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De qui ?, De quoi ?

Les enfers ou le paradis de mon oncle

Les Enfers sont au dessus de moi, ils l’ont toujours été. C’est l’un des chemins dont j’ai le plus rêvé, de ma vie entière. À skis l’hiver, en courant l’été, en rêvant pendant mon sommeil.
Enfant, j’ai mis longtemps à dompter les Enfers. C’est mon oncle qui m’y a guidé. Plus tard, il m’y a souvent emmené après nos journées de travail. Nous prenions les dernières remontées avant la fermeture des pistes. Le propos était simple : il fallait que j’acquière de la vitesse, et que je dompte ce grain de folie nécessaire aux skieurs de descente. Alors, du sommet de Tête d’Albiez jusqu’en bas du Plan du Four, sans s’arrêter, 850 mètres de dénivelé. Et pour commencer, les Enfers. Son paradis.

Les Enfers sont comme des mantes religieuses. Elles vous laissent étourdis, vous consomme d’envie. Elles sont des veuves noires qui cherchent votre compagnie. Comme beaucoup de ces pistes abruptes, elles profitent d’une situation particulière. Une exposition au nord, pour conserver au mieux la neige. Une déclivité inversée, pour mieux la garder fraîche. Une grande pente, pour décourager les petits. Un dévers éhonté, pour faire fuir les cossards. Une corniche abondante, pour faire peur aux plus forts. Et un champ de bosses, comme un champ de patates, un labyrinthe de creux, de collines froides, de baignoires anciennes, de vallons meurtriers.
Elle, comme ses soeurs, ne pardonne rien. Ni la faute de cares, ni l’inversion avortée. Elle se repaît de ta peur. Il te faut l’attaquer. Les épaules face à la pente. Il faut la regarder au fond de ses yeux de glace et lui imposer ton propre chemin.
Tirer parti de la force qu’elle te renvoie. Éviter l’obstacle auquel elle te destine pour mieux dessiner ce qui t’aidera à l’aimer.
Mon oncle était le maître des Enfers.
Il n’avait pas peur de la mort.
La mort s’est d’abord cachée en son sein. Puis elle l’a rongé, doucement, douloureusement. Mais l’homme est resté debout, tant qu’il avait encore des adieux à faire.
Il a d’abord dû compter ce qu’il lui restait à vivre en mois. Aux années, il n’avait plus droit. Puis vint un moment où il a compté des semaines. Puis il s’est mis à regarder des jours, des jours beaux comme des derniers. Et dans ces jours, quelques minutes de conscience, de lucidité. De dialogue. D’écoute. Pour tendre une dernière fois la main aux siens. Cette main décharnée. Au bout de ce corps de sportif dont il ne restait plus rien, qu’un squelette qu’une équipe de soignants amena doucement de l’autre côté de la vie. Il a refusé la fulgurance, et il a refusé de dormir. Il s’est éteint d’épuisement. De fatigue. Son corps avait tant lutté.
Dans ma famille d’athées, la mort est une fatalité. C’est à nous d’y faire face, et aucun prêtre ne vient nous aider. C’est aux plus proches d’être les passeurs, de la vie de chair aux souvenirs de l’être.
Cela fait quatorze ans aujourd’hui que mon oncle a pris congé des vivants. Ses cendres reposent au bord d’un ruisseau d’altitude. C’est dans un petit vallon qu’a été dispersé ce qui restait de son corps enfin délivré, pour que son âme et son souvenir puissent scintiller au soleil, comme une étoile d’argent.
Je n’ai pas besoin d’y aller pour le raviver. Je l’ai incorporé dans ma chair et dans mon esprit.
Il continue à vivre dans ceux qui l’ont aimé, et dans cette nature généreuse que ses cendres ont contribué à fertiliser. 
Mon oncle vit dans tous les sabots de vénus, dans toutes les gentianes acaule, dans tous les edelweiss, dans tous les lys martagons.

« La mort est un problème de vivants. Morts, les êtres humains n’ont pas de problèmes », disait Norbert Elias.
Aujourd’hui, pour célébrer ta mémoire, j’ai fait un feu. Et j’ai remis bout à bout des mots que j’avais couché alors que tu ne pouvais déjà plus te lever.
Tu ne le vois pas, tu n’en sauras rien. Ce présent n’est pas pour toi, mais pour ceux des tiens qui sont encore présents. Je t’embrasse.

De quoi ?

L’État comme un poulet sans tête

Hier, j’ai suivi pendant un long moment le cortège de l’acte XI des gilets jaunes montpelliérains, que les gendarmes mobiles essayaient d’évacuer de la place de la Comédie. Je pensais à l’interview d’Olivier Filieulle, chercheur sérieux qui, depuis des années constate et déplore le changement dans les stratégies de maintien de l’ordre en France, leur « incapacité à mettre en place des stratégies de désescalade en s’inspirant de ce qui se pratique efficacement ailleurs en Europe », alors je me suis principalement focalisé sur l’observation des mouvements et stratégies des forces de l’ordre et de leurs conséquences. Cela fait plusieurs années que je m’intéresse aux questions de sécurité, depuis la vague d’attentats de 2015. En parallèle de la lutte anti-terroriste (qui m’a principalement occupé alors), j’ai découvert les nouvelles doctrines de maintien de l’ordre, j’ai vu les ficelles d’une administration qui, au nom de la lutte anti-terroriste, renforçait les possibilités offensives de ces stratégies de maintien de l’ordre.

Informé de ça, l’observation des forces de l’ordre face aux démonstrations hebdomadaires des gilets jaunes est très instructive. Face à une foule mouvante et hétéroclite, qui ne clive pas le flux passant, mais s’y insère, bouge vite, peut se replier et repartir, les forces de l’ordre semblent clairement dépassées. Depuis plusieurs années, les formes de manifestations ont changé. Les mouvements d’occupation (Occupy Wall Street, Occupy Madrid, Nuit Debout, …) ont changé une première fois la donne. Mais ils étaient statiques. Comme l’était d’ailleurs l’occupation des rond-points au départ des gilets jaunes. Mais les manifestations des samedis sont d’une toute autre forme. Ce n’est pas une occupation statique, c’est une occupation mobile. Ce qui importe aux gilets jaunes, c’est d’occuper l’espace public : « À nous, À nous, la rue est à nous ».

L’occupation mouvante met à mal la doctrine de maintien de l’ordre

Face à cette occupation mouvante, les forces de l’ordre n’ont aujourd’hui que deux réponses : sécuriser les abords des préfectures, comme s’il fallait vraiment marquer le fait que l’État était assiégé, et empêcher l’occupation des plus grandes places. La Comédie à Montpellier, le Capitole à Toulouse, Bellecour à Lyon, etc. L’acte XI montpelliérain a montré toute l’inanité de cette stratégie.

Hier, à 17h, après avoir repoussé sans sommation les quelques gilets jaunes qui stationnaient devant la préfecture de l’Hérault, les gendarmes mobiles ont vidé une première fois la place de la Comédie en l’arrosant largement, et sans discernement, de gaz lacrymogènes. Ce qui est toujours frappant dans cette première séquence, qui se répète de façon quasi hebdomadaire, c’est qu’elle s’applique sur une place large, et une foule qui dépasse largement les gilets jaunes. Aussi, la première salve envoie en pleurs les très nombreux passants, chalands, touristes, qui la traversaient d’autant plus facilement à ce moment-là qu’aucun signe de violence urbaine n’était perceptible. Rien de tel pour fixer, dans une majorité d’esprits présents à ce moment-là, que le geste est disproportionné et sans fondement. « Ils sont fous ! ». « C’est quoi ce b….l ? » « On a rien fait ».

Bien sûr, la foule ne peut pas se disperser comme ça. Les passants veulent reprendre le cours de leur périple, d’autres veulent rejoindre un parking, une maison. Donc la vie revient une fois le gaz dissipé, mais la place n’est plus la même. Les camions des CRS ou des GM ont bougé, stationnent désormais sur un front. Hier, pour une raison incompréhensible, ce front s’est stationné de façon à repousser les manifestants sur l’Esplanade, et non vers la gare. Les scènes, là, deviennent surréalistes. J’ai ainsi vu tomber une jolie grenade GLI F4 en plein croisement de la Comédie, de l’Esplanade et du Triangle (l’une des zones piétonnes les plus denses de France), et ce alors même que des gens sortaient des commerces du Triangle, sans jamais imaginer que « leurs » forces de l’ordre venaient de transformer l’espace en zone de guérilla.

Les gilets jaunes, eux, ont reflué sur l’Esplanade. Ils ont visiblement fini par comprendre, à force de répéter l’action chaque semaine, qu’il ne servaient à rien de se faire nasser en partant vers la gare, et que l’Esplanade et ses hectares arborés était un repli beaucoup plus serein.

Les forces de l’ordre ont filtré ou bouché l’accès à la Comédie, jusqu’à ce qu’un groupe de 300 manifestants décident de remonter vers la préfecture par les ruelles médiévales. Cinq minutes après, ordre de déplacement des unités à pied vers la Préfecture. Les manifestants sont repoussés rue Foch, puis sur le Peyrou. Ils se séparent, puis se regroupent au bord de l’Ecusson. La nuit est tombée, les gilets jaunes sont rangés.

Garder le Peyrou ou l’Arc de Triomphe ? Le cortège, lui, est déjà reparti.

Chaque semaine, les protestataires apprennent un peu plus comment déjouer les stratégies policières

Contrairement à l’acte IX, où une quinzaine de black blocks étaient présents, il n’y a là que des jeunes, qui veulent répondre au rendez-vous de « la nuit jaune ». Objectif : 20h30 au Peyrou. Ils sont jeunes mais largement aguerris. La plupart d’entre eux sont présents depuis les premiers actes. Ils échangent sur les stratégies du camp d’en face, ils prennent garde aux débordements des quelques excités du cortège. Mais on sent chez toutes et tous l’envie de jouer, de fatiguer l’État et ses représentants casqués, et, surtout, de tenir le pavé.

Pendant ce temps, les forces de l’ordre se sont retirées. Les unités casquées sont stationnées devant la Préfecture et sur la Comédie, quelques voitures siglées sont stationnées à des carrefours. Les voitures banalisées de la BAC sont aux abords de la Gare ou circulent.

La plupart des membres du cortège connaissent ces véhicules par coeur. Ils en connaissent même les occupants. Le drône que la police utilisait dans l’après-midi est inopérant depuis plusieurs heures. Il faut dire qu’il y a dans le cortège un ou deux lance-pierres précis. Je fais des tours de ville en vélo pour observer les positions, et je retrouve le cortège… sur l’Esplanade. Beaucoup ont envie d’amener les forces de l’ordre a s’avancer dans la zone arborée et peu éclairée. Ils montent une pseudo-barricade, plutôt un feu de palettes, en fait. Ce dont il s’agit là, c’est bien de la provocation : « Allez les gars, venez sur notre terrain ».

Le pire est que ça marche. Il ne faut pas dix minutes aux gendarmes mobiles pour s’avancer en colonne. De là, va commencer une séquence longue de près d’une heure. Le cortège descend les marches du Corum, semant les poubelles enflammées et tout ce qui fait obstacle à leurs poursuivants. Qui vont les poursuivre jusqu’au quai du Verdanson. Le cortège remonte bruyamment le quartier Antigone, traverse derrière la gare. Là, ils se font rattraper par des CRS véhiculés. Nouvelle course, incendies de poubelles au milieu de la route, blocage des voitures pour faire tampon entre eux et leurs poursuivants, etc. Comme un rite. Et les voitures qui klaxonnent, certaines de soutien, d’autres de colère, qu’importe. Le cortège veut être vu et entendu. Il veut remonter au Peyrou à 20h30, parce que c’est leur lieu de rendez-vous. Et à chaque séquence, ils apprennent plus. À chaque samedi, ils sont plus confrontés à l’usage disproportionné d’une violence d’État qu’ils estiment illégitime.

Durant l’acte XI, l’usage du flashball, des LBD40, a été beaucoup plus retenu dans la journée. Chaque lanceur de flashball est désormais équipé d’une caméra, cela n’est pas sans conséquence sur la retenue dans l’utilisation. Ça n’empêchera pas un accident grave le soir, quand un passant, un militaire en permission, sera gravement blessé par un tir de LBD40 alors qu’il sortait d’un restaurant.

Les street-medics, chaque semaine plus nombreux

Mais si les flashballs ont baissé dans la journée, l’usage des GLI F4, ces grenades lacrymogènes, assourdissantes et explosives, qui peuvent causer des blessures mortelles, s’est intensifié. Cette arme, la France est la seule à l’utiliser dans des opérations de maintien de l’ordre. Ailleurs, elle fait partie de l’arsenal de guerre, pas des gardiens de la paix. La plupart des manifestants que j’ai croisé hier soir sont équipés de lunettes, de masques, certains de casques, de cagoules, leurs sacs contiennent des mini-trousses de secours, le groupe est en contact quasi constant avec les équipes de street-médic, toujours plus nombreuses.

Et les forces de l’ordre ? Elles sont perdues. Samedi soir, durant cet acte XI, j’ai vu et entendu l’un des motards de la police nationale exprimer son incompréhension devant la stratégie des manifestants. « Ils n’ont pas de but! » « Ils vont nous faire tourner en rond toute la nuit ». Le gradé des gendarmes mobiles à qui il parlait semblait tout aussi hésitant. « Avançons sur eux ». « Ça ne sert à rien ». « Alors allons-y a pied ».

Et finalement, non. La décision, ce fut de rester stationnés encore devant la Préfecture. Garder l’État. Et comme l’État, incapable de faire face à cette crise inédite, les forces de l’ordre semblent dans l’incapacité de changer de doctrine face aux changements de rythmes et de façons de protester. Hier, les forces de l’ordre m’ont juste donné l’impression de courir comme des poulets sans tête. Au moment où beaucoup de responsables de la police pensent que le mouvement est parti pour durer, on comprend les interrogations qui parcourent la hiérarchie policière. Et c’est encore l’hiver…

De qui ?, De quoi ?

Jan Palach est une flamme vivante

Du plus loin que je me souvienne des fondations de ma « formation politique », il y a d’abord la lecture de Dieu et l’État de Mikhaïl Bakounine, puis le choc sensoriel, émotionnel, de la découverte de l’histoire tragique de Jan Palach. Je dois cette découverte à Marcel Pacaut, qui m’enseignait l’histoire des idées politiques à Science-Po Lyon. Marcel était un personnage haut en couleur, qui faisait cours en parcourant les travées de l’amphi, à la recherche de la cigarette qu’il allait taxer à l’étudiant qui l’aurait négligemment laissé au bord de sa table. De sa voix jaillissait des noms, des concepts, qui prenait corps et chair dans des histoires que le vieux médiéviste savait délivrer dans une langue haute en couleurs. Le jour où Jan Palach l’immolé surgit du fond de cette gorge érudite, le vieux professeur lâcha son émotion devant ce sacrifice ultime du jeune homme pour la liberté des siens.
C’était il y a tout juste cinquante ans. Le 16 janvier 1969, cinq mois après l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée rouge, Jan Palace, étudiant en philosophie, s’immole en public pour protester contre l’indifférence de l’Europe face à la « normalisation » soviétique de son pays. Ce même pays que, 30 ans plus tôt, l’Europe avait laissé envahir par Hitler dans une indifférence similaire.
Jan Palach mourra quelques jours plus tard. Deux autres immolations suivront, celles de Jan Zajic et celle d’Evzen Plocek.
Dans son manteau, Jan Palach laisse deux lettres, l’une à sa famille, l’autre à ses amis : « La Torche n°1 ».
Il ne demande formellement que deux choses : que soit mit fin à la censure, et à la distribution du journal des occupants russes, Zpravy. Mais il cherche autre chose : réveiller la population tchèque, la choquer par son sacrifice, et l’amener à résister à la nuit qui menace de l’écraser.
Il faudra 20 ans pour sortir de la nuit soviétique. Il faudra attendre janvier 1989, la « semaine Palach », et l’emprisonnement de Vaclav Havel pour qu’enfin la Tchécoslovaquie reprenne le cours de son histoire démocratique.
Le monde a changé depuis le sacrifice de Jan Palach. Le néo-libéralisme autoritaire a quasiment remplacé toutes les autres formes d’oppression. Il est plus insidieux, plus protéïforme,  et la démocratie est plus que jamais son ennemi. Et l’Europe ? Une Europe existe, mais elle est toujours incapable de garantir la liberté et la démocratie, y compris au sein de ses frontières.
Depuis cinquante, Jan Palach est un symbole de la résistance à l’oppression, de la lutte pour la démocratie et la liberté d’expression. Quoi de plus actuel aujourd’hui ?

Burning Bush, mini-série et film d’Agneska Holland – 2013

Photo : Mémorial Jan Palach, place Venceslas, Prague, sculpture de Barbora Vesela. Crédit photo Mika Hiironniemi

Ça s'écoute, De quoi ?

Avis de vent fort sur les musiques actuelles

Longtemps, les musiques actuelles furent séparées en deux mondes quasi autonomes : d’un côté les grandes salles et les grands festivals, soumis aux appétits des grands labels et des manœuvres de capitaines d’industrie, de l’autre  les petites salles, associatives, publiques ou indépendantes, qui jouaient une partition de défricheurs, dans des espaces régionaux. Deux mondes au fonctionnement différent, celui des gros contrats et celui des petites subventions, celui des managers et celui des rockers rebelles. Deux univers culturels, qui se parlaient parfois, autour d’artistes souvent légendaires qui cherchaient encore des petites salles pour mettre le feu à un public fidèle. Et puis le monde a changé. Les disques se sont moins vendus, la scène est redevenue un enjeu économique majeur, et la logique des concentrations industrielles, des intégrations horizontales ou verticales, toute la panoplie des perversions financières menace de sortir des frontières du gigantisme pour infiltrer le monde des petites jauges. Et ce n’est pas une bonne nouvelle.

 

La musique adoucit les mœurs. C’est Aristote qui le disait, condensant en une phrase un développement beaucoup plus long de son maître Platon. Et dans la bouche de Platon, c’était un reproche. Dans le Livre III de La République, le philosophe grec explique ainsi en substance que la classe des guerriers doit être préparée pour être sans cesse en alerte, prête à combattre, et qu’il faut donc bannir, dans son éducation, « les harmonies molles et les mélodies douces ». Il ne faudrait pas, autrement dit, que la musique adoucisse trop les mœurs. Et tout ça tombe très bien pour nous, penchés que nous sommes sur le théâtre des opérations en cours de la bataille mondiale pour le contrôle du rock, du rap, de la techno, du jazz ou de la world.
Longtemps la France fut résistante à la colonisation des grands groupes mondiaux de l’industrie culturelle. Elle posait son exception comme une fière ligne Maginot, arguant de la force intemporelle de son esprit cocardier.
Tout cela, lecteur, est en train de basculer. Les grandes salles de concert tombent aux mains des géants allemands ou américains, les moyennes se regroupent, on parle de concentration horizontale, de groupes à 360 degrés, et il y a plus d’articles de presse sur les musiques actuelles dans Les échos ou Boursorama que dans Télérama ou les Inrocks, deux des plus gros titres de presse culturelle et musicale française, tous deux propriétés de Mathieu Pigasse, également patron de Rock en Seine, associée depuis peu à AEG. AEG, Anschutz Entertainement Group, mastodonte des grandes salles de concert (les arenas, c’est leur idée), l’un des deux géants mondiaux, avec Live Nation, de l’industrie des musiques « actuelles ». Et les deux géants regardent la France avec envie.
Mais, fidèle à sa réputation, la fière patrie a déjà sa propre classe d’industriels prêts à régner sur le business musical. Lagardère, Fimalac, Vivendi, Coker/Colling & Cie, se partagent la majeure partie des Zéniths et une bonne poignée de jauges plus petites à Paris et un peu partout en France.
Partout ? Non. Dans cette guerre mondiale, l’Occitanie fait figure de village des irréductibles gaulois. Ou plutôt, faisait. Si le Zénith montpelliérain reste toujours la propriété de la métropole, via la société d’économie mixte Montpellier Events, et que personne ne veut de la très déficitaire Arena Sud de France, Toulouse vient de donner l’exploitation de son Zénith à Daniel Colling, l’inventeur du concept zénithal, qui en exploite déjà une dizaine, sans compter son empire berruyer (Colling est le cofondateur du Printemps de Bourges).
Dans les régions adjacentes, ça tombe comme à Gravelotte. Lagardère Sports and Entertainement a déjà mis la main sur les arenas d’Aix et de Bordeaux. Spass/Fimalac, le groupe de Marc Ladreit de Lacharrière (le « patron » de Pénélope Fillon, remember) possède le Zénith Omega de Marseille, les deux salles phocéennes du Silo et de la Chaudronnerie, et le complexe Axel Vega de Bordeaux. Vivendi n’est pas encore de la partie sur les équipements, mais le groupe de Vincent Bolloré vient de rafler la mise sur Garorock, le grand festival de Marmande porté pendant 20 ans par des subventions publiques. Cadeau.


Le célèbre slam de François Charon, dit Frah, chanteur de Shaka Ponk, magnifiquement shooté par Ludo Leleu, photographe rock de talent

 

La prise de pouvoir des tourneurs

Pourtant, en Occitanie, les connaisseurs se disent que le ver est dans le fruit. D’abord, Live Nation louche sur le Sud. Le géant américain a mis un pied dans Marsatac, et Montpellier lui a offert sur un plateau la délocalisation de I Love Techno. Ensuite, comme partout ailleurs, l’Occitanie voit arriver les phénomènes de concentration de programmations autour de quelques tourneurs. Les Déferlantes d’Argeles, par exemple, se sont associées avec Garorock et Beauregard dans une société dont Alias Production a pris des parts. Alias Production, ce sont des gérants ou cogérants de salles (La Maroquinerie, les Bouffes du Nord, le Bataclan), des organisateurs de festivals (Les Inrockuptibles), et un des plus gros catalogues de tourneur de France (d’Archive à Youssou N’Dour, en passant par Benabar, Nick Cave, P.J. Harvey et Lescop, et des dizaines d’autres).
Avec la chute des ventes de disques, la tournée est devenue une part essentielle des revenus des artistes et du secteur musical. Après des années de domination des labels – qui avaient des disques à vendre -, ce sont aujourd’hui les tourneurs qui prennent le pouvoir. Live Nation ou AEG ne produisent pas. Ils tournent, et diffusent eux-mêmes chaque fois qu’ils le peuvent. Pour les tourneurs français, résister aux bulldozers AEG et LiveNation signifie grossir, monter en puissance, et donc, en toute logique capitalistique, concentrer.
La concentration, c’est le maître mot du moment, chez les aspirants au gigantisme. Mutualiser au sein d’entités économiques les salles de concert, les partenariats avec les festivals, au profit d’un catalogue à tourner. Alias, mais aussi Asterios (Orelsan, Petit Biscuit, Cali, Fauve, …), Corida (Radiohead, Phoenix, Justice, Ben Harper …), Auguri (Dominique A, Arthur H, Demi Portion, Katerine …), tous sont dans des stratégies dites « à 360° » : intégrer tournées et diffusion, au risque d’accélérer la standardisation des offres, de répliquer des line-up, et de créer de véritables guerres d’exclusivité.

David Lemoine, chanteur du groupe bordelais Cheveu, porté par la foule et l’objectif de Rémi Goulet

Les fédérés, solidaires jusqu’où ?

Cette guerre généralisée des « gros », ou des grenouilles qui voudraient grossir, qui caractérise la filière de l’industrie musicale française depuis plusieurs années maintenant, s’arrête-t-elle aux frontières du Grand Capital ?
En dehors de cette sphère mondialisée ou en voie de, il y a le monde des « petites » scènes : SMAc, scènes associatives, clubs historiques ayant su renouveler leur public. Pour protéger leur indépendance, sauvegarder leur existence, professionnaliser leurs métiers, ces petites scènes ont, depuis longtemps, impulsé des logiques de regroupements, de réflexion, de mutualisation. La Fédurok, créée au mitan des années 90 par une vingtaine de patrons de salles de rock, a été pionnière parmi ces « outils ». Rapidement élargie à d’autres musiques amplifiées, regroupée désormais avec les lieux de « jazz et de musiques improvisées » sous la bannière de la Fédélima, la fédération des lieux de musiques actuelles, les « petits » lieux de musiques actuelles construisent depuis des années des outils pour mutualiser des compétences, apprendre à coopérer plutôt qu’à se battre les uns contre les autres, et à se défendre, justement, contre l’armée des prédateurs mondialisés. En PACA, c’est l’association Tréma qui sert de « délégué territorial » de la Fédélima. En Occitanie, c’est le rôle d’Octopus, la toute nouvelle fédération régionale, fruit de la fusion des réseaux languedociens et midi-py antérieurs, RCA et Avant-Mardi.
Leur boulot ? Représenter la filière, pour essayer de co-construire les politiques qui touchent aux musiques actuelles, assurer la prévention des risques, organiser la formation professionnelle spécifique à la filière. Et, en filigrane, faire du collectif. Créer de la coopération là où chacun aurait plutôt tendance à rester un bon individualiste.
Pour passer du rocker individualiste au collectif des musiques actuelles, les structures comme la Fédélima ou l’Irma, le centre d’Information et de Ressources pour les Musiques Actuelles, ont beaucoup misé sur la production d’études et d’observations qui, outre qu’elles permettaient de connaître le secteur, ont construit le sentiment que les acteurs des musiques actuelles n’étaient pas que des êtres singuliers et incompris, mais que beaucoup d’entre eux se ressemblaient, et pouvaient donc espérer vivre ensemble.
Pourtant, face à la guerre des grands groupes, à la concurrence acharnée sur les programmations, les « petits » ne jouent pas tous de la coopération salvatrice. Bien au contraire.

Émilie Rougier, égérie du groupe montpelliérain Marvin, dans l’œil de Rémi Goulet.

Pas de bisous entre les SMAcs

Depuis l’arrivée en grande pompe de la Paloma à Nîmes, rien n’est plus comme avant. L’équipement, surgi de terre en 2012, ne joue pas dans la même catégorie que ces consœurs régionales. Avec ses 3,5 millions de budget annuel, dont plus de la moitié d’argent public, et sa jauge de 1300 spectateurs, la Paloma a rompu les équilibres. En cherchant à aspirer un public bien au-delà du Vidourle et du Rhône, la salle nîmoise fait entrer la guerre des cachets et des contrats d’exclus dans un milieu qui cohabitait jusque là en quasi-bonne intelligence.
Car la métropole de Nîmes a voulu pour son équipement un « nouveau modèle économique ». Organisée en établissement public, avec une obligation d’équilibre budgétaire, la SMAc nîmoise dispose d’atouts bien différents des voisines : une salle de 1300 places, plus un club de 320. Un cran au-dessus des 1000 places du Cabaret aléatoire marseillais. Le double ou le triple des jauges de Victoire 2 et du Rockstore à Montpellier, des Passagers du Zinc à Avignon, du Bolegason de Castres, ou encore de Zinga Zanga à Béziers.
Dans cette catégorie de salles, seul le Bikini joue encore. La salle toulousaine, déménagée à Ramonville après avoir été soufflée par l’explosion d’AZF, joue avec ses 1500 places un rôle prépondérant dans le bassin toulousain. Mais le Bikini n’est pas une SMAc, ses financements publics sont très faibles, elle est, comme le Rockstore à Montpellier, une survivante de ces salles pionnières des années 80, animée par des rockeurs rebelles et rétifs au discours policé des politiques publiques.
D’ailleurs, de tous les acteurs régionaux, Steph Almallak, l’un des quatre boss du Rockstore, est l’un des seuls à parler sans détours. Pendant longtemps, la salle montpelliéraine a été l’une des rares à tirer son épingle du jeu dans la programmation en Languedoc-Roussillon. Sa tactique ? Proposer un arrêt montpelliérain aux groupes en transit vers Barcelone, notamment au moment de la Primavera Sound, en diminuant ainsi les coûts d’accueil des indés rock, que la salle à la Cadillac ne pourrait pas faire jouer autrement. Et miser sur le bon accueil et le bouche-à-oreille du milieu pour que les groupes reviennent, et leurs potes aussi.
Mais l’arrivée de Christian Allex en co-direction artistique de la Paloma a changé la donne. Programmateur des Eurockéennes, du Cabaret Vert, et de la Magnifique Society, le dijonnais a mis en œuvre la même stratégie de l’autostop barcelonais pour monter TINALS, le festival printanier de la Paloma. La même stratégie, mais avec des moyens financiers sans commune mesure avec les salles voisines. De fait, la Paloma est le point break entre le monde des « gros » à l’échelle nationale, et des « petits » régionaux.
Et nombreux sont ceux qui pensent que c’est le loup dans la bergerie, et que l’équilibre des petites salles régionales est aujourd’hui menacé par une logique de concurrence financière dans laquelle aucune n’a ni les moyens, ni l’envie d’entrer. Pourtant, à mots couverts, les patrons des petites salles maugréent contre les gros cachets dispensés par la salle nîmoise, et les stratégies d’exclusivité pour empêcher certains groupes de jouer alentour. Et ça, le milieu ne le connaissait pas. Et prend en pleine figure une distorsion de concurrence qu’elle vit d’autant plus mal qu’elle émane du lieu largement financé par l’argent public, qui a aujourd’hui les moyens de jouer avec les « gros », au risque de fragiliser tout le secteur des petites salles régionales.
Le loup libéral est entré par la porte du nouveau « modèle économique » public, et il devient urgent de penser la réplique, si l’on ne veut pas voir s’écrouler tout un maillage de salles de proximité.
C’est tout l’enjeu du travail de fédérations comme Octopus : préserver le réseau régional face aux coups de boutoir de l’industrie musicale. Pas sûr que les pouvoirs publics prendront la mesure de la tempête à venir avant la catastrophe.

 

Foule de concert, Romain Tauber

Crédits photos : Couverture : Romain Tauber / Shaka Ponk : Ludo Leleu / Cheveu et Marvin : Rémi Goulet. Merci à eux. 😉 Et si t’as besoin de bons photographes de concert, n’hésite pas à leur demander.

 

 

 

 

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #72 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.

On peut en rire

La politique d’élimination des cyclistes

Au début, quand les services de la ville ont mis les premiers pans coupés en pierre bien lisse dans la première « zone de rencontre » de Montpellier, la rue Marioge, on s’est dit qu’ils étaient juste idiots, les services. Une « zone de rencontre », vous voyez ce que c’est ? C’est une rue semi-piétonne, où les voitures et les motos et les camions doivent rouler à 20 km/heure maximum, et où tous les autres – piétons, poussettes, vélos, trottinettes, skate-board, etc – sont prioritaires. Dans les autres villes, on traite la chaussée de ces zones comme des rues piétonnes : on met tout à plat, en dessinant le passage des voitures au sol. Rue Marioge, à Montpellier, ils ont gardé les trottoirs, et remplacé les bordures par des pans inclinés en pierre bien lisse. Les gens de l’association de quartier, Arceaux Vie Active, ont râlé, expliqué que ces pans inclinés, c’était trop casse-gueule pour les vélos, que ça allait être dangereux. Les services ont marmonné, et tout le monde a bien compris qu’il fallait déjà être heureux qu’ils l’aient fait, la zone semi-piétonne.

On s’est dit que c’était un raté.
Pourtant, dans les années 80, la ville nous avait déjà fait des perles. De la pierre bien glissante sur la place de la Comédie et la rue de l’Ancien Courrier. De vrais casse-gueule dès que c’est un peu mouillé. Mais c’était il y a longtemps, on ne pensait pas au vélo.
Ensuite il y a eu les portions de ligne de tramway, avec les mêmes pierres bien lisses, et les rails de tramway huilés. Mais là, nous, les cyclistes, on n’avait pas le droit de râler, puisqu’on était pas censé les emprunter, ces portions de ligne de tramway. Les livreurs, oui. Les taxis, oui. Les bus, oui. Mais les vélos, non. Les vélos, ils vont sur la voie d’à côté, avec les voitures. Si,si, c’est comme ça chez nous.
Bon, depuis le temps qu’ici, on pédale sur des fausses pistes cyclables à peine tracées sur la chaussée, coincées entre les voitures qui roulent et les voitures garées qui te bouffent un bout de ta bande roulante, on savait bien que notre sécurité n’était pas leur priorité. Mais dans le centre-ville, hormis sur la Comédie et l’Ancien Courrier, on pensait pouvoir rouler sans avoir peur.
Et puis il y a eu la rue Marioge, donc, et ces pans coupés casse-gueule.
Et ils ont récidivé !

D’abord, il y a eu le grand n’importe quoi de la montée du Peyrou. Là, ils y sont allés fort. Ça glissait tellement que les bus ont été obligés de changer d’itinéraire, et que même pour les voitures, c’était l’enfer à la moindre goutte d’eau. Du coup, maintenant, ils recouvrent les beaux pavés bien glissants avec une pellicule de ciment bien fin. C’est laid. Surréaliste et laid. Ça passe mieux pour les voitures, mais pour les vélos, c’est toujours un peu freestyle.
Puis il y a eu la rue du faubourg du Courreau. Elle aussi, zone 20, semi-piétonne. Et elle aussi, parée de ces pans coupés bien lisses et bien meurtriers.
Là, les cyclistes se sont dit : ils sont vraiment trop cons, dans cette mairie !

Mais on se trompait ! Ils ne sont pas cons, ils le font exprès !

La semaine dernière, le Maire de Montpellier, président de la Métropole, a vendu la mèche. Il se faisait prendre à partie parce qu’il inaugurait un contournement de village sans piste cyclable. Au journaliste qui l’interrogeait sur le pourquoi du comment du fait qu’aucune piste cyclable nouvelle n’a été crée à Montpelier depuis son élection, il répondait benoitement :
À Montpellier, le vélo est utilisé, mais pas spécialement à l’intérieur du centre-ville.
Le journaliste : Il n’est pas utilisé, parce que justement il manque des infrastructures !
Et là, le maire a cette magnifique réplique : Vous savez, faire une infrastructure pour qu’elle soit utilisée par deux personnes, c’est peut-être pas l’idéal.
Deux cyclistes ! Ben oui, on va pas faire un truc pour deux cyclistes ! Hein ? Comment ? Ils sont vachement plus nombreux que ça ? C’est ce qu’on va voir !

Devant l’énormité de la sortie du maire, les cyclistes ont hurlé, ils se sont comptés à coup de hashtag #jesuisundesdeux, et ont vu pour preuve que cette ville n’avait pas de politique pour le vélo.
Mais ils ont tout faux !
Il y a une politique pour le vélo à Montpellier.
Les pavés qui glissent, les rails de tramway qui glissent, les pans coupés bien lisses, tout ça, c’est pas par hasard, c’est une vraie politique. La vraie politique du vélo à Montpellier, c’est d’éliminer les cyclistes !

Pas con, hein ? Un cycliste blessé, c’est un emmerdeur de moins sur la chaussée pour qui on aura pas besoin de faire des « infrastructures pour deux personnes » !

De quoi ?

Festivals, la circulaire illégale ?

L’émoi est fort, et les craintes tout autant, depuis la publication, le 15 mai 2018, d’une instruction ministérielle relative à l’indemnisation des forces de l’ordre mobilisées sur des manifestations sportives ou culturelles, par le Ministre de l’Intérieur Gérard Collomb. Ce que le milieu culturel appelle « la circulaire Collomb ». Les craintes sont fortes et justifiées : dès le 22 juin, l’association Pull Friction annonce qu’elle annule la première édition de son festival Microclimax, principalement du fait d’une « demande excessive de renfort de gendarmes pour un coût de 19800 euros, que l’association aurait dû régler ». La Préfecture du Morbihan exigeait la présence de 40 gendarmes supplémentaires pour sécuriser un festival qui attendait 500 personnes, sur un île…
Devant l’émoi, les ministres de la Culture et de l’Intérieur se sont fendus d’un communiqué commun appelant les préfets à plus de discernement.
Mais les affaires continuent. Dernièrement, c’est à Saint Molf, en Loire-Atlantique, que le festival Champs Libres a jeté l’éponge devant la note salée de la préfecture.
Que dit donc cette « circulaire » ? D’abord, qu’elle est une instruction, une directive. Et donc en aucun cas une nouvelle règle de droit. C’est le principe même des circulaires, qui sont tout en bas de la hiérarchie des normes. Ce que le Ministre, devant l’émoi des festivals, s’est empressé de rappeler : le texte ne fait que rappeler des règles existantes, parce que son « attention est régulièrement appelée sur les difficultés que rencontrent les services de la police et de la gendarmerie nationales dans la mise en œuvre des règles concernant l’indemnisation des forces de l’ordre engagées à l’occasion d’événements nécessitant un dispositif de sécurité particulier« , comme l’indique la première phrase de son instruction.
De quelles règles s’agit-il ? De celles découlant du seul article de loi encadrant cette possibilité d’indemnisation, l’article L211-11 du code de la sécurité intérieure. Qui dit, in extenso, ceci :

“Les organisateurs de manifestations sportives, récréatives ou culturelles à but lucratif peuvent être tenus d’y assurer un service d’ordre lorsque leur objet ou leur importance le justifie.
Les personnes physiques ou morales pour le compte desquelles sont mis en place par les forces de police ou de gendarmerie des services d’ordre qui ne peuvent être rattachés aux obligations normales incombant à la puissance publique en matière de maintien de l’ordre sont tenues de rembourser à l’Etat les dépenses supplémentaires qu’il a supportées dans leur intérêt.
Un décret en Conseil d’Etat fixe les conditions d’application du présent article.”

Ce texte dit donc deux choses importantes : qu’il faut distinguer, pour l’indemnisation éventuelle, ce qui est du ressort des missions incombant à la puissance publique (la « sûreté »), et ce qui pourrait être assuré par quelqu’un d’autre, ou qui n’est pas du ressort de la sûreté de l’État et des populations (la « sécurité »). Ça, c’est l’alinéa 2. Et que l’article ne concerne que les manifestations sportives, récréatives et culturelles à but lucratif. Ça, c’est l’alinéa 1. Je souligne à but lucratif, parce que c’est là qu’est l’os.
Or, que dit l’instruction Collomb ? Page 3, le ministre écrit :

“En tout état de cause :
• il est indifférent que le service d’ordre soit organisé sur la voie publique ou dans un site ouvert ou fermé à l’accès du public ou que la manifestation ait ou non un but lucratif. Cette dernière caractéristique a, en revanche, des conséquences sur l’application d’un coefficient multiplicateur.”

Donc, pour le ministre, le fait que le législateur ait expressément restreint le périmètre de l’article L211-11 aux manifestations à but lucratif est indifférent. Or, en se déclarant indifférent à la précision du législateur, le ministre présuppose que, dans le silence de la loi, la règle s’applique de la même manière aux manifestations à but non-lucratif. Pourtant, si le législateur avait voulu les englober dans le champ de l’article, il n’aurait eu qu’à éviter de faire la précision. Si le législateur fait la précision, c’est justement pour limiter l’interprétation, et pour éviter notamment une interprétation « par analogie » (« si le cas n’est pas précisé, nous le traiterons comme un cas semblable »), et imposer une interprétation a contrario. A contrario, donc, les manifestations à but non-lucratif ne peuvent se voir demander une indemnisation des forces de l’ordre. Il est donc difficile de se déclarer indifférent à la précision du législateur, alors que l’intention de ce dernier est claire. On ne peut pas traiter les manifestations à but non-lucratif comme les manifestations à but lucratif. L’application de la loi doit les distinguer.

Pour autant, la distinction ne résout pas tous les problèmes. Il faut déterminer si l’organisation est à but lucratif ou non, et le statut de l’organisateur ne suffit pas. Tout un corpus de textes réglementaires encadre cette question. Ainsi, un festival qui serait organisé par une association « à but non lucratif », mais dont la gestion ne serait pas totalement désintéressée, parce les dirigeants salariés bénéficieraient de salaires manifestement très au-dessus des autres directeurs de festivals équivalents, par exemple, ou dont l’organisation n’impliquerait ni la population ni les collectivités locales, ou dont la programmation ne ferait place ni à des œuvres réputées difficiles à programmer par le marché, ni à des artistes locaux dont le festival assurerait la promotion, pourrait très bien être requalifié « à but lucratif ». Et se voir présenter la note par le Préfet.

Mais en tout état de cause, 90% des festivals français semblent bien sortir du cadre de l’instruction ministérielle. Qui, il est utile de le rappeler, n’a pas de valeur juridique, et ne peut ajouter des éléments nouveaux au droit existant, sauf à être attaquable devant la justice administrative.

 

 

 

 

 

Photo : Damoclès, installation participative mettant en jeu nos principes de sécurité. Yann Ecauvre, Cirque Inextremiste, Festival d’Aurillac, 2017.

 

De quoi ?

Je te quitte, salope

La première, elle était brune. Une gitane. L’imaginaire sauvage. Comme si tu aspirais l’aventure à pleins poumons. Les suivantes, c’étaient des blondes emballées en rouge, les cowboys les tenaient dans la main. Puis de nouveau des brunes. Des brunes campées dans leur identité, des brunes qui me posaient, qui faisaient de moi un homme, alors que je n’étais qu’un gringalet. Un paquet bleu ciel, souple, qui me tatouait « peuple » sur la poche. C’était les clopes de mon oncle et de ses potes, des Gauloises bleues sans filtre. C’était comme ça que les filles m’appelaient au lycée : le mec aux Gauloises. Je ne craignais rien, j’étais indestructible, et je n’étais pas de la bourgeoisie. C’était ça le message du paquet bleu ciel dans la poche du jean, aux bourgeoises du lycée : « viens, viens t’encanailler ».
Après ça, il y eut d’autres paquets souples. Des paquets de rockers distingués, des anglaises, les Craven « A » Export, et de temps en temps, une petite sans filtre, parce que ça, quand tu l’as aimé, tu veux y retourner. Des Craven longues, paquet à ouverture poussoir, comme les Gitanes, mais blondes, le goût du tabac virginien sans fard.

J’ai grandi. En devenant adulte, tu n’as plus été une marque de distinction sociale. Tu es devenue juste l’omniprésente amante. Celle à laquelle j’étais invariablement fidèle. J’ai essayé de te quitter. Deux fois. La première fois, je voulais courir. J’étais encore jeune et fou. Quand l’envie était trop forte de te rejoindre, je partais courir sur l’asphalte. Mes poumons se vidaient de toi, et se remplissaient de la pollution parisienne. Un jour, un an plus tard, je suis entré dans un bureau de tabac pour acheter un journal, et j’ai acheté un paquet sans même m’en apercevoir. La deuxième fois, j’étais moins jeune, mais bien plus fou. Je sortais de l’hôpital, l’un de mes poumons avait lâché comme un élastique qui casse. Clac! Pneumothorax. Rien à voir avec toi, enfin quasiment. Le tabagisme augmente le risque de pneumothorax, mais pas plus que de souffler dans une clarinette. L’essentiel étant, pour mériter une telle souffrance, d’être un homme jeune, sportif, et élancé. Là, le pneumologue m’avait bien prévenu que le souvenir de la douleur m’empêcherait de revenir à toi. Le type ne me connaissait pas. Je gère la douleur comme si on m’avait amputé des terminaisons, et six mois plus tard, ce dont je me rappelais le mieux, dans cet épisode, c’était la morphine. Et tu es revenue au bout de mes doigts. Version sans additifs, j’étais déjà écolo dans l’âme.
Après, j’ai tout essayé, régulièrement. Les patchs, l’autre truc magique qui faisait faire des rêves de dingues, les bonbons à la nicotine, les tests des addictologues, les clopes électroniques, les calculs du nombre de séjours de rêve que tu peux t’offrir si t’arrêtes, … Mais rien. Tu étais collée à moi. À tel point que je te voyais sur la plupart des photos que l’on prenait de moi. Comme si tu étais une extension. Une mutation.
C’est juste venu sourdement, du plus profond. Quand le demi-siècle est arrivé, je me suis dit que ça faisait 35 ans, en comptant les périodes d’arrêt. 35 ans d’addiction à mes petits bouts de mort qu’on fume, 35 ans d’addiction qui consume mon temps. Le temps, donc, était enfin venu de pouvoir te quitter sans regret, sans pleurs, sans déchirements, sans crises.
Ça fait une semaine, maintenant. Même pas une petite taf amoureuse. C’est tout ou rien, avec toi. Et pour être certain de ne pas y revenir, je pose ça là, comme un point de non-retour : je te quitte, salope.

Un petit Joey pour fêter ça, spéciale dédicace à numéro 2.

Crédits photos : Romain Tauber, Rémi Goulet.

De quoi ?

Les créatifs à l’assaut de la caserne

La reconversion des sites militaires, lorsqu'ils sont situés en pleine ville, constitue souvent un enjeu stratégique majeur pour les municipalités. Elle peut créer un effet de levier, pour autant qu'elle soit portée par un projet fort. À Montpellier, après plusieurs années d'atermoiements et d'hésitations, la friche militaire de la caserne Guillaut, à l'EAI, est en passe de se transformer en quartier des industries créatives.

La reconversion des sites militaires, lorsqu’ils sont situés en pleine ville, constitue souvent un enjeu stratégique majeur pour les municipalités. Elle peut créer un effet de levier, pour autant qu’elle soit portée par un projet fort. À Montpellier, après plusieurs années d’atermoiements et d’hésitations, la friche militaire de la caserne Guillaut, à l’EAI, est en passe de se transformer en quartier des industries créatives.

Longtemps, Montpellier fut une ville de garnison. C’est un temps que la plupart des Montpelliérains ne peuvent pas connaître. Mais c’est pourtant à la faveur d’une réorganisation des armées françaises, et de la disponibilité de larges friches militaires, que la ville s’est développée dans les années soixante-dix, en faisant émerger Polygone et Antigone. L’Armée avait échangé le terrain de l’Esplanade contre le terrain de Montcalm à la fin du 19e siècle, permettant à la ville reconquérir son centre. En 1945, le régiment du Génie quitte la Citadelle, qui deviendra le lycée Joffre en 1947. Mais elle continuera d’occuper 55 hectares, depuis la Comédie jusqu’au Lez. C’est le « polygone d’artillerie », terrain d’exercice du 2e régiment du génie. C’est de là que le centre commercial tire son nom, Polygone. La ville achète à l’armée 11 hectares, en 1971, pour y construire la nouvelle mairie, Polygone, puis le Triangle. Le long des remparts de la Citadelle, l’État aménage l’avenue Henri II de Montmorency pour y installer les administrations d’État, dans une architecture caractéristique des années 70. Restent 40 hectares, que la nouvelle municipalité de Georges Frêche achètera en 79, pour lancer l’opération Antigone, et l’extension « vers la mer » : Port-Marianne, Richter, Odysséum, etc.
Trente ans plus tard, c’est donc une nouvelle réorganisation militaire qui libère 83 sites en France, dont 2 à Montpellier : 7 hectares à Boutonnet, 38 hectares entre Figuerolles et l’avenue de Toulouse. La Caserne Chombart de Lauwe, qui accueillait l’École Militaire Supérieure de Management des Armées, sera rapidement rachetée par l’Éducation Nationale et transformée en « Internat d’Excellence ». Le sort de l’EAI, l’École d’Application de l’Infanterie, mettra plus de temps à se dessiner. La Défense est gourmande, elle en veut 70 Millions d’€. La Ville est intéressée, mais pas à ce prix. Il faudra 3 ans, et de longues négociations, pour aboutir à un accord sur 19 millions, en 2012. Reste à savoir qu’en faire. L’emprise militaire est constituée de deux parcelles bien différentes : des terrains de sports bordés de bâtiments assez récents, c’est le Parc Montcalm actuel, avec un poumon vert de plus de 20 hectares. Et, de l’autre côté de la rue des Chasseurs, la Caserne Guillaut, siège de l’EAI, avec ces bâtiments historiques de 1910, et son haut mur d’enceinte.
L’opportunité urbaine est, cette fois, bien différente de celle des années 70. Le périmètre est déjà urbanisé, et une partie de la friche militaire est largement bâtie. Pas question de partir d’une page blanche, Or, la page blanche, c’est la spécialité de l’urbanisme montpelliérain depuis 50 ans. La Paillade, Polygone, Antigone, Port-Marianne, Odysséeum, Euromédecine, Malbosc, … c’est en traçant sur des zones vierges que le nouveau Montpellier a été imaginé. Et chaque fois qu’il s’est agi de requalifier l’existant, l’imaginaire a patiné. Dès l’annonce de la libération des terrains de l’EAI, le discours politique se focalisera sur la zone basse, le Parc Montcalm. La ville invoque un « Central Park », et lance un appel à projets ambitieux pour redessiner la zone. On évoque, pèle-mêle, 2500 logements, le transfert d’équipements publics (le conservatoire de musique). Du classique. Une agence paysagiste hollandaise, West8, est retenue en 2013. Mais entre-temps, l’agglomération a considérablement réduit l’emprise d’un parc, en décidant d’y faire passer la 5e ligne du Tramway. Fini le rêve new-yorkais d’un grand poumon vert, nous voilà à peine au Parc Montsouris…
Et la question du tramway va polariser le débat. Dans une ville sous pression foncière, qui manque cruellement d’espaces verts, l’idée qu’un nouveau parc puisse être immédiatement diminué pour y faire passer un tramway provoque des réactions en chaîne. Le tracé du tramway est contesté, les riverains du parc se dressent contre le projet. La question pollue la campagne des municipales, et le nouveau maire annonce l’abandon de la 5e ligne de tramway dès son élection acquise. L’avenir du parc va rester en suspens.

De la caserne au campus

C’est vers la caserne que les regards vont désormais se tourner. Le site accueille depuis 2013 l’ESJ-Pro, l’école de journalisme montpelliéraine. Forcée de déménager de Grammont, après le rachat de ses locaux par le groupe Nicollin, l’école a pris ses quartiers dans les 650 m2 de l’ancien centre médical militaire, entouré des bâtiments vides. Leur destination ? Encore très incertaine. Quartier culturel ? Quartier médical ? Sportif ?
À la SERM-SA3M, la société d’économie mixte qui a le projet en charge, l’idée qui prévaut est celle d’un quartier économique, qui reproduise, en modèle réduit, les composantes essentielles d’une filière : une entreprise leader, une école, des entreprises secondaires, une pépinière, des réseaux, des transports, des services, de l’entertainement… C’est la méthode de la « fenêtre de Godron », du nom du gourou du « développement territorial » qui sévit dans les instances du Grand Paris, et qui, comme d’autres, ne fait que recycler de l’économie néo-classique au long de conférences grassement rétribuées. Le groupe SERM-SA3M approche donc une grande entreprise, Ubisoft. Mais le géant des jeux vidéo décline. Dans le même temps, l’équipe des développeurs contacte Karim Khenissi, le patron de l’ESMA, l’École Supérieure des Métiers Artistiques. Engagé depuis plusieurs années dans une stratégie de regroupements d’écoles d’arts, et d’implantations dans plusieurs métropoles, Karim Khenissi a déjà plusieurs « petits campus » à son actif : sur lîle de la Création à Nantes, à Rennes dans le nouveau quartier Baud-Chardonnet, et, à Toulouse, un projet de campus pour regrouper l’ESMA et l’EPTA, l’école de photographie et de game design. Les développeurs publics montpelliérains ont vent du projet toulousain, et le contactent pour tenter de le convaincre de l’implanter plutôt à Montpellier. « Ils m’ont exposé leur projet. Je suis reparti un peu interrogatif. Je ne savais pas s’ils me baratinaient ou s’ils avaient vraiment une ambition. Et puis, quelques jours après, ils m’ont rappelé pour visiter l’EAI. Là, j’ai poussé le curseur au maximum, je leur ai dit que je voulais bien, à condition de faire un campus gigantesque, en regroupant toutes mes écoles, et en choisissant l’implantation : la place d’armes » raconte Karim Khenissi.

Du coup, le projet a pris corps dans l’esprit de l’entrepreneur montpelliérain. L’homme, qui a bâti, essentiellement hors de Montpellier, un important groupe de formation, pensait qu’il ne serait jamais prophète en son pays. L’opportunité de réaliser, ici, là où il a démarré, un projet phare, va l’emporter. Il abandonne le projet toulousain, et s’attelle à son campus. Et plus encore, à ce quartier. Studios mutualisés, résidences étudiantes (le groupe ESMA en gère déjà plusieurs, accolées aux écoles) et, cerise sur le gâteau : la gestion de l’ancien cinéma des militaires, planté au milieu de la caserne. Ce sera le « Cocon », un cinéma – lieu de spectacles, flanqué d’une galerie, de studios, d’une micro-brasserie, d’un pub-restaurant. Le tout géré par une fondation, sans bénéfices directs, avec accessibilité des équipements aux futurs résidents de la caserne. « Qu’est-ce que j’y gagne ? Je donne du sens à ma vie », dit Karim Khenissi. Et le « quartier », lui, y gagne un espace de rencontre et de vie nécessaire à sa réussite. L’horizon ? 2019, 2020.

Le tiers-lieu, comme un village

Dans le même temps, d’autres acteurs poussent pour intégrer la friche militaire : la coopérative d’Illusion et Macadam, spécialisée dans l’accompagnement de projets culturels, rêve depuis de nombreuses années de donner corps à un « tiers-lieu ».
En 2008, déjà, Sébastien Paule, fondateur d’Illusion et Macadam, et Vincent Cavaroc, qui n’en est pas encore le directeur artistique, avaient tenté de convaincre les tutelles publiques de la nécessité d’un projet d’incubateur-lieu de vie pour les « aventures artistiques ». Le projet, dénommé PAN!, ne convainc pas, loin de là. Trop en avance, trop autonome, trop hybride… Depuis, les deux compères ont engrangé de l’expérience, visité des dizaines de lieux, expérimenté de multiples formes d’hybridation. Tandis que Sébastien Paule développait une entreprise pionnière et des réseaux de l’économie culturelle, Vincent Cavaroc est passé de la communication du centre chorégraphique de Mathilde Monnier à la programmation de la Gaité Lyrique – première version, a rejoint la bande de Vincent Carry, aux Nuits sonores lyonnaises, où il anime l’European Lab, et pris la tête de Tropisme, le festival montpelliérain de l’hybridation. Et cherché l’opportunité d’implanter un tiers-lieu. L’EAI est une, importante. Trop, peut-être. Durant 3 années, l’équipe va travailler avec la SERM et les architectes, dans un stop-and-go incertain. Et puis tout finit par se déclencher fin juin 2017. L’annonce est si précipitée que le nom n’est pas encore figé. Mais qu’importe, le feu vert est donné pour le « tiers-lieu », dans la grande Halle, les anciens ateliers de mécanique des artilleurs.

L’endroit est vaste : 4000 m2. De quoi imaginer des espaces de travail et de vie, de quoi donner corps à « the great good place », le concept inventé en 1989 par Ray Oldenburg, pape des tiers-lieux : un endroit hybride entre le lieu de travail et le lieu d’habitation, un espace inclusif, ouvert, horizontal. Et l’ancienne halle de maintenance a, visuellement, tous les atouts de la friche : suffisamment industrielle dans le look, et modulable à l’infini.
Reste à trouver les financeurs, et à affiner le modèle économique. Car l’enjeu est de taille pour Illusion et Macadam. Si la SERM engage l’investissement de départ, 600 000 euros pour rendre le lieu « vivable », la coopérative aura onze ans pour rembourser cette mise sous forme de loyer, sans compter son propre investissement. Mais le tour de table est aujourd’hui bouclé, les plans terminés, le nom trouvé. Ça sera la Halle Tropisme, en cohérence avec le festival porté par Illusion et Macadam depuis 2014.
Pour Vincent Cavaroc et Jordi Castellano, c’est un projet de « changement d’échelle ». « On ne se décrète pas tiers-lieu, on fait tiers-lieu. Pour nous, l’idée fondamentale, c’est celle du village. Le village Tropisme, c’est là où on a mis toutes nos envies de regrouper l’art et l’entreprenariat, l’art et la technologie, la création et la formation. On crée un village de 250 personnes, et en même temps un espace public, parce que le lieu de vie et le lieu de travail sont en prise directe, sans cloisonnement ».

Espaces de travail dessinés autour d’allées ouvertes, anciens ponts d’ateliers mécaniques reconfigurés en scènes modulables, restaurant, cafés, salles de formation, services mutualisés . Mais la Halle Tropisme accueillera aussi des événements, à commencer par le festival éponyme, des créations, des expositions. Dix ans après leur premier projet de lieu, la programmation est, cette fois, murie et posée. Mais pas sans risques. Pour Vincent Cavaroc, « le vrai risque, c’est qu’on sera les premiers occupants » de ce futur cluster des industries créatives.
Pour ne pas perdre de temps, la Halle Tropisme lance, pendant le chantier, sa saison « zéro ». Dès mi-avril, des événements viendront « activer » le chantier, puis l’installation. Ouverts au quartier, aux futurs résidents au grand public, en fonction des thématiques.
Une animation qui fait le bonheur des résidents « historiques » de la caserne, les journalistes de l’ESJ-Pro. A terme, l’école de journalisme devrait intégrer de nouveaux locaux à l’intérieur du périmètre. Mais, comme le confesse son directeur, Benoit Califano « nous on est pas super intéressants pour l’économie du projet, on n’est pas en capacité financière d’investir dans le chantier. Mais il y a une volonté politique d’accompagner l’école dans le futur écosystème ». Et l’arrivée du campus de l’ESMA, comme des trublions d’Illusion et Macadam, est vue comme une aubaine. « Notre métier, le journalisme, est en pleine mutation, alors, se retrouver avec des graphistes, des développeurs, des vidéastes, des gens qui innovent sans arrêt, pouvoir mutualiser des compétences et des techniques, forcément, on est très content ».
Car le « cluster » est loin d’être abouti. Les programmes immobiliers, et notamment d’entreprises, se dessinent, avec l’idée d’offrir une palette très large, depuis le box de la Halle Tropisme jusqu’au locaux autonomes, en passant par plusieurs gammes de locaux temporaires. Mais il manque encore deux facettes : « l’entreprise leader » qui permettrait de « sécuriser » l’économie du quartier, et le transport. Car même si le centre-ville est à 2 pas, le tramway est considéré, par tous les acteurs présents, comme une condition de la réussite du projet. De quoi accélérer, peut-être, le calendrier du retour de la ligne 5.

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #69 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.

De quoi ?

Ville créative, urbanisme culturel : les nouveaux horizons de la culture

Dès les années 1980, Montpellier s’impose en promoteur de nouvelles politiques culturelles municipales, pour hisser la ville au rang de capitale régionale. Quarante ans plus tard, les mutations économiques, sociales, urbaines, transforment en profondeur les politiques culturelles.

 

Au milieu des années 80, Montpellier, comme d’autres villes françaises, a fait de sa politique culturelle un élément moteur de son attractivité. Il s’agissait de hisser la ville au rang des capitales de région qui comptent, et qui attirent. La politique culturelle fut, par conséquent, surtout une politique d’équipements, et de labellisation de ces équipements : amener l’Opéra au rang d’Orchestre et Opéra national, construire un Centre Chorégraphique National, obtenir le label de Conservatoire à vocation régionale, construire le Zénith, récupérer le Centre Dramatique National. Cette politique d’équipements a atteint son apogée avec la transformation du musée Fabre et l’obtention du label Musée de France. Ce mouvement de labellisation permettait, également d’accroître les financements en provenance de l’État et des autres collectivités. Il s’agissait d’acquérir une « panoplie » couvrant les grands labels culturels nationaux, vécus comme indispensables dans la compétition des capitales régionales, au même titre qu’un aéroport, un grand stade, des universités, un plateau hospitalier d’envergure.

La culture-rayonnement, miroir du dynamisme économique

Parallèlement, ce volontarisme politique a poussé à la création de festivals d’envergure : le Festival Radio-France, et Montpellier Danse. Pourtant, on se gardera bien de croire que la conquête de cette « panoplie » soit le fruit d’une stratégie établie dans le détail. Elle se fera en partie au rythme de la décentralisation culturelle impulsée par Jack Lang à partir de 1981, et par le biais de rencontres. L’Orchestre et l’Opéra furent la vraie et seule priorité de départ. Dès 1979, Georges Frêche crée l’Orchestre Philarmonique de Montpellier, avec l’objectif d’en faire rapidement un orchestre régional. Le symphonique et le lyrique doivent constituer le fer de lance d’une politique culturelle d’envergure, dans cette ville qui, bien que s’étant donnée un maire de gauche, reste très ancrée à droite. À la périphérie de l’Opéra, un jeune chorégraphe de la Nouvelle Danse Française, Dominique Bagouet, fait partie des quelques compagnies de danse contemporaine que l’Etat soutient en 1980. Avec son binôme Jean-Paul Montanari, il va persuader Georges Frêche que le pari de la danse contemporaine est un pari gagnant. Frêche n’y connaît rien, mais la mise n’est pas très importante. Il mise, et il a raison. Dès la deuxième édition du festival, la venue de Trisha Brown fera parler de Montpellier comme nouvelle terre promise de la danse contemporaine. En 1984, Dominique Bagouet prendra la tête d’un des trois premiers Centres Chorégraphiques Nationaux labellisés par le Ministère de la Culture, aux côtés de Maguy Marin à Créteil, et de Jean-Claude Gallotta à Grenoble. Pari gagné.
Cette même année 1984, le directeur de la musique de Radio France, René Koering, a pour tache de créer un festival « tournant » « en province ». Il démarre par un partenariat avec Aix-en-Provence, qui ne sera pas reconduit. Le Festival d’Aix voit d’un mauvais œil la volonté de programmation de René Koering, et le cantonne à un rôle technique. Celui-ci se tourne vers Montpellier pour l’édition de 1985, plutôt que Toulouse ou Bordeaux, précisément parce que la capitale languedocienne ne possède pas alors de chef renommé susceptible de s’opposer aux choix artistiques de Koering. Georges Frêche ne laissera pas repartir la manifestation, proposant à Radio France des moyens de production qu’aucune autre ville n’a, alors, envie de mettre dans le Festival. Qui deviendra donc Festival de Radio France et Montpellier. Et René Koering prendra la direction de l’Orchestre montpelliérain en 1990.
Le théâtre montpelliérain n’a pas connu cette opportunité. La décentralisation théâtrale est le premier mouvement de décentralisation culturelle. Elle commence, de façon limitée dès la libération, avec la création de cinq Centres Dramatiques Nationaux, à Strasbourg et Saint-Etienne d’abord, puis Toulouse, Rennes et Aix-en-Provence. Le CDN du Languedoc-Roussillon fait partie de la génération Malraux, il est crée en 1968 par Jean Deschamps, et implanté à Carcassonne, puis à Béziers dès 1975. À partir de 1982, sous la houlette de Jérome Savary, le CDN est à cheval entre Béziers et Montpellier. La capitale languedocienne lui met à disposition une nouvelle salle, le Théâtre de Grammont. Ce n’est qu’à partir de 1990 que le CDN sera essentiellement fixé à Montpellier, mais c’était là l’objectif de Georges Frêche : que le CDN du Languedoc-Roussillon soit celui de Montpellier.
Excentré, isolé au milieu d’un domaine qui aurait du, au départ, accueillir un vaste campus, le théâtre montpelliérain reste hors de la Ville. Jacques Nichet l’exprimera en 1998 lorsqu’il quittera Montpellier pour prendre la direction du Théâtre National de Toulouse, situé en plein cœur de la ville rose : «Je me suis effectivement interrogé sur la dimension avant tout culturelle qu’offre cette ouverture au cœur même de Toulouse. (…). La ville est un forum, une cité politique, une cité poétique. Elle n’a de sens qu’avec la poésie. A Toulouse, la musique est au Capitole, à la halle aux Grains; la voix des poètes doit aussi s’exprimer au cœur de la ville. ».
À vingt ans d’écart, les paroles de Jacques Nichet font étrangement écho à celles de Rodrigo Garcia, lorsqu’il évoque l’éloignement et la mauvaise desserte du théâtre comme l’une des raisons qui l’amènent à ne pas pouvoir mettre en œuvre son projet.
Et le théâtre souffre de deux autres handicaps : les CDN sont des lieux de création, pas de diffusion. Cette mission est celle des scènes nationales, et Montpellier n’en a pas. Et, surtout, le théâtre est préempté par le département, qui soutient et accueille au Domaine d’O le Printemps des Comédiens, festival nationalement reconnu. Seule réalisation municipale en la matière, Jean Vilar, dans le quartier populaire de la Paillade, est le dernier avatar du cycle des politiques culturelles antérieures, comme une concession à l’éducation populaire et au milieu associatif qui a porté la gauche au pouvoir municipal, à Montpellier comme à Rennes ou ailleurs, à la fin des années 70.
À cette panoplie, manque également l’art contemporain. Et pourtant, l’opportunité va se présenter. À la fin des années 90, le galeriste Yvon Lambert cherche une ville du sud de la France pour installer sa collection. Il se tourne d’abord vers Montpellier. Mais ni Frêche ni son entourage d’alors n’arrive à se persuader de l’aubaine. La collection Lambert est pourtant l’une des collections majeures d’art contemporain. Après une série de rencontres qui n’aboutissent pas, le galeriste opte pour Avignon. Georges Frêche mettra l’échec sur le compte de l’État, qui ne cofinançait pas assez. Il faudra attendre la rencontre avec Michel Hilaire, le directeur du Musée Fabre, et le projet de collection permanente de Soulages, pour que l’art contemporain ait le droit de cité à Montpellier, avec « le nouveau » musée Fabre, qui parachèvera la « panoplie » des labels culturels nationaux.
Ce mouvement d’équipements « rayonnants » est peu ou prou terminé dans les autres grandes villes françaises.

La culture transversale, sparadrap des plaies urbaines

 

Les politiques culturelles ont commencé à se réorienter dès les années 2000, en s’ouvrant vers une transversalité. Jusque là, on pouvait imaginer des équipements plurifonctionnels – le Corum en est un. Mais les politiques culturelles restaient autarciques – et Grammont en est l’illustration.
À partir des années 2000, un nouveau cycle s’ouvre. Il ne s’agit plus d’utiliser la culture pour rayonner, mais d’intégrer aux politiques culturelles des dimensions urbanistiques. Deux mouvements se conjuguent pour aboutir à cette porosité : d’une part, un débat entre démocratie culturelle et démocratisation de la culture. La démocratisation de la culture, modèle Malraux puis Lang, c’est l’idée qu’il faut permettre l’accès aux grandes œuvres, et qu’un choc s’en produira. Cette idée est combattue en brèche à partir de la fin des années 90. La démocratisation culturelle est critiquée parce qu’elle présuppose l’existence de modèles culturels reconnus, qui ne font que reproduire une domination sociale. C’est l’héritage de Pierre Bourdieu, mais aussi des situationnistes, qui émerge dans le débat. C’est à partir de là que les « arts urbains », ceux qui interrogent la ville et le quotidien, s’invitent. Pour un certain nombre de grandes villes européennes, la question de la diversité vient interroger le cœur des politiques culturelles, et la transformer. Par ailleurs, c’est aussi à cette époque que d’autres politiques sectorielles en viennent à intégrer des dimensions culturelles : politique de la ville, sécurité et prévention de la délinquance, etc. Avec le risque que ces « finalités relatives » (cohésion sociale, développement économique et touristique,…) des politiques culturelles en viennent à prendre le pas sur leurs dimensions fondamentales (soutenir et enrichir le patrimoine culturel et artistique pour ce qu’il est).

 

En parallèle, une autre réflexion s’amorce, notamment en Europe du Nord, sur la place des artistes dans la requalification urbaine. Depuis les années 70, aux Pays-Bas et en Allemagne, des artistes partent à la reconquête de territoires industriels délaissés. Ce mouvement va s’échelonner en France à partir des années 1985 (le Confort Moderne à Poitiers), et sera largement analysé par un rapport ministériel qui fera date, l’Aménagement culturel du territoire, signé en 1992 par Bernard Latarjet. Le rapport permettra à certaines friches artistiques de s’épanouir, mais nombreuses seront les villes à passer à côté de cette histoire, et Montpellier en fait partie.
Cette capacité à laisser les artistes « requalifier » une friche industrielle va se doubler de politiques volontaristes de grandes municipalités européennes pour implanter durablement des acteurs culturels dans leur tissu urbain. La multiplication des ateliers-logements mis à disposition d’artistes, à Dusseldorf, Amsterdam, Milan, Barcelone, et même Paris, dans une moindre mesure, sera analysée comme une possibilité, offertes aux villes disposant de parcs locatifs ou de marges de manœuvre budgétaires importantes, d’accompagner leur requalification urbaine.

 

L'urbanisme culturel, ou le retour du politique

Ce phénomène est largement impulsé par les transformations de l’économie. L’abandon des sites de production industrielle, puis de production artisanale, d’une part, et la montée en puissance de l’économie créative, d’autre part, se conjuguent pour laisser des espaces vacants, non plus en périphérie, mais dans les faubourgs directs des centre-ville. L’aubaine est grande : l’économie dite créative n’a pas besoin de grands espaces, mais en revanche, elle cherche la proximité avec la centralité. La requalification des faubourgs va pouvoir s’opérer avec, d’une part, des opérations publiques de requalification de l’habitat, et d’autre part, l’appropriation des quartiers ouvriers par des populations intermédiaires majoritairement issues des professions intellectuelles et artistiques. Les « cours » de Belleville à Paris, de la Plaine à Marseille, de la Guillotière à Lyon, vont être les premiers éléments visibles de ce que l’on va appeler « gentrification » des quartiers populaires. C’est l’émergence de la « ville créative ». Pour Elsa Vivant, maitre de conférences à l’Institut d’Urbanisme de Paris, le concept permet de voir comment les artistes ne sont pas les pionniers, mais les figures les plus visibles d’un retour en ville de toute une catégorie de professions intellectuelles, les « créatifs ». Et que ce retour donne lieu à des mouvements contradictoires : requalification du quartier, mixité, embourgeoisement, mais aussi demande accrue de nouveaux espaces publics, lieux de rencontres, de solidarité, … Il serait totalement faux de croire que toute gentrification est embourgeoisement. Des villes comme Barcelone, Madrid, Turin, Rome, même ! se servent aujourd’hui des phénomènes de gentrification diffuse comme des leviers pour des politiques de transition urbaine et économique : piétonisation partielle, éco-consommation, centres sociaux autonomes, plateaux sportifs autogérés, …
C’est en se basant sur ces travaux que de nouveaux outils d’urbanisme se font jour, des outils de l’urbanisme temporaire, qui vont laisser des friches, des dents creuses, des « espaces improductifs », à disposition de collectifs d’artistes ou activistes, intégrant cette fois les dimensions culturelles au cœur des politiques urbaines. Barcelone est aujourd’hui un véritable laboratoire de ces nouveaux outils.

Et à Montpellier ? Les grands chantiers des politiques culturelles restent des chantiers d’équipements. Le nouveau site du Conservatoire (sur ce qui a essayé d’être une friche), le musée/lieu d’art contemporain, en lieu et place de ce qui aurait pu être un lieu de mémoire d’une diversité culturelle, et la création de l’EPCC (établissement public de coopération culturelle) entre la Panacée, le futur musée et l’école des Beaux-Arts, la transformation juridique du paquebot Orchestre Opéra… Des chantiers liés au cycle de « rayonnement » des politiques culturelles montpelliéraines menées depuis 1980. Et la ville ?
Les ZAT, zones artistiques temporaires, ont offert, en intégrant cette forte dimension urbaine caractéristique des nouvelles générations de politiques culturelles, une véritable ouverture vers d’autres logiques d’action publique. Mais depuis le départ de leur créateur, la dimension urbaine a disparu, et elles tendent vers des logiques animatoires. Elles ne sont plus cet objet qui tranchait.
Quant à l’intégration des dimensions culturelles dans les logiques d’urbanisme, elle est absente. L’épilogue de la « Cour Vergne » est l’illustration malheureusement parfaite de cela. L’occupation artistique des anciens ateliers de menuiserie a largement contribué à changer l’image de Figuerolles, quartier populaire et, par certains aspects, exemplaire d’une diversité culturelle des anciens faubourgs. Mais la pression immobilière aura raison de l’utopie de Mimi Vergne. Alors que ses consœurs toulousaines ou nantaises, qui subissent une pression démographique encore supérieure, se battent désormais pour maintenir toute initiative du genre (La Chapelle à Toulouse, les 15 « friches à réinventer » nantaises), Montpellier n’a pas bougé le petit doigt. Le théâtre de la Vista sera déménagé à la chapelle Gély, décision municipale unilatérale. La Friche de Mimi, elle, s’en va en périphérie, à Lavérune, accueillie par une autre mécène. Son président, Luc Miglietta, qui exprime la fierté du collectif de s’être débrouillés tous seuls, raconte également avec un certain effarement l’un de ses derniers rendez-vous avec la métropole, pendant lequel son interlocuteur lui confiera : « j’avais des plans pour vous, mais on ne m’a pas laissé les mettre en œuvre ».
À mi mandat, l’année s’ouvre avec un nouveau changement d’adjoint à la culture, le quatrième en trois ans. Pour la désormais septième ville de France, il y a maintenant urgence à redéfinir un cap culturel.

illustrations :

Bodies in Urban Spaces, Willy Dorner, ZAT Antigone, 2010. Au temps où les ZAT se nourrissaient de l’urbain.
Les Bains-Douches, l’un des 15 lieux municipaux que Nantes appelle à réinventer à travers un appel à projets citoyen et artistique. https://www.nantes.fr/15lieux
La Escosesa, quartier Poble Nou, Barcelone. L’une des friches artistiques rachetée par la ville en 2017 pour y maintenir et y développer les activités.

 

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #68 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.

De quoi ?

La nuit où j’ai rencontré Spiderman

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Le demi-siècle c’est long. Ou c’est court, c’est selon. Mais rien ne change. Tu fais des choses, tu t’escrimes. Tu crois que c’est utile. Mais fondamentalement, rien n’a changé. Autour de toi, y’a rien qui change. Depuis que j’ai quinze ans, 1% de la population s’est accaparé 30% des richesses. On a l’air de découvrir ça, ça sort dans les médias. Enfin on a un rapport mondial sérieux pour nous le dire. Tout le monde, non, pas tout le monde, des gens, s’exclament ! Mais ça fait longtemps que je le sais.
Je me rappelle de la première fois que j’ai vu cette courbe sur le partage des richesses, au début des années 2000. Un séminaire avec Larrouturrou, on relançait une campagne pour la semaine de 4 jours, et Pierre arrive avec son graphique, où l’on voit qu’à partir de 1980, la part des richesses qui revenait aux salariés commence à décroître pour la première fois depuis le début du XX° siècle, et la part qui revient au capital commence à croître.
1980. La révolution néo-libérale, emmenée par Thatcher, puis par Reagan. Le triomphe de l’École de Chicago. C’est à partir de là que tout a basculé. Dans la décennie 80, la part des salaires dans la valeur ajoutée a baissé de 10 points, passant de 75% à 65%., dans les pays de l’OCDE. Autrement dit, alors que les 3/4 de la richesse créée en 1980 revenait aux salariés, on se retrouve dix ans plus tard avec moins des deux tiers. La différence ? L’augmentation de la rémunération du capital. Or, dans le même temps, la productivité augmente fabuleusement. Chaque salarié produit plus de richesse, et est moins rémunéré.
À l’époque, au début des années 2000, parler de ça revenait globalement à prêcher dans le désert. Il a fallu attendre la popularité d’un Thomas Piketty, et la montée en puissance d’alternatives au modèle néo-libéral, pour que les discours sur la nécessité d’un autre modèle économique puissent commencer à être audibles. Depuis 1980, donc, les inégalités se creusent, la concentration de la richesse est exponentielle, les ressources naturelles consommées épuisent la terre, et on commence seulement à pouvoir diffuser cette réalité.
Alors arrive un demi-siècle d’existence, et tu prends le temps de te demander ce que tu as fait. Pourquoi ça n’a pas marché. Pourquoi tu n’es pas arrivé, pas toi tout seul, mais avec plein d’autres, à vulgariser ce constat, à convaincre, à expliquer correctement. Qu’est-ce que t’as branlé, gars, bordel ? Et pourtant t’en as branlé des choses, et tout cas tu as l’impression. T’en as même tellement branlé que tu as oublié de t’occuper de toi. Ça t’a coûté un max de blé, ce truc. Militer, travailler pour les autres. Bon, dans ton cas, y’a pas que ça, gars, hein. Y’a plein d’autres choses à dire sur ton cas.
On ne peut pas dire que sauver la planète est la chose qui m’a occupé le plus de temps. Ce n’est pas vrai. Ce qui m’a occupé le plus de temps, c’est de jouir. Ça m’a pris tellement de temps que ça a foutu en l’air une bonne partie de mes career opportunities, comme disaient les Clash. Avant 1980.

Il faut avoir un peu de lucidité, ou un manque de vanité. Je devais savoir au fond de moi que toute cette agitation militante était un peu vaine. Et que l’important, c’était de jouir. Je ne vais pas m’étendre maintenant. Ni pleurer. Ni m’apitoyer sur mon sort, il est très bien, mon sort. Enfin, face à 90% de la planète, il est très bien. Face aux 1% qui ont accaparé 30% des ressources mondiales, c’est autre chose. Mais je m’en fous, de ceux-là, je ne les envie pas.
Mais des fois, je me dis qu’il y a deux choses que je ne peux pas m’empêcher de faire. Essayer de croire qu’on peut encore changer le monde, à plusieurs, hein, pas qu’à moi, je ne suis pas Mélenchon. Et trouver une façon plus juste et plus équilibrée de vivre cette quête de jouissance qui m’a tenue depuis que j’ai quinze ans, depuis que le monde a basculé sous les sales coups de Thatcher et Reagan, mais les deux choses n’ont absolument rien à voir. Rien du tout. Je ne savais même pas, à l’époque, que le monde venait de basculer dans le néolibéralisme.
Honnêtement, la deuxième tâche a été plus facile. On n’est jamais totalement guéri de ces obsessions, mais on apprend à les maintenir. Pour la première, c’est plus compliqué. Je n’ai pas trouvé de thérapeute. Et du coup ce demi-siècle a comme un arrière-goût d’échec. Forcément, ça rend un peu triste. Si je regarde le monde tel qu’il est, je suis désespéré, totalement désespéré. Mais si je regarde le monde tel qu’il est juste autour de moi, je suis plus optimiste. Les enfants par exemple, me rendent plus optimiste. Ils ont cette sorte d’extralucidité. Même s’ils ne connaissent pas encore tous les tenants et les aboutissants. Ils ont bien compris. Ils ont bien compris que le monde de demain ne sera pas complètement un chacun pour soi, mais que ça sera quand même chacun sa merde. Et que l’aventure collective sera différente. Qu’elle aura pour théâtre le monde. Et qu’ils vont devoir penser différemment, sans nous, pour ne pas faire les mêmes erreurs. Pour avancer mieux et plus loin. Comme des nains sur les épaules des géants, disait Bernard de Chartres. Nos esse quasi nanos, gigantum humeris incidentes. « Nous sommes comme des nains juchés sur les épaules de géants, de sorte que nous pouvons voir plus de choses qu’eux, et des choses plus éloignées qu’ils ne le pouvaient, non pas que nous jouissions d’une acuité particulière, ou par notre propre taille, mais parce que nous sommes portés vers le haut et exhaussés par leur taille gigantesque. » À l’âge du savoir, la probabilité que les générations futures s’inspirent de nos erreurs pour faire mieux est plus que probable. Et ça, c’est un réel espoir.

Mais il faut que je vous parle de Spiderman. C’est de lui que cette réflexion est partie. Un jour j’ai rencontré Spiderman. Pas le Spiderman de Corcuff, Je n’ai jamais été fan de celui qui était déjà un gourou des promos moins âgées que moi quand j’étais à Science-Po Lyon. Mais parfois je suis d’accord avec lui, et là, il parle de Spiderman pour dire des choses intéressantes.
Non, mon Spiderman à moi.
Je l’ai rencontré dans ces années de militantisme vain, au début des années 2000, à Montpellier, un soir de décembre, tard. Il faisait froid, et nuit, et je remontais la rue Saint-Guilhem, quand je l’ai aperçu. Il marchait d’un pas décidé, en serrant sa cape autour de lui, et son sac, aussi, enveloppé dans son collant rouge et noir. Il devait avoir 7 ans, 8 ans peut-être. Il remontait la rue, lui aussi, tout leste, tout vif. Comme un Spiderman. J’ai haussé le pas, je me suis rapproché, et je lui ai dit :
– « Tu vas où, Spiderman ? »
Sans me regarder, sans s’arrêter de marcher, il m’a répondu : « je vais chez ma maman ».
– « Et elle habite où, ta maman ? », je lui ai demandé. « Elle habite plus haut », il m’a répondu.
– « Et tu viens d’où, Spiderman ? »
– « Je viens de chez mon papa », il a répondu. En montrant du doigt les rues plus bas. « Mais il était pas là. Il a dit qu’il descendait chez le voisin, et il est pas remonté. Moi je me suis endormi, mais après je me suis réveillé. Et il était pas là, alors j’ai eu peur. Alors je suis descendu aussi, j’ai frappé chez le voisin, mais y’avait personne. Alors j’ai eu peur, je voulais pas être tout seul. Alors je vais chez ma maman. »
– « Et tu t’es habillé pour pas avoir froid ? » je lui ai demandé ?
– « Non. Pour pas avoir peur. Spiderman il a pas peur ».
– « Ok. Tu veux que je t’accompagne chez ta maman ? Elle habite où ? »
– « Plus loin », il m’a répondu.
Et Spiderman et moi, on a traversé la place du marché aux fleurs, on a continué, et à un moment, il s’est arrêté devant une porte, et il m’a dit :
– « Tu peux sonner ? Je suis trop petit pour atteindre la sonnette. »
Il m’a montré le bouton, et j’ai sonné. Et la maman de Spiderman a répondu. Je lui ai expliqué que j’étais avec Spiderman, elle s’est un peu affolée, et elle a ouvert la porte. Et Spiderman a grimpé les escaliers quatre à quatre.
La maman de Spiderman, elle révisait, elle avait un examen le lendemain. Spiderman lui a expliqué pourquoi il était là, je lui ai expliqué pourquoi j’étais là, elle a appelé le papa de Spiderman mais il n’était pas là, elle a incendié son répondeur. Moi j’ai pris Spiderman dans mes bras, je lui ai dit que c’était vraiment un brave Spiderman. Spiderman m’a serré dans ses bras, et il est parti se coucher. La maman de Spiderman s’est mise à pleurer, je l’ai serré dans mes bras aussi, je lui ai dit que son Spiderman était un très brave petit gars, qu’il était costaud, que tout allait bien. Elle n’était pas très rassurée, la maman de Spiderman, mais ça l’a calmé. Elle m’a remercié, et moi, je lui ai donné mon congé, comme on dit dans les livres.
Spiderman, il doit avoir dans les 20 ans, aujourd’hui. Je ne sais pas ce qu’il fait. Ça m’étonnerait qu’il soit dans les 1% qui ont accaparé le tiers de la richesse mondiale. Mais j’espère qu’il va bien. Qu’il a pu grandir. Si quelqu’un d’entre vous le connaît, passez-lui le bonjour, et dites-lui que j’espère qu’il saura grimper sur les épaules des géants.

Note : Je l’avais oublié, cette histoire. Ça m’est revenu comme ça. Le rachat de Marvel par Disney, le nouveau rapport Piketty, une année de plus qui s’égrène, tu prends du temps pour réfléchir un peu, et voilà que le petit bonhomme habillé en spiderman est remonté à la surface.