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Brique après brique


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21 octobre. Apnée.

J’ai rangé mon bureau. Ça fait des mois que ça ne m’était pas arrivé. J’ai dégagé tout le couloir derrière. Depuis qu’on a emménagé, il servait de fourbis. J’ai remonté les étagères qui attendaient à la cave. Il faut faire de la place et de l’ordre. J’ai 184 dossiers à classer.
184.
Des dossiers tout cons. Un formulaire de déclaration de candidature, une attestation d’inscription sur les listes électorales d’une commune de la grande région, ou, à défaut, des papiers qui prouvent qu’on a une attache dans la région, une maison, un terrain, et la feuille d’impôts qui va bien avec, et un papier qui prouve qu’on n’est pas déchu de ses droits civiques. Un mémento de candidat pour livre de chevet.
Quand je commence à organiser le classement, j’ai 50 dossiers prêts. À peine.

Juin. Que le meilleur perde.

Énième épisode de guerre interne idiote chez les verts. Processus de sélection des candidats à l’élection régionale. Mode de scrutin débile, bourré d’effets pervers et de finasseries mal réfléchies. Après un an d’âpres luttes, on a viré nos clientélistes. Du coup l’espace s’ouvre, et les médiocres ambitions s’épanouissent. Degré zéro de la réflexion stratégique. Tout est réuni pour que l’on fasse encore n’importe quoi. Ça ne manque pas. Je participe de loin, pour aider les copains. Tout ça m’emmerde à un degré intense. Il n’y a rien à faire. Les verts sont une machine à perdre. Ils haïssent toute forme intelligente de leadership. Ils n’aiment que les leaders qui les violent, parce qu’ils sont fascinés par les mots, comme des incantations magiques. Résultat, la plupart des fondateurs d’Europe Écologie sont partis, ou sont en congé. Les verts réapparaissent, dans toute leur caricature. Et leur saloperie de violence verbale. Et leur incapacité à parler à d’autres qu’à leurs semblables. L’écologie politique, en tant qu’alternative globale à la financiarisation de l’économie, à la destruction des ressources naturelles, à l’archaïsme des lambeaux d’un mouvement ouvrier politiquement à bout de souffle, à la démagogie populiste triomphante, est portée par des incapables. Incapables de porter leur projet hors de leurs niches. Alors les incapables décident de s’allier à d’autres incapables, tout aussi en incapacité de faire vivre leur propre projet. Ce n’est pas encore fait, mais je vois la manip venir grosse comme une maison. On va voter triomphalement pour l’autonomie aux régionales, et l’entourloupe va se dévoiler dès qu’on aura fini de s’entretuer pour savoir qui portera haut les couleurs.

Ça ne manque pas. C’est même pire que prévu. Celui qui est désigné leader régional se révèle être un autocrate de la pire espèce, persuadé de son aura – introuvable – et de son destin – improbable.
Bref, pour moi, c’est la fin de cette histoire. Que faire, comme disait Lénine ?

Juillet. Souffle court.

Mon dernier contrat correct se termine. Rien à l’horizon de sérieux. Les pistes s’effilochent. Toutes les collectivités sont en train de baisser les aides aux opérateurs culturels, et encore plus quand il s’agit de réfléchir. Les cons. Ils ne comprennent rien. Et parmi les quelques collectivités qui ont encore de la thune à mettre, elles sont pour la plupart persuadées de n’avoir besoin de personne en Harley Davidson.
Faut que je change. Tout. Bye bye le rêve de l’intelligence. Aux orties, l’idée que la connaissance fera avancer la connaissance. Je suis à bout de souffle. Je pars en vacances avec les mômes. C’est la première fois depuis longtemps. Je me régénère dans une bulle d’amour.
Au retour, Christophe m’appelle. Il a rencontré un type qui a l’air super. Gérard Poujade. Je l’ai rencontré rapidement fin juin. Le type veut l’embarquer dans une aventure aux régionales. Christophe veut tenter le coup. Il a un tout petit pécule. Le deal est simple : on se donne quelques semaines pour voir si c’est jouable.

Août. Le Labyrinthe.

Je n’ai pas de rôle précis. Il faut jouer tous les rôles, à deux ou trois. Trouver les pistes de financement. Chercher l’idée fédératrice, le nom, la punchline, écrire les bases, tâter le terrain ici et là, estimer, évaluer, cartographier, objectiver. Tout. Le territoire, les forces en présence, leurs stratégies, les résistances, les possibles. Les limites. Recruter, évaluer les volontaires, chercher, chercher, chercher encore. De quoi se perdre mille fois. Y’a des bouts de fils partout, impossible de voir celui qui va dévider la pelote. Si ça se trouve, y’a pas de pelote. Tout le monde est méfiant. Trop risqué, comme plan.
Y’en a qu’un. Un binôme, en fait. À l’autre bout de la région. Un petit groupe de rebelles, des trentenaires. Ils ont une super pêche, ils sont intelligents, ils connaissent un peu les rouages. Si ça le fait avec eux, y’a moyen de faire une tenaille et de ratisser pour trouver les bons plans. Eux vont partir de l’ouest et aller vers le centre de la région. Et nous on va partir de l’extrémité Est, et on va se rejoindre au milieu. Ça peut marcher. Mais on est 5 et demi. On teste l’idée de partout. Ça répond sur le fond. Mais l’incrédulité est énorme. Nous, on commence à voir l’idée d’une vaste coopérative politique, dont les régionales peuvent juste être un tremplin.
Fin août. Gérard plonge. Gros souci de famille. Il est en train de dévisser, et on a encore posé aucune fondation. Ça sent mauvais. S’il ne fait pas le boulot en Midi-Py, pas moyen de s’en sortir. C’est ce que je me dis.
Grosse séance avec Christophe. Il veut tenter un électrochoc. Il ne trouve personne qui tienne le choc pour filer un coup de main. C’est Bérengère qui va s’occuper de toute la partie organisationnelle. Les outils partagés, la mobilisation gardoise, notre camp de base. Dès qu’elle peut, elle est dans la voiture. J’aime Bérengère. Sa sincérité. Son enthousiasme. On a quelques coups de mou, de gros doute. On va tenter de s’appuyer sur les gersois, consolider un premier tout petit réseau, et prendre la tête par intérim, en attendant que Gérard refasse surface. On décide de mettre les bouchées doubles, et de fonctionner vraiment comme une coopérative : on évalue les valeurs communes, on coopte, on donne la prime à ceux qui font, et on vire ceux qui ne font que dire.

Septembre. Le maître ou le jeu de Go.

On décide de travailler les éléments programmatiques avec une méthodologie drastique. Hors de question de faire le tour de tout en balançant des phrases creuses. Juste un constat par grandes compétences, et deux ou trois propositions innovantes, issues d’expérimentations, pour illustrer le « comment faire autrement ». Ça tombe bien, Gérard Poujade nous a légué son projet de livre pour les régionales, et il a déjà largement balayé le terrain.
Alexis et son groupe gersois nous présentent des gens. Ça prend un embryon de tangibilité. Je révise mes classiques de stratégie. Ni Sun Tzu, ni Clauzevitcz. Les crises politiques de Dobry, le Cens Caché de Gaxie. Vu l’offre politique qui se met en place en région, si notre aventure a un sens, il faut qu’elle se donne les moyens d’aller chercher les abstentionnistes. Chez les votants, le gâteau est déjà partagé. Mais seulement un convive sur deux a envie de manger. Enquête d’opinion après enquête d’opinion, un sondé sur deux déclare qu’il n’ira pas voter.
L’espace, il est là. Aller chercher les déçus, les ignorés, les méprisés de la « cène » politique. Et pas que. De la scène républicaine. Il va falloir être sacrément inventifs.
Je reprends mes lectures. Peter Pan. Les pirates de Tim Powers. Les enquêtes souterraines de Tony Hillerman. Les quêtes de Morcoock.
Et on prend la voiture. La plupart du temps juste Christophe et moi. Jamais à l’improviste. Des bornes. Des gens. On discute. On prend le temps quand on sent que ça en vaut la peine. Comme à Ramonville, où, le temps d’un festival de rue, on se trouve à notre place. Dans l’espace public. Dans la chose publique prise par notre coté le plus écolo-libertaire.
Et on remonte dans la voiture. Je conduis. On téléphone. Entre deux appels, Christophe écrit des mails. Des textos. Des centaines de textos. Des heures de téléphone. Des kilomètres. Auch. Rodez. Carcassonne. Nîmes. Montpellier. Perpignan. Tarbes. Toulouse. Ô Toulouse. On trace, on teste, on prend des marques. On parle, beaucoup. De ce qu’on veut. De comment y arriver. De la stratégie en route.
Alexis et Laure sont très énergiques. Et de plus en plus efficaces. À bien des égards, et à leur façon, ils ne sont pas normés. Comme nous. Ils nous présentent Marie-Ange. Elle est un peu intimidée. Elle a un potentiel énorme. Elle est exactement ce qu’on cherche. L’archétype de la minorité visible dont on se sert d’alibi de la diversité de temps en temps, qu’on ne prend jamais la peine d’écouter vraiment, encore moins de comprendre. Et encore moins de l’entendre pour l’individu qu’elle est. Rangée dans sa case d’indigène. Pas sortir. Une pépite méprisée, comme il y en a tant. Avec elle, un réseau de semblables. Des gens sincères, qui ont à la fois l’envie de faire, la compétence et l’expertise pour agir, et qui sont poussés à coopérer par impossibilité de faire seuls. Pelote. Fil. Trouvé.
Les attaques commencent.
On ne les remerciera jamais assez, ces leaders aveugles qui nous ont ramené les écolos qu’on ne connaissait souvent pas, et qui souffraient des mêmes symptômes que nous. On ne la remerciera jamais assez, toute la cohorte des suiveurs qui égrenait chaque départ d’un flot d’insultes sur les listes de discussions internes d’EELV. Ils ont éveillé la curiosité de toutes celles et ceux qui se tenaient sur le bord du chemin.
Voiture. Kilomètres. Gargottes savoureuses. Rencontres. Responsables associatifs, tentés par l’aventure, mais effrayés par le terrorisme des collectivités territoriales. Premiers sous-marins, si visibles tant ils sortent le périscope facilement. Velléitaires, que l’on mettra parfois longtemps à diagnostiquer. Fainéants, qui voudraient qu’on bosse à leur place. Rien. Nibe. Nous on a rien à perdre. Si tu veux monter dans le train, nourris le moteur. Je tombe sur le mot de Churchill : « Agissez toujours comme s’il était impossible d’échouer ». En fait, la citation exacte est « Pensez et agissez comme s’il était impossible d’échouer ». Et elle est de Charles F. Kettering. Un inventeur. Je ne sais pas ce qu’il a inventé. Je n’ai pas le temps de chercher.

Octobre. Le puzzle.

Ça s’assemble. Mais ça ne suffit pas. Il nous manque une chose essentielle : les quartiers populaires. Pour des raisons différentes de par nos histoires, je partage avec Christophe l’idée que l’écologie ne peut grandir qu’en devenant crédible pour les individus les plus pauvres. Ce n’est pas facile. Pour nous, on a que trois choses. Les deux premières sont les deux piliers que l’on a construits quant à la méthode : l’idée de coopérative, à édifier en marchant, et le bien commun. Un substitut puissant à la notion d’intérêt général – le passe-partout de tous les projets inutiles, et aussi le creuset d’une réappropriation de la chose publique et du politique. Deux idées, résumées en une page chacune.
La troisième, c’est ce que l’on est. On ne se travestit pas. Plus. Là, c’est une aventure de l’impossible. La seule façon de réussir, c’est de ne pas se fixer de limites devant la difficulté, mais de l’attaquer avec la plus grande simplicité, la plus grande sincérité. Et avec patience.
Brique après brique.

I’m building it with simplicity
And the way that we feel, you and me
I’m building it with what I believe in

So get off my dick ‘Cause I’m building it brick by brick
Brick by brick
Brick by brick

Je n’ai même pas le temps de chercher l’album d’Iggy Pop. Juste la chanson dans la tête.

Et puis, c’est le déclic. Le film sur Justice pour le Petit Bard. J’ai beaucoup d’admiration pour le combat de cette association qui, dans le quartier le plus pourri de France en termes d’immobilier, essaye de survivre sans concessions. Je les aime beaucoup, mais on est loin de se connaître. Et ils ont fait voter Saurel.
Je ne connais pas du tout « la fille des quartiers » qu’il avait sur la liste. Je l’ai juste vu s’engueuler avec lui avant de perdre sa délégation. Jeune, forte dans l’expression, pertinente, sincère, qui monte un peu trop vite dans les tours, peut-être.
Le film traite avec pertinence la violence politique à laquelle sont confrontés les militants des quartiers quand ils refusent le néocolonialisme et le clientélisme. La discussion s’engage. Dense.
Et puis, celui qui n’a de cesse de nous insulter depuis qu’on a quitté EELV nous offre un magnifique cadeau. Étouffé par les guerres internes stériles de son cartel de partis, il joue le chef de tente avec les militants des quartiers qu’il avait réussi à séduire. Le vieux coup de la verroterie qu’on file aux indigènes pour pouvoir traverser le territoire. Le très vieux coup, éculé, de l’alibi qu’on met en place charnière, parce que « l’indigène » doit gagner sa place au milieu des apparatchiks. Il insulte le groupe montpelliérain dont il avait fait l’oripeau et la caution citoyenne de son cartel. J’aime bien ces gars-là. C’est la première fois que je vois un groupe qui arrive à sortir de la logique d’agents électoraux dans laquelle le clientélisme les confine, tout en s’associant par-delà les frontières que les élites bien blanches créent entre les histoires et les cultures différentes, pour mieux les maintenir dans leur périmètre urbain, sociologique, économique, communautariste. Des gars des quartiers, qui en ont marre qu’on s’essuie les pieds sur eux. Des gitans. Des harkis. Des blacks. Des beurs. Des yougos. Des prolos.
Dès qu’ils claquent la porte du faux-semblant de projet citoyen en commun, je lance la perche.
S’ensuivent plusieurs rounds d’observation, de discussions intenses, de méfiance chez eux, de mûrissement du projet chez nous.
On y est. On sait ce que l’on a en commun. On est dans l’action, et les diseurs nous rejettent à la périphérie du pouvoir dès qu’ils peuvent. Et on veut sortir de la niche où on tente de nous maintenir, pour se réapproprier les outils du pouvoir.
Depuis des mois que je vais à Madrid si souvent, j’ai appris de ce qui s’était passé d’extraordinaire dans la conquête de cette ville par Manuela Carmena. Elle a su s’appuyer sur l’expérience politique d’un petit groupe pour faire revenir à la politique des militants associatifs, des militants de quartiers, des intellectuels marginalisés par la gangrène néo-libérale, des expérimentateurs hors-norme.
Christophe n’hésite pas une minute. Moi non plus. Si on va les chercher, ce n’est pas avec de la verroterie. On les veut aux premières places.
Le temps presse. Trop. On sait que l’on va aller au bout du dépôt de la liste. Mais on va y arriver sans force. Avec eux, tout peut être différent. Non seulement on atteint une cohérence dans notre idée d’écologie populaire et républicaine, mais ça peut avoir plus que du sens : de l’écho. Loin. Si on les bride pas, Sabria et Stéphane peuvent aller loin.
Et surtout, ça peut créer un groupe qui va durer longtemps.
Alors nous voilà. Des écolos sans parti, des libertaires sans maîtres, des coopérateurs, des entrepreneurs solidaires, des militants des quartiers, des militants de la diversité, des ruraux qui veulent se connecter, des associations citoyennes. Voilà ce que nous sommes.
184.
Plus les réservistes.
Plus toutes celles et ceux qui n’ont pas osé, parce qu’ils ont encore peur de franchir le pas. Parce qu’ils vivent de subventions et ne peuvent pas s’en affranchir. Parce qu’ils subissent encore. Mais qui ont envie de nous voir réussir. Dans la joie de cette coopération nouvelle, inédite. Cocktail de fraîcheur et d’expérience. Sans limites.
Le plus dur est fait. Le meilleur arrive. Et qui sait ? Hein ? Qui sait ?
Rien n’est écrit d’avance. Mais on est maintenant nombreux à pouvoir tenir le stylo.

Bref, hier, on a déposé les 184 noms de la liste LE BIEN COMMUN, la liste 99% écolo et citoyenne.

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On ne va pas se fâcher

Amies et amis, moins amies et moins amis, mais néanmoins camarades, je vous écris ce petit mot pour vous dire que je m’en vais.

Je ne vais pas faire trop long, c’est inutile. Mais je voudrais juste vous dire les quatre raisons pour lesquelles je quitte le bateau d’Europe Écologie Les Verts. Et pourquoi on ne va pas se fâcher, ni se cacher.

J’ai adhéré à ce mouvement en 2010, au moment de son ouverture, et de ce qui semblait une fabuleuse aventure, emmenée par José Bové et Daniel Cohn-Bendit, entre autres. Mais pour moi c’était les principaux. Je ne me découvrais pas écolo, je crois que j’attendais juste cette impulsion pour me dire que ce parti, les Verts, que je considérais comme incapable de faire avancer ses idées, avait là l’occasion d’être à la fois le vecteur d’un changement massif de comportements et d’idéaux, et d’être en capacité de conquérir les lieux et les temps du pouvoir, nécessaires à transformer nos sociétés.
Ça n’a pas duré. L’élan fut de courte durée. La fondation d’Europe Écologie éclata les cadres rouillés et stériles des Verts. Mais la matière était… thixotropique. Passé l’éparpillement, la matière reprit sa forme. Dans la bataille du nom, les Verts reprenaient déjà le dessus, et c’était le début de la fin.
Mais bon, le jeu en valait la chandelle. Un autre monde est possible, et un autre parti pour le changer est possible. C’est ce que je me suis dit.
Cinq ans plus tard, je n’y crois plus. En tout cas plus ici.

1 – Ce parti ne sait pas rompre avec la logique mortifère des partis du mouvement ouvrier, qui ne font que singer l’organisation sociale qu’ils sont censés combattre, en favorisant les logiques d’accumulation capitaliste de ressources symboliques, tout en ayant l’exquise schizophrénie de croire les combattre par un grossier vernis de lutte permanente contre ses propres élus. Pour autant, ce parti est réellement différent des autres. Parce que sa démocratie interne est presque réelle, en tout cas tout ce qu’il y a de plus dense. Sauf que.

2 – Le fonctionnement interne d’EELV, le foisonnement de sa démocratie électronique, s’accompagne d’une incapacité à juguler la violence verbale. Tranquillement installée derrière un clavier, une minorité pense qu’elle peut libérer la parole jusqu’à l’intolérable, sans voir qu’inconsciemment elle détruit l’une de ses valeurs fondamentales, la non-violence. Je l’ai beaucoup subi dans d’autres pans de ma vie militante, et j’espérais m’en préserver ici. Ce fut tout le contraire. Et ça m’insupporte. D’autant plus que cette violence imbécile n’a souvent pour but que de masquer la vacuité politique de ces combats d’appareils, dans un cercle vicieux qui permet de concentrer son énergie sur l’interne, pour éviter de se coltiner la réalité, et écarter celles et ceux qui pourraient amener du mouvement et de l’innovation. En vieux sociologue des institutions, je comprends le phénomène chez les partis ouvriers moribonds et leurs héritiers de pacotille. Mais pas ici.

3 – Cet épuisement interne est alimenté par une étonnante passion du droit amateur. Mes vieux ami-es des verts pensent que tout se règle par un foisonnement juridique. Il y a des règles pour tout, la plupart sont inapplicables, chaque majorité peut les tordre à sa guise, puisque de toute façon les sanctions internes n’arriveront qu’après que le mal soit fait. Dans cette « région comme les autres », j’ai subi les tricheries du clientélisme comme je ne pensais plus en subir après tant d’années d’arnaques internes aux socialistes. Et pourtant ce fut pire. La bataille fut rude pour en sortir, les dégâts incommensurables, ramenant l’écologie montpelliéraine au néant de l’influence électorale. Et pourtant, force est de constater que rien n’est vraiment fini. Le moindre mouvement interne donne lieu aux mêmes déchaînements de mauvaise foi, d’appels imbéciles aux règlements inconnus et à une jurisprudence qui remonte parfois à Waechter ou Dumont. C’est l’erreur profonde que nous avons faite en 2010. Au lieu de repartir de zéro, complètement de zéro, nous avons repris le moule stérile des Verts et de leurs batailles endogamiques. Elles nous mènent à la stérilisation de l’écologie politique.

4 – Le tournant présidentialiste à l’œuvre achève ce tableau. J’ai longtemps pensé que ce parti était vacciné contre ce crime démocratique qu’est la présidentialisation des enjeux politiques français. Force est de constater que le mouvement à l’œuvre conduira à construire une écurie présidentielle, dont je ne veux pas. Je ne veux pas participer à cette farce qu’est la présidentielle. Cette ignominie démocratique. Je veux lutter pour la proportionnelle, et pour des groupes parlementaires forts. Ce n’est pas le chemin. Au contraire, la gangrène gagne du terrain localement. Le dernier numéro que nous avons du subir en région, pour satisfaire l’ambition d’une tête de liste régionale qui se voit président d’une région nouvelle, a fini de mûrir ma décision.

Ce n’est pas seulement que je pense idiote cette idée que nous devrions nous unir avec des anti-fédéralistes, des antipollinisateurs, des anti-européens, des souverainistes communaux. Mais ce dernier épisode de la série « je vous prends pour des cons » m’est impossible à regarder sans rien dire. Voter l’autonomie de la voie écologiste, pour immédiatement après débuter un mouvement vers un cartel de partis, dans une totale opacité, c’était déjà fort. Appeler concertation citoyenne une plateforme numérique dans laquelle chacun de ces partis cartellisés viendra poser ses vagues idées, pour aboutir à une enfilade de déclarations de principes qui masquent les désaccords de fond, alors qu’un boulevard politique autonome s’ouvrait à nous ; dévaluer la parole publique, flinguer des mots comme participation citoyenne, prendre l’intégralité des militants pour des cons en leur envoyant 120 scénarios comme autant de journées chez Pasolini, tout cela devient surréaliste. Tout ça pour quoi ? Pour se dire que si on passe une campagne entière à taper sur celui avec qui on devra s’allier au 2° tour, on peut nourrir l’improbable idée que cette médiocrité collective séduira une majorité d’électeurs?
Non, sans rire.
En tout cas, c’est la goutte de trop. Ce n’est, surtout, pas ce dont j’ai envie.
Je pense sincèrement que l’écologie ne peut pas exister politiquement dans un parti fermé. Et que la solution n’est pas le cartel de partis, ni l’écurie présidentielle. L’écologie doit tenir sur deux jambes : les solutions qu’elle nourrit dans la société civile, dans les mouvements alternatifs, dans les expériences individuelles, et la capacité de porter ces solutions innovantes dans l’institution. On ne parle plus de ça.
On a plus le temps, on est tellement occupé à construire des écuries, purger les impurs et scruter la jurisprudence interne.

Je m’en vais, construire la coopérative politique dont EELV n’a pas voulu. Ailleurs, au large, avec plein d’autres gens, qui pour la plupart nous ont quitté sans bruit ces dernières années. J’espère que les 5 ans passés avec vous me vaccineront contre toute tentation de structurer un mouvement. Je veux de la politique fluide, et une partie d’entre vous sont des adorateurs des écluses et des barrages.

On ne va pas se fâcher. Celles et ceux avec qui je suis déjà fâché changeront peut-être un jour.
Les autres, les ami-es, on sait qu’on sera assez intelligent pour se retrouver.
À elles et à eux, bisous et à très vite dans d’autres sphères.

eclipse_lune

François.

Le 28 septembre 2015. Jour d’éclipse.
À Montpellier, Languedoc-Roussillon. Gros Sud, comme on dit maintenant. À moins qu’on ne lui préfère Langue2pie.