse à Montpellier. Les systèmes sont les mêmes, seuls les contextes, et les leaders, varient.

Un cahier d’émargement aux élections municipales de 2020 à Montpellier

Un système clientéliste à grande échelle s’appuie sur des composantes similaires, où qu’il s’installe. Il y a d’abord, autour d’un premier cercle de fidèles et de loyaux, des « captifs », dont les conditions d’existence sont directement liées au maintien ou à la conquête du pouvoir. Ce cercle d’obligés, aux contrats liés aux mandats électifs, s’étend au fur et à mesure de l’extension du territoire maîtrisé, et de la concentration du pouvoir. Georges Frèche disposait, à la fin de son règne, d’un large spectre de lieux de pouvoir : la mairie de Montpellier, l’agglomération, la région, mais aussi tous les satellites directement dirigés de par ses positions électives : syndicats mixtes, sociétés d’économie mixte, établissements publics, … Outre qu’ils hébergent des « captifs », l’ensemble de ces structures publiques ou parapubliques constitue également un formidable gisement d’emplois et de logements, dans lequel un système bien organisé pourra constituer un deuxième vivier : les « redevables ». Un ensemble d’électeurs – et de familles – qui acceptent en conscience d’affirmer une loyauté en remerciement d’un emploi pour l’un des leurs, d’un logement plus grand ou mieux placé, ou, en d’autres termes, d’une sécurité de leurs conditions de vie. Le clientélisme politique prospère d’autant mieux que la population qu’il cherche à maîtriser est habitée par la peur de la précarité. Les territoires les plus pauvres sont donc souvent les plus touchés par le clientélisme, ce qui contribue encore à leur stigmatisation d’archaïsme. Il est important de distinguer cette relation clientélaire des privilèges qu’une bourgeoisie d’affaires pourra tirer d’une relation étroite avec les sphères de pouvoir, pour y décrocher exemption, facilité de permis de construire ou d’aménagement, ou gains de concours et d’appel d’offres. Le clientélisme n’est pas la corruption des pauvres. C’est un système d’échange, asymétrique, entre un patron et des clients.

Enfin, une troisième composante du clientélisme politique n’est pas, ou pas seulement, directement ou indirectement liée au leader par des prébendes, mais d’abord par des libéralités : des permissions d’existence, de la reconnaissance symbolique, de la facilitation d’existence communautaire. Le communautarisme politique consiste alors à améliorer les conditions d’exercice des cultes, à reconnaître et aider des spécificités culturelles et communautaires. Georges Freche s’est longtemps appuyé sur les réseaux de rapatriés d’Algérie et du Maghreb. Il se vantait ainsi à la fin du siècle dernier d’avoir sur ses listes aux municipales des représentants de toutes les « sensibilités pieds-noirs », de plus progressistes aux anciens de l’OAS. Mais il y avait aussi des personnalités issues des communautés judaïques et protestantes, puis des milieux catholiques, grâce notamment à l’arrivée en 1995 de celui que la frêchie appelait alors « l’homme de l’Évêché » : Philippe Saurel. Toutes les communautés n’aspiraient forcément à avoir un représentant élu, toutes n’y avaient pas droit non plus. Mais la relation avec les communautés gitanes sédentarisées a toujours fait l’objet d’une attention particulière, de recrutements ( chez « l’ami » Louis Nicollin, mais aussi dans les machineries de l’opéra), et de visites mises en scène. D’autres communautés étaient sciemment « sous-traitées » par des partenaires politiques. Ainsi, la communauté franco-marocaine, après avoir vainement espéré une reconnaissance au cœur du système, s’est tournée vers l’entreprise politique du leader des écologistes dans les années 90 et 2000, Jean-Louis Roumégas, lui permettant investiture et poids dans les négociations, jusqu’à ce que l’instigateur de ce lobby communautaire, Mustapha Majdoul, prenne son autonomie et capte le leadership à son propre profit.

L’ensemble de ce système et de ces sous-systèmes a permis à Georges Freche de se maintenir au pouvoir à moindre effort, dans une ville où la croissance démographique était tout à la fois le premier moteur économique, et le plus grand danger politique. Toute croissance démographique forte induit un renouvellement de la population. Et le « turn-over » montpelliérain est particulièrement fort, quand on sait qu’il arrive chaque année depuis 20 ans quelques 20 000 nouveaux habitants, et qu’il en part presque autant. Or, rien ne menace plus la stabilité d’un système d’allégeances que les changements sociologiques induits par une croissance démographique forte.

Aussi, au contraire des systèmes clientélaires marseillais ou lillois dans lesquels le mécanisme clientéliste est aussi un facteur d’intégration des nouvelles populations, le système frêchiste s’est gardé de tout effort d’intégration politique des nouveaux arrivants. Ainsi, jusqu’au début de la décennie 2010, Montpellier est resté l’une des grandes villes de France dont le corps électoral était l’un des plus faibles par rapport à sa population : en 2001, la ville comptait 116 000 électeurs pour 225 000 habitants. Et sur ces 116 000 électeurs, entre 12 000 et 15 000 n’habitaient plus à Montpellier, comme en témoignaient les retours de cartes électorales. C’était donc moins de la moitié de la population qui pouvait voter. Et la participation était, elle aussi, très basse : en dessous de 60% pour les élections municipales. Il suffisait donc à Georges Frêche d’attirer à lui et de maîtriser 15% de la population totale pour réunir 30% des voix aux 1ers tours des élections, et de s’assurer la victoire. Ainsi, parti d’un capital de 27 473 voix au 1er tour de l’élection municipale de 1977, il réunira 34 500 électeurs en 1983, 35 000 en 1989, 32 000 en 1995, 33 000 en 2001. Et Hélène Mandroux lui succédera en 2009 en réunissant 36 000 voix au 1er tour. Remarquable stabilité d’un système s’appuyant sur 15% de la population de la ville-centre.

Un système fragilisé par les batailles d’héritage

Ce système clientéliste et communautariste, qui assurait le socle essentiel à la construction des victoires électorales frêchistes, a été mis a mal par deux fois. Une première fois sous le mandat d’Hélène Mandroux, rentrée en opposition avec Georges Frêche, qui l’a en retour privé d’une bonne partie du soutien des réseaux historiques. Et une deuxième fois lorsqu’il s’est agi de désigner le successeur de la maire, dans une double bataille interne : la dissidence de Philippe Saurel, qui va tenter d’emmener avec lui une partie des réseaux historiques, et l’investiture du candidat socialiste, qui va marquer la victoire de Jean-Pierre Moure sur Michaël Delafosse dans une élection largement commentée et controversée, où vont réapparaître tous les fantômes du clientélisme historique de la frêchie pour faire basculer le scrutin en faveur de Jean-Pierre Moure. Dans la défaite, Michaël Delafosse va se construire une image de chevalier blanc, qui ne mange pas de ce pain-là, et qui veut en finir avec les dérives clientélistes.
Philippe Saurel, lui, va publiquement se positionner comme l’anti-système. Mais l’homme est un vieux routier. Il part avec ces réseaux de toujours : une partie du vote catholique, le réseau des barons de Caravètes, aristocratie symbolique d’une population « indigène » noyée sous la masse des néo-montpelliérains, et une partie des réseaux francs-maçons, et notamment de la Grande Loge de France, dont il est l’un des vénérables. Mais c’est insuffisant pour gagner la ville. Philippe Saurel le sait. Trois ans plus tôt, il avait sauvé son poste de conseiller général du 3e canton face à la percée de l’écologiste Nicolas Dubourg en mobilisant ardemment les locataires ACM du canton entre les deux tours. Dans la bataille de 2014, il cherchera à reprendre systématiquement au président de l’agglomération tous les maillons du système frêchiste qui se sentent abandonnés par la mort du leader historique. Sa première grande prise, c’est celle de Marlène et Robert Castre, dirigeants de la Maison des Rapatriés, avec qui Jean-Pierre Moure a commis l’erreur de ne pas laisser la place qu’ils estiment être la leur dans sa propre liste. Son deuxième point d’appui, c’est la conquête des agents de la mairie, à qui il promettra reconnaissance et valorisation. À l’électorat catholique, il promet de donner un lustre international aux fêtes de la Saint-Roch, et un appui sans faille aux écoles privées. Aux associations les plus en pointe des quartiers populaires, il distille la faiblesse de la maire sortante, notamment dans la gestion du dossier du Petit-Bard. Partout le message est le même : les « héritiers en place ne sont pas à la hauteur, ils maltraitent les clientèles historiques et se désintéressent des communautés fidèles ». C’est cette habilité à récupérer à son profit la majeure partie du système clientéliste qui lui permettra de se hisser si haut au premier tour. La dynamique engendrée, et les erreurs grossières de son adversaire feront le reste.
Six ans plus tard, le maire sortant a perdu l’essentiel de son socle, et particulièrement le soutien des agents de la mairie et de la métropole. Des 16 836 voix du 1er tour de 2014, il ne reste que 9908 au 1er tour de 2020, et un score de 19% qui le place en très mauvaise position, et parmi les plus bas scores des maires sortants de grandes villes. Ainsi qu’il le dira lui-même lors d’un bureau municipal enregistré au mois d’avril 2020 : « Il est bien évident que nous n’étions pas fringants pour le 2e tour, hein. Le ciel en a décidé autrement. C’est comme ça qu’il faut le voir. Le Grand Architecte a parlé, et le corona est arrivé ».

« Peut-être est-ce cela le plus difficile, n’avoir jamais pu haïr Georges, mais n’avoir jamais pu l’absoudre non plus. » Une citation de Delphine de Vigan dans « Rien ne s’oppose à la nuit« , qui n’a aucun rapport avec le sujet. Image : Le Président ©Yves Jeuland

Le vieux système ne fait plus recette

C’est peu dire que la crise sanitaire a permis au maire de sortant de rebondir. L’opération de communication est rapidement orchestrée : dépliants signés de son nom, affichage sur tous les canaux officiels, et multiplication des photos « en action » : Philippe Saurel portant une cagette, un carton de masques, un masque, etc. L’exercice est à double tranchant : soit l’électeur croit dur comme fer à la figure du sauveur, soit il croit être dans un remake de Bernard Kouchner portant un sac de riz. Aussi l’opération est-elle doublée d’une savante et méthodique campagne de rabattage de la clientèle absente du 1er tour, et d’appels du pied communautaristes. Ce sont les représentants proclamés de la communauté gitane qui débutent le bal. Engagés auprès de Patrick Vignal lors du 1er tour, ils accompagnent le maire sortant dans la cité Gély dès le 27 mai, lors d’une distribution de masques très médiatisée. Les mêmes signeront, dans la dernière ligne droite avant le 2e tour, un engagement à le soutenir en échange d’une attention particulière de ce dernier aux quartiers que les leaders gitans estimaient, il y a quelques semaines encore, totalement délaissés par l’équipe sortante. Sans réserve de voix, sans alliances pour créer une dynamique, l’équipe sortante va multiplier les promesses, et les efforts pour faire voter les absents du 1er tour. Promesses de primes pour les agents de la collectivité exposés durant le confinement, agrandissement des surfaces des terrasses allouées aux bars et aux restaurants, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. En dessous, une partie de l’équipe s’active pour faire voter, personnellement ou par procuration, des « redevables » et des communautés. Ainsi, dans les derniers jours de juin, un mail parcourt la communauté juive, signé du président du B’Nai B’Rith. Dans ce long courrier, celui qui se présente comme « un très vieux militant communautaire » tient à fart part à sa communauté de « quelques faits incontournables », parmi lesquels figurent le combat de Philippe Saurel contre le BDS, l’énumération de ses colistiers d’origine juive, le rappel des subventions allouées par l’équipe sortante à diverses associations de la communauté, et l’absence d’équivalents dans les listes concurrentes. Dans cette même période, c’est une série de SMS qui arrivent sur les portables d’une partie de la communauté musulmane. Là aussi, ses SMS sont signés par quelqu’un de connu dans la communauté musulmane montpelliéraine : « Comme vous le savez dans le travail de la dawaa et du tabligh dans lequel je suis investi, toute activité politique est interdite ». C’est donc « à titre personnel » que l’auteur du SMS énumère lui aussi les « faits vérifiés » qui l’amène au « constat clair et net » que seule l’équipe sortante « a été juste et équitable concernant la liberté des musulmans à Montpellier », tandis que son principal adversaire a demandé aux communistes « d’enlever de la liste la femme qui est voilée ». La conclusion du SMS est saisissante : « Dans ces moments, c’est soi on se réveille tous et on prend un quart d’heure pour aller voter ou alors on reste endormis à encore discuter si c’est halal ou pas de voter pendant que nos ennemis nous massacre par derrière. Et celui qui reste endormis longtemps risque de vivre un vrai cauchemar ». Il faut dire que l’auteur du SMS n’est pas un modéré. Il adhère au tabligh, une branche ultrafondamentaliste de l’islam, qui prône un islam revivaliste et prédicateur. Le tabligh, considéré par les frères musulmans comme une « secte radicale » est notamment dans le collimateur des services antiterroristes pour s’être retrouvée plusieurs fois en position d’animation de mosquées à l’épicentre de départs vers la Syrie, à Lunel en particulier. Pourtant, le vendredi 26 juin, alors que le maire sortant vient d’autoriser pour la première fois depuis le déconfinement une prière publique du vendredi, en mettant à disposition de la communauté musulmane de Près d’Arènes le stade municipal Roger Charrier, c’est au mot près le même appel au vote Saurel que les fidèles entendront, en français, juste avant la prière rituelle. Force est de constater que tous ces efforts n‘ont pas été vains. Entre les deux tours, Philippe Saurel a gagné 8000 voix. Insuffisant toutefois pour doubler son adversaire. Les appels au vote communautaire sont de moins en moins efficaces. Dans la communauté juive, le mail du président du B’Nai B’rith a produit une vague de protestations dans une communauté où justement, les oppositions sont vives, non seulement sur la question d’Israël, mais aussi sur la politique française. Les réponses au mail sont parfois cinglantes : « La communauté juive de Montpellier est multiple et ses membres ont différentes opinions politiques et philosophiques à respecter » « Cet appel est une insulte à la communauté, dont chacun des membres est à la fois à même de juger, de comprendre, et de choisir individuellement ce qu’il fera dimanche prochain ».

Un inhabituel prêche politique avant la prière du vendredi opportunément autorisée dans un stade municipal deux jours avant le 2e tour de l’élection.
« Une première après le Covid-19 », dixit le tract des organisateurs


Dans la communauté musulmane, l’écho de l’appel au vote communautariste est manifestement limité. « Le vote musulman n’existe pas, c’est un fantasme des islamistes radicaux d’imaginer régner sur les consciences des fidèles » déclare un fin connaisseur des communautés musulmanes montpelliéraines. « Cet appel vient d’une branche radicale, elle crée l’inverse du résultat escompté : c’est un repoussoir ». L’analyse des cahiers d’émargement des bureaux de vote de la Cité Saint-Martin tend à lui donner raison. La mobilisation du deuxième tour dans les quatre bureaux de vote de l’école maternelle Cocteau et de la Maison pour Tous Caillens est dans la moyenne de la ville : soit 27,8% de nouveaux électeurs. Si Ph. Saurel gagne 228 voix entre les deux tours, M. Delafosse en gagne également 150, et Mohed Altrad 13. Surtout, la mobilisation de la communauté musulmane y reste invisible. À l’inverse, on y aperçoit une trentaine de nouveaux électeurs issus des communautés de Mayotte et de Centrafrique, et autant de rapatriés résidents dans les zones pavillonnaires. Les « Pieds-noirs », justement, sont une des communautés les plus impliquées historiquement dans le dispositif électoral frêchiste. Gérard Castre, adjoint sortant à la vie associative, a bien failli prendre sa retraite avant la campagne. Mais Philippe Saurel a persuadé l’ancien dirigeant de la Maison des Rapatriés de rempiler, à 77 ans, dans l’espoir de mobiliser encore le vote des rapatriés. Mais dans l’entourage de Gérard Castre, on sait que ce vote n’existe quasiment plus. « Il y a encore 15 ou 20 ans, on pouvait dire que les rapatriés représentaient un vivier de 10 000 voix, mais aujourd’hui, si ça représente 800 personnes, c’est le bout du monde ». Le « vote pied-noir » n’existe plus.
Et le « vote gitan » ? Depuis plusieurs années, une génération de représentants de la communauté gitane, avec à leur tête Fernand « »Yaka » Maraval, fils de l’Indien, ancien patriarche de la communauté, et Stéphane « Nano » Hernandez, cherchent à incarner une expression politique des gitans sédentarisés montpelliérains au sein d’un collectif des quartiers, le CDS. Pour Yaka, la communauté gitane représente « 7 à 8000 votes, et 80% nous suivent ». La réalité électorale semble pourtant bien différente. Au 1er tour, le CDS s’est allié à Patrick Vignal, qui n’a réuni que 3163 voix, dont toutes n’étaient pas issues de la communauté gitane, loin de là. Le ralliement à Philippe Saurel au 2e tour ne semble pas avoir apporté des résultats très différents. Dans les bureaux 72, 77 et 78 de Figuerolles, qui englobent la cité Gély et le bas du faubourg, le gain de Ph. Saurel d’un tour à l’autre est de 270 voix. Aux Marels, bureau 111, son gain est de 120 voix. À Aiguelongue, autour de Montasinos, également 120 voix. Toutes ne sont pas attribuables à la mobilisation des communautés gitanes. Dans ces trois principaux secteurs de résidences gitanes, le gain communautaire ne paraît pas pouvoir excéder 500 voix. Très loin des milliers annoncées.

Quelques voix grappillées dans des niches, au prix d’un déploiement disproportionné d’énergie Image Flickr ©Lesum

La fin d’un système, pas la fin du clientélisme

Le communautarisme, tel qu’il a été organisé par Georges Frêche, ne fait plus recette. Plus suffisamment pour espérer gagner ou se maintenir au pouvoir. Reste des poches clientélistes. Dans les bureaux de la Mosson, où Philippe Saurel réalise ses meilleurs scores, des « accès de citoyenneté » sont ainsi apparus dans les ensembles de logement sociaux. 50 nouveaux électeurs venus des tours Uranus et Saturne, 80 des tours Gémeaux, à moindre niveau dans les résidences Neptune, aux allées du Bois, au logis des Pins, aux Flamants Roses, au Belvédère. Sur les 9 bureaux de vote de la Paillade, 864 électeurs qui n’avaient pas voté au 1er tour se sont déplacés au second. Et Ph. Saurel gagne entre les 2 tours 692 voix. Là encore, la mobilisation est considérable à l’échelle du quartier, mais bien insuffisante pour faire basculer la ville. Et il est impossible d’attribuer ces élans de citoyenneté à la seule envie de reconduire le maire sortant. Dans ce même laps de temps, Michaêl Delafosse gagne 452 voix sur ces bureaux. Certes, il disposait de réservoirs constitués des 115 voix portées sur la liste EELV, et d’une fraction considérable des 200 voix portées sur Nous Sommes et Ollier. Il reste un gain de 200 voix sur le quartier, sur lequel l’entourage du nouveau maire se défend de toute tentative clientéliste. « Le clientélisme, on a vu en 2014 que ça ne marchait plus. Ça enlève plus de voix que ça n’en apporte » jure Christian Assaf.
Restent, certainement, des queues de comètes du système. On a vu ainsi l’ancien recruteur en chef de Mustapha Majdoul et Jean-Louis Roumégas, Nabil Difaï, réapparaître entre les deux tours dans la liste des 100 soutiens de Michaël Delafosse. L’homme, qui n’avait pas voté au 1er tour, a peut être emmené avec lui une quinzaine de proches et de voisins de la résidence Ceres. Un effort infinitésimal à l’aune du résultat final.

D’autres « poches de citoyenneté » sont repérables dans les cahiers d’émargement. Et toutes aussi dérisoires. Ainsi, cet EHPAD catholique dans lequel pas moins de 16 des 54 résidents ont décidé d’aller voter ou donner procuration pour le 2e tour. Ces exemples dessinent finalement la réalité du clientélisme montpelliérain en 2021 : un système âgé, dont les profits se comptent en poignées de voix grappillées dans d’anciennes niches électorales, au prix d’un déploiement d’énergie disproportionné.
Ce constat ne signifie pas la fin du clientélisme montpelliérain, seulement la fin d’un système clientéliste usé par les différentes tentatives de captation, et l’échec du dernier héritier à tenir les promesses qui l’avaient lié à ses clientèles.
Mais Montpellier reste une ville pauvre. Et tant qu’elle restera pauvre, la tentation clientéliste pourra y refleurir. Car la pauvreté et la précarité sont, de tout temps, les meilleurs terreaux des entreprises clientélistes et communautaristes.

De quoi ?

Combien faut-il maîtriser d’électeurs pour remporter Montpellier ?

L’héritage Frêche. (épisode 2)

Combien faut-il maîtriser d’électeurs pour remporter Montpellier ? Je me suis posé la première fois cette question après les municipales de 1995, dans une tentative d’objectiver le système clientéliste que je découvrais en arrivant à Montpellier.

Ce qui m’avait mis la puce à l’oreille en 1995, c’était que Frêche avait réuni au premier tour 31 856 voix. C’était là son électorat « maîtrisé ». A l’époque, la population de Montpellier était de l’ordre de 220 000 hab. Et il y avait 116 449 électeurs inscrits.

J’avais fait en 1992 un DEA sur la socialisation politique des étudiants, en traitant notamment la question de leur inscription sur les listes électorales. À peine 1/3 étaient inscrits à Montpellier. Une partie n’était pas inscrite, et la majorité votait dans leur commune d’origine. Or, je savais que la mairie faisait un gros boulot en préparation du recensement pour que les étudiants soient majoritairement recensés à Montpellier. Se jouait là une concurrence entre grandes villes, et Frêche voulait grimper d’un ou deux rangs dans la hiérarchie (à l’époque, il pensait même que Montpellier allait dépasser Nantes).

Donc je m’étais interrogé sur ce fait : 51% de la population de la ville était électrice. Je savais que certaines grandes villes avaient des ratios très bas, et d’autres des ratios très hauts. Plus la ville était « jeune », plus le ratio était bas. Plus c’était une grande ville universitaire, plus le ratio était bas.

En 1995, sur les 20 plus grandes villes de France, deux avaient un ratio électeurs/population en dessous de 50% : Lyon et Strasbourg (49,5% et 49,9%). Montpellier arrivait juste après, avec 52,6%, comme Lille (ville où les questions sont d’ailleurs les mêmes,  Mauroy était élu avec une toute petite fraction de la population). Ensuite, ça montait très vite. 54,4% pour Toulouse, Bordeaux, Marseille, Grenoble, 58% pour Rennes, 62% pour Nantes, 67% pour Nice.

Ça pouvait se comprendre. Montpellier était une ville jeune et universitaire, avec, en sus, une très grosse mobilité géographique. Je me suis donc intéressé au fichier électoral. En présidant des bureaux de votes, je m’étais étonné du nombre de cartes électorales qui revenaient en NPAI. J’ai interrogé le service des élections, qui m’a confirmé ce que je pensais : sur 116 000 inscrits, plus de 15 000 cartes revenaient pour mauvaise adresse, et n’étaient pas distribuées le jour des scrutins. C’était une estimation volumétrique, ils ne comptaient pas vraiment. Mais il y avait des petits tas de 100 à 150 cartes NPAI pour chacun des 115 bureaux de vote de l’époque.

C’était certainement un effet des flux de populations. Au début des années 2000, les flux à l’intérieur de l’agglomération étaient tels, que l’INSEE calculait qu’entre 2001 et 2006, sur une population de 350 000 habitants, il y avait eu 75 000 arrivées et 71 000 départs. Soit un mouvement global de plus de 140 000 personnes sur l’agglo, dont la moitié affectant la ville centre. En d’autres termes, tous les 5 ans, la ville voyait sa population renouvelée à hauteur de 60 000 personnes, soit 1/4 de la population. Rien d’étonnant donc que le fichier électoral soit en constant bouleversement.

Mais ça voulait également dire, pour moi, que sur les 116 000 électeurs officiels, il n’y avait en réalité que 100 000 électeurs réels. Soit un ratio électeurs/population de moins de 45%. Ce qui expliquait également une abstention plutôt forte à Montpellier, avec une participation aux municipales en dessous de 60% du corps électoral.

Il en résultait qu’en 1995, en réunissant 31 856 voix au 1er tour des élections municipales, Frêche était assuré de sa réélection au second tour. Qu’il lui suffisait donc de maitriser 14% de la population de la ville pour assurer sa domination sur la ville ET l’agglo.

Je me suis donc intéressé aux modalités de cette maîtrise. Je n’ai là que des hypothèses, je n’ai jamais pu travailler à grande échelle. Mais je sais que :

  • Freche était tout a fait conscient de cela. Il ne cherchait pas à élargir sa base électorale. Fort de ce même calcul, il pouvait travailler à l’économie de moyens.
  • Maitriser 30 à 35 000 personnes était assez simple.

– Par l’emploi, d’abord. Qui n’a jamais vu Frêche en visite sur le territoire se faire alpaguer pour demander un emploi dans une des multiples officines du « pool mairie de Montpellier », comme il appelait alors l’ensemble des institutions sur lesquelles il avait un pouvoir direct ? Il employait directement ou indirectement à l’époque plusieurs milliers de personnes. La Ville et le district comptaient à eux deux 4 000 agents. Le CHU, qu’il présidait depuis plusieurs années, 8 500 agents non-médicaux dont 3 000 personnels administratifs et techniques. Ajoutons à ça les satellites : SERM, Enjoy, ACM, 600 personnes, et les gros prestataires (SMN Nicollin, 1000 personnes). Il pouvait donc influer assez directement sur l’emploi de 10 000 personnes.
– Le logement, ensuite. 30 000 personnes vivaient dans les 15 000 logements d’ACM à l’époque. À travers ACM, il pouvait fidéliser plusieurs milliers de familles,
– Les subventions, enfin. Dès 1987, il crée la commission Montpellier au Quotidien, qui réunit associations de quartiers, communautaires, etc. Plus de 300 associations en ligne directe avec la mairie, pour s’occuper des problèmes de voiries, de poubelles, de parcs et jardins, de locaux mis à dispositions, etc.

A travers ces 3 dispositifs, il était donc très simple de s’assurer que 35 000 personnes allaient bien aller voter le jour J. Ce qui est même étonnant, c’était qu’il n’y en ait pas plus.

Est-ce que les choses ont changé ensuite ?

En 2001, non. Le ratio électeur/habitant était descendu en dessous de 50%, à 49,6%. Au Municipales de 2001, les inscrits avaient baissé, passant de 117 000 à 111000, suite aux nouvelles procédures de révision et d’apurement des listes électorales. Le phénomène est sensible dans toutes les grandes villes, avec une chute de 0 à 4 points sur le ratio. Montpellier passe donc en dessous des 50%, elle est toujours 3° en partant de la fin devant Strasbourg et Lyon.

Le nombre de votants, lui, est également en diminution. 69 000 en 1995, 63000 en 2001. Au 1er tour, Frêche réunit 33 028 électeurs, contre 31 856 en 1995. En 6 ans, il a gagné 1 150 électeurs. La ville, elle, a gagné 10 000 habitants. Frêche maitrise toujours 14,5% de la population au 1er tour.

En 2004, une autre réforme intervient, c’est l’inscription automatique des jeunes de 18 ans après leur recensement en vue de la Journée Défense et Citoyenneté. Les listes de 2008 sont encore modifiées. Montpellier remonte dans la moyenne (basse) des grandes villes, avec 54,5% d’électeurs dans la population totale. La liste électorale fait un bon de 20 000 électeurs, pour se fixer à 137 182.  Au 1er tour des municipales de 2008, 72 000 électeurs se rendent aux urnes. Soit 28,6% de la population. C’est encore un peu bas pour une grande ville, leur moyenne tournant plutôt à 35%.

Et Hélène Mandroux est élue avec 36 343 voix au second tour. Soit… 14,4% de la population. Une stabilité non-démentie sur 15 ans.

Jusqu’en 2008, le système n’a pas changé. La vraie question est de savoir, maintenant, qui a gardé quoi dans l’héritage ?

L’héritage lui même a changé.

La maitrise de l’emploi, d’abord : 8600 personnels non médicaux au CHU, dont 2300 technico-administratifs. L’agglo a désormais un effectif de 1400 agents. La ville de 3000. TAM : 1000. Serm, ACM, Enjoy, et autres satellites : 600. Nicollin : toujours 1000. A ça s’ajoute, depuis la reprise du CG par Vezinhet, une partie des 5500 agents du CG34, ainsi qu’une partie des agents du Conseil régional et satellites : 3 500 agents. On a donc un volant d’emplois de l’ordre de 13 à 15 000. Tous ne se sentent pas redevables au leader, et certains n’ont pas besoin de ça pour être ses électeurs, la conviction leur suffit.

Les logements : ACM : 20 000 logements, 50 000 occupants. Les leviers se sont donc plutôt accrus, d’autant que, par rapport à 1995, il y a désormais les 4 émetteurs de subventions, Mairie, Agglomération, Conseil Général, Conseil Régional.

La liste électorale a continué de croitre.  141 542 électeurs aux dernières élections.François Hollande a fait 37 787 voix au 1er tour, avec seulement 22% d’abstentions et 109 000 votants, record historique. Lors des primaires du PS, 13528 personnes étaient venues voter à Montpellier. Au 1er tour des législatives, les candidats étiquettés PS ont réunis 28 932 voix sur la ville.

On reste, peu ou prou, dans la fourchette des 30 à 35 000 maitrisés par le système municipal, alors même que le corps électoral a considérablement changé, (pour rappel, 110 000 électeurs en 2001, 141000 en 2012, soit 27% d’augmentation).

J’ai du perdre une partie des lecteurs dans les chiffres. J’en suis conscient.

Et pourtant, toute la zone d’incertitude politique montpelliéraine est là, glissée dans ces nombres.

Qui, parmi ceux qui revendiquent l’héritage de Frêche, maîtrisent encore les réseaux ? Cela explique-t-il les dissidences, ou seulement les volontés parfois affichées de « sortir du système » ? Au sein de ces réseaux, quelles sont les proportions restantes de soutiens convaincus, de liens de loyauté toujours actifs et de fidélités caduques ?

Que feront les nouveaux électeurs ? Ceux qui ne sont pas encore insérés dans les réseaux locaux, dans la société locale ? Voteront-ils ? À quelle proportion ? Selon quelle logique ?

La fin de l’empire est toujours une période incertaine.

De quoi ?

Georges Frêche est mort. Le temps de l’instrumentalisation de l’art est fini.

À l’approche de la ZAT Paillade, les articles de presse se multiplient,  pointant le risque de manifestations ou de violences pendant la sixième édition de ces Zones Artistiques Temporaires, cette fois implantée dans le grand quartier populaire de Montpellier. Combien de papiers dans la presse locale ? 3, 4, 6 ? Trop.

À force, la répétition interroge. Est-ce qu’on ne serait pas en présence d’un jeu malsain, qui consisterait à instrumentaliser l’objet culturel à des fins bien plus politiques ?

D’abord, il y a le couplet sur le coût.
La ZAT, c’est cher, insinue-t-on.
500 000 € par édition.

– Ouille, ma bonne dame, ça douille, dites-donc !
– Une demie patate ?!
– Mettre ça dans un quartier populaire, pauvre, qui connait la misère et la précarité, c’est un peu indécent, non ?
–  En plus c’est de la culture pour bobos, les gens des quartiers, ils s’en battent l’œil, du beau. 

Litanie de café du commerce, dans laquelle, en cherchant à délégitimer l’objet artistique, on distille sans même le voir un bon vieux fond de racisme social.

Chère, la ZAT ? Chère par rapport à quoi ? Au nombre de spectateurs ? C’est vrai, entre 20 et 50 000 suivant les éditions, ça fait peu…
Quand Euterp, l’association qui chapeaute l’Orchestre et l’Opéra, remonte une pièce, certes magnifique, pour 800 000 € et 3 représentations qui rassemblent 6000 personnes, et rapportent 150 000€ de billetterie, c’est cher ?
Chère par rapport à quoi ? Au niveau de vie de la population qu’elle veut toucher ? Parce que la culture pour les pauvres, il faut qu’elle soit pauvre ?
Quand on annonce qu’on va couvrir le stade de la Mosson et faire des parkings autour, le tout pour 50 millions d’€, c’est pas trop cher pour le quartier ?
Ce débat a le don de m’énerver.

Je ne suis pas en train de défendre à tout prix les ZAT.
J’aime ces manifestations, dans ce qu’elles sont. Elles ont permis de relancer une politique culturelle municipale qui était à l’agonie, même pas digne d’une ville de moins de 50 000 habitants.
Elles ont permis de sortir l’art des murs dans lesquels une politique culturelle uniquement axée sur le rayonnement d’institutions labellisées l’avait confiné.
Elles touchent, par ce fait, un autre public, beaucoup plus large. Loin de n’être qu’un public d’habitués de l’art, de spectateurs professionnels.
Elles croisent la politique culturelle avec la ville dans son ensemble.
Toutes choses que je défends depuis longtemps, et que j’ai trop longtemps prêché dans le désert.
Ça ne signifie pas que tout est bien.
La Zat Paillade, pour la 1ère fois, a entrepris sérieusement un travail en amont de la manifestation. Avec une implication d’équipes sur le territoire, un travail de pratiques amateurs, de médiation, qui n’avait pas été mené jusque-là.
Ce n’est pas un reproche, le “jusque-là”. Il a fallu imposer la manifestation. Artistiquement, d’abord. Politiquement, ensuite. Et ce ne fut pas facile.
La médiation, le travail en amont, est un nouvel étage. Nous aurons deux jours pour juger de ce qu’il apporte.
Il manque encore deux étages pour que le travail soit global.
D’une part, il faudra que la Ville associe d’autres collectivités pour permettre aux équipes artistiques qui œuvrent dans l’espace public de travailler sur le long terme. L’objectif, à terme, est que Montpellier accueille une fabrique des arts de la rue qui manque cruellement en région.
D’autre part, et c’est l’inquiétude que pointent certains acteurs du quartier, la mobilisation en amont des ZAT devra déboucher sur une nouvelle politique culturelle dans les quartiers. Parce que si la ZAT Paillade réussit dans son ambition, elle créera des attentes. Et la Ville devra répondre à ces attentes. Et avec elle, les autres niveaux de collectivités, pour que les Zones Artistiques Temporaires laissent après elles des territoires permanents de la culture.

Alors profitons de ces échos polémiques infertiles pour le dire tout haut à nos édiles :

“Georges Frêche est mort, le temps de l’instrumentalisation de l’art est fini”.
Ce territoire a cruellement besoin de repenser toutes les politiques culturelles mises en œuvre depuis 30 ans. L’incapacité des différentes collectivités à envisager le renouvellement des équipes et des projets est inquiétante. Leur incapacité à travailler correctement ensemble est catastrophique. Ce que nous attendons collectivement de nos responsables est qu’il prennent sérieusement cet enjeu en main, pas qu’ils fassent des artistes les otages de leurs compétitions stériles.

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Allez, bonne ZAT.

(photo : Libre comme l’air, projet Li Wei – Zat Paillade)