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On peut en rire

La politique d’élimination des cyclistes

Au début, quand les services de la ville ont mis les premiers pans coupés en pierre bien lisse dans la première « zone de rencontre » de Montpellier, la rue Marioge, on s’est dit qu’ils étaient juste idiots, les services. Une « zone de rencontre », vous voyez ce que c’est ? C’est une rue semi-piétonne, où les voitures et les motos et les camions doivent rouler à 20 km/heure maximum, et où tous les autres – piétons, poussettes, vélos, trottinettes, skate-board, etc – sont prioritaires. Dans les autres villes, on traite la chaussée de ces zones comme des rues piétonnes : on met tout à plat, en dessinant le passage des voitures au sol. Rue Marioge, à Montpellier, ils ont gardé les trottoirs, et remplacé les bordures par des pans inclinés en pierre bien lisse. Les gens de l’association de quartier, Arceaux Vie Active, ont râlé, expliqué que ces pans inclinés, c’était trop casse-gueule pour les vélos, que ça allait être dangereux. Les services ont marmonné, et tout le monde a bien compris qu’il fallait déjà être heureux qu’ils l’aient fait, la zone semi-piétonne.

On s’est dit que c’était un raté.
Pourtant, dans les années 80, la ville nous avait déjà fait des perles. De la pierre bien glissante sur la place de la Comédie et la rue de l’Ancien Courrier. De vrais casse-gueule dès que c’est un peu mouillé. Mais c’était il y a longtemps, on ne pensait pas au vélo.
Ensuite il y a eu les portions de ligne de tramway, avec les mêmes pierres bien lisses, et les rails de tramway huilés. Mais là, nous, les cyclistes, on n’avait pas le droit de râler, puisqu’on était pas censé les emprunter, ces portions de ligne de tramway. Les livreurs, oui. Les taxis, oui. Les bus, oui. Mais les vélos, non. Les vélos, ils vont sur la voie d’à côté, avec les voitures. Si,si, c’est comme ça chez nous.
Bon, depuis le temps qu’ici, on pédale sur des fausses pistes cyclables à peine tracées sur la chaussée, coincées entre les voitures qui roulent et les voitures garées qui te bouffent un bout de ta bande roulante, on savait bien que notre sécurité n’était pas leur priorité. Mais dans le centre-ville, hormis sur la Comédie et l’Ancien Courrier, on pensait pouvoir rouler sans avoir peur.
Et puis il y a eu la rue Marioge, donc, et ces pans coupés casse-gueule.
Et ils ont récidivé !

D’abord, il y a eu le grand n’importe quoi de la montée du Peyrou. Là, ils y sont allés fort. Ça glissait tellement que les bus ont été obligés de changer d’itinéraire, et que même pour les voitures, c’était l’enfer à la moindre goutte d’eau. Du coup, maintenant, ils recouvrent les beaux pavés bien glissants avec une pellicule de ciment bien fin. C’est laid. Surréaliste et laid. Ça passe mieux pour les voitures, mais pour les vélos, c’est toujours un peu freestyle.
Puis il y a eu la rue du faubourg du Courreau. Elle aussi, zone 20, semi-piétonne. Et elle aussi, parée de ces pans coupés bien lisses et bien meurtriers.
Là, les cyclistes se sont dit : ils sont vraiment trop cons, dans cette mairie !

Mais on se trompait ! Ils ne sont pas cons, ils le font exprès !

La semaine dernière, le Maire de Montpellier, président de la Métropole, a vendu la mèche. Il se faisait prendre à partie parce qu’il inaugurait un contournement de village sans piste cyclable. Au journaliste qui l’interrogeait sur le pourquoi du comment du fait qu’aucune piste cyclable nouvelle n’a été crée à Montpelier depuis son élection, il répondait benoitement :
À Montpellier, le vélo est utilisé, mais pas spécialement à l’intérieur du centre-ville.
Le journaliste : Il n’est pas utilisé, parce que justement il manque des infrastructures !
Et là, le maire a cette magnifique réplique : Vous savez, faire une infrastructure pour qu’elle soit utilisée par deux personnes, c’est peut-être pas l’idéal.
Deux cyclistes ! Ben oui, on va pas faire un truc pour deux cyclistes ! Hein ? Comment ? Ils sont vachement plus nombreux que ça ? C’est ce qu’on va voir !

Devant l’énormité de la sortie du maire, les cyclistes ont hurlé, ils se sont comptés à coup de hashtag #jesuisundesdeux, et ont vu pour preuve que cette ville n’avait pas de politique pour le vélo.
Mais ils ont tout faux !
Il y a une politique pour le vélo à Montpellier.
Les pavés qui glissent, les rails de tramway qui glissent, les pans coupés bien lisses, tout ça, c’est pas par hasard, c’est une vraie politique. La vraie politique du vélo à Montpellier, c’est d’éliminer les cyclistes !

Pas con, hein ? Un cycliste blessé, c’est un emmerdeur de moins sur la chaussée pour qui on aura pas besoin de faire des « infrastructures pour deux personnes » !

De quoi ?

Festivals, la circulaire illégale ?

L’émoi est fort, et les craintes tout autant, depuis la publication, le 15 mai 2018, d’une instruction ministérielle relative à l’indemnisation des forces de l’ordre mobilisées sur des manifestations sportives ou culturelles, par le Ministre de l’Intérieur Gérard Collomb. Ce que le milieu culturel appelle « la circulaire Collomb ». Les craintes sont fortes et justifiées : dès le 22 juin, l’association Pull Friction annonce qu’elle annule la première édition de son festival Microclimax, principalement du fait d’une « demande excessive de renfort de gendarmes pour un coût de 19800 euros, que l’association aurait dû régler ». La Préfecture du Morbihan exigeait la présence de 40 gendarmes supplémentaires pour sécuriser un festival qui attendait 500 personnes, sur un île…
Devant l’émoi, les ministres de la Culture et de l’Intérieur se sont fendus d’un communiqué commun appelant les préfets à plus de discernement.
Mais les affaires continuent. Dernièrement, c’est à Saint Molf, en Loire-Atlantique, que le festival Champs Libres a jeté l’éponge devant la note salée de la préfecture.
Que dit donc cette « circulaire » ? D’abord, qu’elle est une instruction, une directive. Et donc en aucun cas une nouvelle règle de droit. C’est le principe même des circulaires, qui sont tout en bas de la hiérarchie des normes. Ce que le Ministre, devant l’émoi des festivals, s’est empressé de rappeler : le texte ne fait que rappeler des règles existantes, parce que son « attention est régulièrement appelée sur les difficultés que rencontrent les services de la police et de la gendarmerie nationales dans la mise en œuvre des règles concernant l’indemnisation des forces de l’ordre engagées à l’occasion d’événements nécessitant un dispositif de sécurité particulier« , comme l’indique la première phrase de son instruction.
De quelles règles s’agit-il ? De celles découlant du seul article de loi encadrant cette possibilité d’indemnisation, l’article L211-11 du code de la sécurité intérieure. Qui dit, in extenso, ceci :

“Les organisateurs de manifestations sportives, récréatives ou culturelles à but lucratif peuvent être tenus d’y assurer un service d’ordre lorsque leur objet ou leur importance le justifie.
Les personnes physiques ou morales pour le compte desquelles sont mis en place par les forces de police ou de gendarmerie des services d’ordre qui ne peuvent être rattachés aux obligations normales incombant à la puissance publique en matière de maintien de l’ordre sont tenues de rembourser à l’Etat les dépenses supplémentaires qu’il a supportées dans leur intérêt.
Un décret en Conseil d’Etat fixe les conditions d’application du présent article.”

Ce texte dit donc deux choses importantes : qu’il faut distinguer, pour l’indemnisation éventuelle, ce qui est du ressort des missions incombant à la puissance publique (la « sûreté »), et ce qui pourrait être assuré par quelqu’un d’autre, ou qui n’est pas du ressort de la sûreté de l’État et des populations (la « sécurité »). Ça, c’est l’alinéa 2. Et que l’article ne concerne que les manifestations sportives, récréatives et culturelles à but lucratif. Ça, c’est l’alinéa 1. Je souligne à but lucratif, parce que c’est là qu’est l’os.
Or, que dit l’instruction Collomb ? Page 3, le ministre écrit :

“En tout état de cause :
• il est indifférent que le service d’ordre soit organisé sur la voie publique ou dans un site ouvert ou fermé à l’accès du public ou que la manifestation ait ou non un but lucratif. Cette dernière caractéristique a, en revanche, des conséquences sur l’application d’un coefficient multiplicateur.”

Donc, pour le ministre, le fait que le législateur ait expressément restreint le périmètre de l’article L211-11 aux manifestations à but lucratif est indifférent. Or, en se déclarant indifférent à la précision du législateur, le ministre présuppose que, dans le silence de la loi, la règle s’applique de la même manière aux manifestations à but non-lucratif. Pourtant, si le législateur avait voulu les englober dans le champ de l’article, il n’aurait eu qu’à éviter de faire la précision. Si le législateur fait la précision, c’est justement pour limiter l’interprétation, et pour éviter notamment une interprétation « par analogie » (« si le cas n’est pas précisé, nous le traiterons comme un cas semblable »), et imposer une interprétation a contrario. A contrario, donc, les manifestations à but non-lucratif ne peuvent se voir demander une indemnisation des forces de l’ordre. Il est donc difficile de se déclarer indifférent à la précision du législateur, alors que l’intention de ce dernier est claire. On ne peut pas traiter les manifestations à but non-lucratif comme les manifestations à but lucratif. L’application de la loi doit les distinguer.

Pour autant, la distinction ne résout pas tous les problèmes. Il faut déterminer si l’organisation est à but lucratif ou non, et le statut de l’organisateur ne suffit pas. Tout un corpus de textes réglementaires encadre cette question. Ainsi, un festival qui serait organisé par une association « à but non lucratif », mais dont la gestion ne serait pas totalement désintéressée, parce les dirigeants salariés bénéficieraient de salaires manifestement très au-dessus des autres directeurs de festivals équivalents, par exemple, ou dont l’organisation n’impliquerait ni la population ni les collectivités locales, ou dont la programmation ne ferait place ni à des œuvres réputées difficiles à programmer par le marché, ni à des artistes locaux dont le festival assurerait la promotion, pourrait très bien être requalifié « à but lucratif ». Et se voir présenter la note par le Préfet.

Mais en tout état de cause, 90% des festivals français semblent bien sortir du cadre de l’instruction ministérielle. Qui, il est utile de le rappeler, n’a pas de valeur juridique, et ne peut ajouter des éléments nouveaux au droit existant, sauf à être attaquable devant la justice administrative.

Photo : Damoclès, installation participative mettant en jeu nos principes de sécurité. Yann Ecauvre, Cirque Inextremiste, Festival d’Aurillac, 2017.

De quoi ?

Je te quitte, salope

La première, elle était brune. Une gitane. L’imaginaire sauvage. Comme si tu aspirais l’aventure à pleins poumons. Les suivantes, c’étaient des blondes emballées en rouge, les cowboys les tenaient dans la main. Puis de nouveau des brunes. Des brunes campées dans leur identité, des brunes qui me posaient, qui faisaient de moi un homme, alors que je n’étais qu’un gringalet. Un paquet bleu ciel, souple, qui me tatouait « peuple » sur la poche. C’était les clopes de mon oncle et de ses potes, des Gauloises bleues sans filtre. C’était comme ça que les filles m’appelaient au lycée : le mec aux Gauloises. Je ne craignais rien, j’étais indestructible, et je n’étais pas de la bourgeoisie. C’était ça le message du paquet bleu ciel dans la poche du jean, aux bourgeoises du lycée : « viens, viens t’encanailler ».
Après ça, il y eut d’autres paquets souples. Des paquets de rockers distingués, des anglaises, les Craven « A » Export, et de temps en temps, une petite sans filtre, parce que ça, quand tu l’as aimé, tu veux y retourner. Des Craven longues, paquet à ouverture poussoir, comme les Gitanes, mais blondes, le goût du tabac virginien sans fard.

J’ai grandi. En devenant adulte, tu n’as plus été une marque de distinction sociale. Tu es devenue juste l’omniprésente amante. Celle à laquelle j’étais invariablement fidèle. J’ai essayé de te quitter. Deux fois. La première fois, je voulais courir. J’étais encore jeune et fou. Quand l’envie était trop forte de te rejoindre, je partais courir sur l’asphalte. Mes poumons se vidaient de toi, et se remplissaient de la pollution parisienne. Un jour, un an plus tard, je suis entré dans un bureau de tabac pour acheter un journal, et j’ai acheté un paquet sans même m’en apercevoir. La deuxième fois, j’étais moins jeune, mais bien plus fou. Je sortais de l’hôpital, l’un de mes poumons avait lâché comme un élastique qui casse. Clac! Pneumothorax. Rien à voir avec toi, enfin quasiment. Le tabagisme augmente le risque de pneumothorax, mais pas plus que de souffler dans une clarinette. L’essentiel étant, pour mériter une telle souffrance, d’être un homme jeune, sportif, et élancé. Là, le pneumologue m’avait bien prévenu que le souvenir de la douleur m’empêcherait de revenir à toi. Le type ne me connaissait pas. Je gère la douleur comme si on m’avait amputé des terminaisons, et six mois plus tard, ce dont je me rappelais le mieux, dans cet épisode, c’était la morphine. Et tu es revenue au bout de mes doigts. Version sans additifs, j’étais déjà écolo dans l’âme.
Après, j’ai tout essayé, régulièrement. Les patchs, l’autre truc magique qui faisait faire des rêves de dingues, les bonbons à la nicotine, les tests des addictologues, les clopes électroniques, les calculs du nombre de séjours de rêve que tu peux t’offrir si t’arrêtes, … Mais rien. Tu étais collée à moi. À tel point que je te voyais sur la plupart des photos que l’on prenait de moi. Comme si tu étais une extension. Une mutation.
C’est juste venu sourdement, du plus profond. Quand le demi-siècle est arrivé, je me suis dit que ça faisait 35 ans, en comptant les périodes d’arrêt. 35 ans d’addiction à mes petits bouts de mort qu’on fume, 35 ans d’addiction qui consume mon temps. Le temps, donc, était enfin venu de pouvoir te quitter sans regret, sans pleurs, sans déchirements, sans crises.
Ça fait une semaine, maintenant. Même pas une petite taf amoureuse. C’est tout ou rien, avec toi. Et pour être certain de ne pas y revenir, je pose ça là, comme un point de non-retour : je te quitte, salope.

Un petit Joey pour fêter ça, spéciale dédicace à numéro 2.

Crédits photos : Romain Tauber, Rémi Goulet.

De quoi ?

Les créatifs à l’assaut de la caserne

La reconversion des sites militaires, lorsqu'ils sont situés en pleine ville, constitue souvent un enjeu stratégique majeur pour les municipalités. Elle peut créer un effet de levier, pour autant qu'elle soit portée par un projet fort. À Montpellier, après plusieurs années d'atermoiements et d'hésitations, la friche militaire de la caserne Guillaut, à l'EAI, est en passe de se transformer en quartier des industries créatives.

La reconversion des sites militaires, lorsqu’ils sont situés en pleine ville, constitue souvent un enjeu stratégique majeur pour les municipalités. Elle peut créer un effet de levier, pour autant qu’elle soit portée par un projet fort. À Montpellier, après plusieurs années d’atermoiements et d’hésitations, la friche militaire de la caserne Guillaut, à l’EAI, est en passe de se transformer en quartier des industries créatives.

Longtemps, Montpellier fut une ville de garnison. C’est un temps que la plupart des Montpelliérains ne peuvent pas connaître. Mais c’est pourtant à la faveur d’une réorganisation des armées françaises, et de la disponibilité de larges friches militaires, que la ville s’est développée dans les années soixante-dix, en faisant émerger Polygone et Antigone. L’Armée avait échangé le terrain de l’Esplanade contre le terrain de Montcalm à la fin du 19e siècle, permettant à la ville reconquérir son centre. En 1945, le régiment du Génie quitte la Citadelle, qui deviendra le lycée Joffre en 1947. Mais elle continuera d’occuper 55 hectares, depuis la Comédie jusqu’au Lez. C’est le « polygone d’artillerie », terrain d’exercice du 2e régiment du génie. C’est de là que le centre commercial tire son nom, Polygone. La ville achète à l’armée 11 hectares, en 1971, pour y construire la nouvelle mairie, Polygone, puis le Triangle. Le long des remparts de la Citadelle, l’État aménage l’avenue Henri II de Montmorency pour y installer les administrations d’État, dans une architecture caractéristique des années 70. Restent 40 hectares, que la nouvelle municipalité de Georges Frêche achètera en 79, pour lancer l’opération Antigone, et l’extension « vers la mer » : Port-Marianne, Richter, Odysséum, etc.
Trente ans plus tard, c’est donc une nouvelle réorganisation militaire qui libère 83 sites en France, dont 2 à Montpellier : 7 hectares à Boutonnet, 38 hectares entre Figuerolles et l’avenue de Toulouse. La Caserne Chombart de Lauwe, qui accueillait l’École Militaire Supérieure de Management des Armées, sera rapidement rachetée par l’Éducation Nationale et transformée en « Internat d’Excellence ». Le sort de l’EAI, l’École d’Application de l’Infanterie, mettra plus de temps à se dessiner. La Défense est gourmande, elle en veut 70 Millions d’€. La Ville est intéressée, mais pas à ce prix. Il faudra 3 ans, et de longues négociations, pour aboutir à un accord sur 19 millions, en 2012. Reste à savoir qu’en faire. L’emprise militaire est constituée de deux parcelles bien différentes : des terrains de sports bordés de bâtiments assez récents, c’est le Parc Montcalm actuel, avec un poumon vert de plus de 20 hectares. Et, de l’autre côté de la rue des Chasseurs, la Caserne Guillaut, siège de l’EAI, avec ces bâtiments historiques de 1910, et son haut mur d’enceinte.
L’opportunité urbaine est, cette fois, bien différente de celle des années 70. Le périmètre est déjà urbanisé, et une partie de la friche militaire est largement bâtie. Pas question de partir d’une page blanche, Or, la page blanche, c’est la spécialité de l’urbanisme montpelliérain depuis 50 ans. La Paillade, Polygone, Antigone, Port-Marianne, Odysséeum, Euromédecine, Malbosc, … c’est en traçant sur des zones vierges que le nouveau Montpellier a été imaginé. Et chaque fois qu’il s’est agi de requalifier l’existant, l’imaginaire a patiné. Dès l’annonce de la libération des terrains de l’EAI, le discours politique se focalisera sur la zone basse, le Parc Montcalm. La ville invoque un « Central Park », et lance un appel à projets ambitieux pour redessiner la zone. On évoque, pèle-mêle, 2500 logements, le transfert d’équipements publics (le conservatoire de musique). Du classique. Une agence paysagiste hollandaise, West8, est retenue en 2013. Mais entre-temps, l’agglomération a considérablement réduit l’emprise d’un parc, en décidant d’y faire passer la 5e ligne du Tramway. Fini le rêve new-yorkais d’un grand poumon vert, nous voilà à peine au Parc Montsouris…
Et la question du tramway va polariser le débat. Dans une ville sous pression foncière, qui manque cruellement d’espaces verts, l’idée qu’un nouveau parc puisse être immédiatement diminué pour y faire passer un tramway provoque des réactions en chaîne. Le tracé du tramway est contesté, les riverains du parc se dressent contre le projet. La question pollue la campagne des municipales, et le nouveau maire annonce l’abandon de la 5e ligne de tramway dès son élection acquise. L’avenir du parc va rester en suspens.

De la caserne au campus

C’est vers la caserne que les regards vont désormais se tourner. Le site accueille depuis 2013 l’ESJ-Pro, l’école de journalisme montpelliéraine. Forcée de déménager de Grammont, après le rachat de ses locaux par le groupe Nicollin, l’école a pris ses quartiers dans les 650 m2 de l’ancien centre médical militaire, entouré des bâtiments vides. Leur destination ? Encore très incertaine. Quartier culturel ? Quartier médical ? Sportif ?
À la SERM-SA3M, la société d’économie mixte qui a le projet en charge, l’idée qui prévaut est celle d’un quartier économique, qui reproduise, en modèle réduit, les composantes essentielles d’une filière : une entreprise leader, une école, des entreprises secondaires, une pépinière, des réseaux, des transports, des services, de l’entertainement… C’est la méthode de la « fenêtre de Godron », du nom du gourou du « développement territorial » qui sévit dans les instances du Grand Paris, et qui, comme d’autres, ne fait que recycler de l’économie néo-classique au long de conférences grassement rétribuées. Le groupe SERM-SA3M approche donc une grande entreprise, Ubisoft. Mais le géant des jeux vidéo décline. Dans le même temps, l’équipe des développeurs contacte Karim Khenissi, le patron de l’ESMA, l’École Supérieure des Métiers Artistiques. Engagé depuis plusieurs années dans une stratégie de regroupements d’écoles d’arts, et d’implantations dans plusieurs métropoles, Karim Khenissi a déjà plusieurs « petits campus » à son actif : sur lîle de la Création à Nantes, à Rennes dans le nouveau quartier Baud-Chardonnet, et, à Toulouse, un projet de campus pour regrouper l’ESMA et l’EPTA, l’école de photographie et de game design. Les développeurs publics montpelliérains ont vent du projet toulousain, et le contactent pour tenter de le convaincre de l’implanter plutôt à Montpellier. « Ils m’ont exposé leur projet. Je suis reparti un peu interrogatif. Je ne savais pas s’ils me baratinaient ou s’ils avaient vraiment une ambition. Et puis, quelques jours après, ils m’ont rappelé pour visiter l’EAI. Là, j’ai poussé le curseur au maximum, je leur ai dit que je voulais bien, à condition de faire un campus gigantesque, en regroupant toutes mes écoles, et en choisissant l’implantation : la place d’armes » raconte Karim Khenissi.

Du coup, le projet a pris corps dans l’esprit de l’entrepreneur montpelliérain. L’homme, qui a bâti, essentiellement hors de Montpellier, un important groupe de formation, pensait qu’il ne serait jamais prophète en son pays. L’opportunité de réaliser, ici, là où il a démarré, un projet phare, va l’emporter. Il abandonne le projet toulousain, et s’attelle à son campus. Et plus encore, à ce quartier. Studios mutualisés, résidences étudiantes (le groupe ESMA en gère déjà plusieurs, accolées aux écoles) et, cerise sur le gâteau : la gestion de l’ancien cinéma des militaires, planté au milieu de la caserne. Ce sera le « Cocon », un cinéma – lieu de spectacles, flanqué d’une galerie, de studios, d’une micro-brasserie, d’un pub-restaurant. Le tout géré par une fondation, sans bénéfices directs, avec accessibilité des équipements aux futurs résidents de la caserne. « Qu’est-ce que j’y gagne ? Je donne du sens à ma vie », dit Karim Khenissi. Et le « quartier », lui, y gagne un espace de rencontre et de vie nécessaire à sa réussite. L’horizon ? 2019, 2020.

Le tiers-lieu, comme un village

Dans le même temps, d’autres acteurs poussent pour intégrer la friche militaire : la coopérative d’Illusion et Macadam, spécialisée dans l’accompagnement de projets culturels, rêve depuis de nombreuses années de donner corps à un « tiers-lieu ».
En 2008, déjà, Sébastien Paule, fondateur d’Illusion et Macadam, et Vincent Cavaroc, qui n’en est pas encore le directeur artistique, avaient tenté de convaincre les tutelles publiques de la nécessité d’un projet d’incubateur-lieu de vie pour les « aventures artistiques ». Le projet, dénommé PAN!, ne convainc pas, loin de là. Trop en avance, trop autonome, trop hybride… Depuis, les deux compères ont engrangé de l’expérience, visité des dizaines de lieux, expérimenté de multiples formes d’hybridation. Tandis que Sébastien Paule développait une entreprise pionnière et des réseaux de l’économie culturelle, Vincent Cavaroc est passé de la communication du centre chorégraphique de Mathilde Monnier à la programmation de la Gaité Lyrique – première version, a rejoint la bande de Vincent Carry, aux Nuits sonores lyonnaises, où il anime l’European Lab, et pris la tête de Tropisme, le festival montpelliérain de l’hybridation. Et cherché l’opportunité d’implanter un tiers-lieu. L’EAI est une, importante. Trop, peut-être. Durant 3 années, l’équipe va travailler avec la SERM et les architectes, dans un stop-and-go incertain. Et puis tout finit par se déclencher fin juin 2017. L’annonce est si précipitée que le nom n’est pas encore figé. Mais qu’importe, le feu vert est donné pour le « tiers-lieu », dans la grande Halle, les anciens ateliers de mécanique des artilleurs.

L’endroit est vaste : 4000 m2. De quoi imaginer des espaces de travail et de vie, de quoi donner corps à « the great good place », le concept inventé en 1989 par Ray Oldenburg, pape des tiers-lieux : un endroit hybride entre le lieu de travail et le lieu d’habitation, un espace inclusif, ouvert, horizontal. Et l’ancienne halle de maintenance a, visuellement, tous les atouts de la friche : suffisamment industrielle dans le look, et modulable à l’infini.
Reste à trouver les financeurs, et à affiner le modèle économique. Car l’enjeu est de taille pour Illusion et Macadam. Si la SERM engage l’investissement de départ, 600 000 euros pour rendre le lieu « vivable », la coopérative aura onze ans pour rembourser cette mise sous forme de loyer, sans compter son propre investissement. Mais le tour de table est aujourd’hui bouclé, les plans terminés, le nom trouvé. Ça sera la Halle Tropisme, en cohérence avec le festival porté par Illusion et Macadam depuis 2014.
Pour Vincent Cavaroc et Jordi Castellano, c’est un projet de « changement d’échelle ». « On ne se décrète pas tiers-lieu, on fait tiers-lieu. Pour nous, l’idée fondamentale, c’est celle du village. Le village Tropisme, c’est là où on a mis toutes nos envies de regrouper l’art et l’entreprenariat, l’art et la technologie, la création et la formation. On crée un village de 250 personnes, et en même temps un espace public, parce que le lieu de vie et le lieu de travail sont en prise directe, sans cloisonnement ».

Espaces de travail dessinés autour d’allées ouvertes, anciens ponts d’ateliers mécaniques reconfigurés en scènes modulables, restaurant, cafés, salles de formation, services mutualisés . Mais la Halle Tropisme accueillera aussi des événements, à commencer par le festival éponyme, des créations, des expositions. Dix ans après leur premier projet de lieu, la programmation est, cette fois, murie et posée. Mais pas sans risques. Pour Vincent Cavaroc, « le vrai risque, c’est qu’on sera les premiers occupants » de ce futur cluster des industries créatives.
Pour ne pas perdre de temps, la Halle Tropisme lance, pendant le chantier, sa saison « zéro ». Dès mi-avril, des événements viendront « activer » le chantier, puis l’installation. Ouverts au quartier, aux futurs résidents au grand public, en fonction des thématiques.
Une animation qui fait le bonheur des résidents « historiques » de la caserne, les journalistes de l’ESJ-Pro. A terme, l’école de journalisme devrait intégrer de nouveaux locaux à l’intérieur du périmètre. Mais, comme le confesse son directeur, Benoit Califano « nous on est pas super intéressants pour l’économie du projet, on n’est pas en capacité financière d’investir dans le chantier. Mais il y a une volonté politique d’accompagner l’école dans le futur écosystème ». Et l’arrivée du campus de l’ESMA, comme des trublions d’Illusion et Macadam, est vue comme une aubaine. « Notre métier, le journalisme, est en pleine mutation, alors, se retrouver avec des graphistes, des développeurs, des vidéastes, des gens qui innovent sans arrêt, pouvoir mutualiser des compétences et des techniques, forcément, on est très content ».
Car le « cluster » est loin d’être abouti. Les programmes immobiliers, et notamment d’entreprises, se dessinent, avec l’idée d’offrir une palette très large, depuis le box de la Halle Tropisme jusqu’au locaux autonomes, en passant par plusieurs gammes de locaux temporaires. Mais il manque encore deux facettes : « l’entreprise leader » qui permettrait de « sécuriser » l’économie du quartier, et le transport. Car même si le centre-ville est à 2 pas, le tramway est considéré, par tous les acteurs présents, comme une condition de la réussite du projet. De quoi accélérer, peut-être, le calendrier du retour de la ligne 5.

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #69 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.

De quoi ?

Ville créative, urbanisme culturel : les nouveaux horizons de la culture

Dès les années 1980, Montpellier s’impose en promoteur de nouvelles politiques culturelles municipales, pour hisser la ville au rang de capitale régionale. Quarante ans plus tard, les mutations économiques, sociales, urbaines, transforment en profondeur les politiques culturelles.

Au milieu des années 80, Montpellier, comme d’autres villes françaises, a fait de sa politique culturelle un élément moteur de son attractivité. Il s’agissait de hisser la ville au rang des capitales de région qui comptent, et qui attirent. La politique culturelle fut, par conséquent, surtout une politique d’équipements, et de labellisation de ces équipements : amener l’Opéra au rang d’Orchestre et Opéra national, construire un Centre Chorégraphique National, obtenir le label de Conservatoire à vocation régionale, construire le Zénith, récupérer le Centre Dramatique National. Cette politique d’équipements a atteint son apogée avec la transformation du musée Fabre et l’obtention du label Musée de France. Ce mouvement de labellisation permettait, également d’accroître les financements en provenance de l’État et des autres collectivités. Il s’agissait d’acquérir une « panoplie » couvrant les grands labels culturels nationaux, vécus comme indispensables dans la compétition des capitales régionales, au même titre qu’un aéroport, un grand stade, des universités, un plateau hospitalier d’envergure.

La culture-rayonnement, miroir du dynamisme économique

Parallèlement, ce volontarisme politique a poussé à la création de festivals d’envergure : le Festival Radio-France, et Montpellier Danse. Pourtant, on se gardera bien de croire que la conquête de cette « panoplie » soit le fruit d’une stratégie établie dans le détail. Elle se fera en partie au rythme de la décentralisation culturelle impulsée par Jack Lang à partir de 1981, et par le biais de rencontres. L’Orchestre et l’Opéra furent la vraie et seule priorité de départ. Dès 1979, Georges Frêche crée l’Orchestre Philarmonique de Montpellier, avec l’objectif d’en faire rapidement un orchestre régional. Le symphonique et le lyrique doivent constituer le fer de lance d’une politique culturelle d’envergure, dans cette ville qui, bien que s’étant donnée un maire de gauche, reste très ancrée à droite. À la périphérie de l’Opéra, un jeune chorégraphe de la Nouvelle Danse Française, Dominique Bagouet, fait partie des quelques compagnies de danse contemporaine que l’Etat soutient en 1980. Avec son binôme Jean-Paul Montanari, il va persuader Georges Frêche que le pari de la danse contemporaine est un pari gagnant. Frêche n’y connaît rien, mais la mise n’est pas très importante. Il mise, et il a raison. Dès la deuxième édition du festival, la venue de Trisha Brown fera parler de Montpellier comme nouvelle terre promise de la danse contemporaine. En 1984, Dominique Bagouet prendra la tête d’un des trois premiers Centres Chorégraphiques Nationaux labellisés par le Ministère de la Culture, aux côtés de Maguy Marin à Créteil, et de Jean-Claude Gallotta à Grenoble. Pari gagné.
Cette même année 1984, le directeur de la musique de Radio France, René Koering, a pour tache de créer un festival « tournant » « en province ». Il démarre par un partenariat avec Aix-en-Provence, qui ne sera pas reconduit. Le Festival d’Aix voit d’un mauvais œil la volonté de programmation de René Koering, et le cantonne à un rôle technique. Celui-ci se tourne vers Montpellier pour l’édition de 1985, plutôt que Toulouse ou Bordeaux, précisément parce que la capitale languedocienne ne possède pas alors de chef renommé susceptible de s’opposer aux choix artistiques de Koering. Georges Frêche ne laissera pas repartir la manifestation, proposant à Radio France des moyens de production qu’aucune autre ville n’a, alors, envie de mettre dans le Festival. Qui deviendra donc Festival de Radio France et Montpellier. Et René Koering prendra la direction de l’Orchestre montpelliérain en 1990.
Le théâtre montpelliérain n’a pas connu cette opportunité. La décentralisation théâtrale est le premier mouvement de décentralisation culturelle. Elle commence, de façon limitée dès la libération, avec la création de cinq Centres Dramatiques Nationaux, à Strasbourg et Saint-Etienne d’abord, puis Toulouse, Rennes et Aix-en-Provence. Le CDN du Languedoc-Roussillon fait partie de la génération Malraux, il est crée en 1968 par Jean Deschamps, et implanté à Carcassonne, puis à Béziers dès 1975. À partir de 1982, sous la houlette de Jérome Savary, le CDN est à cheval entre Béziers et Montpellier. La capitale languedocienne lui met à disposition une nouvelle salle, le Théâtre de Grammont. Ce n’est qu’à partir de 1990 que le CDN sera essentiellement fixé à Montpellier, mais c’était là l’objectif de Georges Frêche : que le CDN du Languedoc-Roussillon soit celui de Montpellier.
Excentré, isolé au milieu d’un domaine qui aurait du, au départ, accueillir un vaste campus, le théâtre montpelliérain reste hors de la Ville. Jacques Nichet l’exprimera en 1998 lorsqu’il quittera Montpellier pour prendre la direction du Théâtre National de Toulouse, situé en plein cœur de la ville rose : «Je me suis effectivement interrogé sur la dimension avant tout culturelle qu’offre cette ouverture au cœur même de Toulouse. (…). La ville est un forum, une cité politique, une cité poétique. Elle n’a de sens qu’avec la poésie. A Toulouse, la musique est au Capitole, à la halle aux Grains; la voix des poètes doit aussi s’exprimer au cœur de la ville. ».
À vingt ans d’écart, les paroles de Jacques Nichet font étrangement écho à celles de Rodrigo Garcia, lorsqu’il évoque l’éloignement et la mauvaise desserte du théâtre comme l’une des raisons qui l’amènent à ne pas pouvoir mettre en œuvre son projet.
Et le théâtre souffre de deux autres handicaps : les CDN sont des lieux de création, pas de diffusion. Cette mission est celle des scènes nationales, et Montpellier n’en a pas. Et, surtout, le théâtre est préempté par le département, qui soutient et accueille au Domaine d’O le Printemps des Comédiens, festival nationalement reconnu. Seule réalisation municipale en la matière, Jean Vilar, dans le quartier populaire de la Paillade, est le dernier avatar du cycle des politiques culturelles antérieures, comme une concession à l’éducation populaire et au milieu associatif qui a porté la gauche au pouvoir municipal, à Montpellier comme à Rennes ou ailleurs, à la fin des années 70.
À cette panoplie, manque également l’art contemporain. Et pourtant, l’opportunité va se présenter. À la fin des années 90, le galeriste Yvon Lambert cherche une ville du sud de la France pour installer sa collection. Il se tourne d’abord vers Montpellier. Mais ni Frêche ni son entourage d’alors n’arrive à se persuader de l’aubaine. La collection Lambert est pourtant l’une des collections majeures d’art contemporain. Après une série de rencontres qui n’aboutissent pas, le galeriste opte pour Avignon. Georges Frêche mettra l’échec sur le compte de l’État, qui ne cofinançait pas assez. Il faudra attendre la rencontre avec Michel Hilaire, le directeur du Musée Fabre, et le projet de collection permanente de Soulages, pour que l’art contemporain ait le droit de cité à Montpellier, avec « le nouveau » musée Fabre, qui parachèvera la « panoplie » des labels culturels nationaux.
Ce mouvement d’équipements « rayonnants » est peu ou prou terminé dans les autres grandes villes françaises.

La culture transversale, sparadrap des plaies urbaines

 

Les politiques culturelles ont commencé à se réorienter dès les années 2000, en s’ouvrant vers une transversalité. Jusque là, on pouvait imaginer des équipements plurifonctionnels – le Corum en est un. Mais les politiques culturelles restaient autarciques – et Grammont en est l’illustration.
À partir des années 2000, un nouveau cycle s’ouvre. Il ne s’agit plus d’utiliser la culture pour rayonner, mais d’intégrer aux politiques culturelles des dimensions urbanistiques. Deux mouvements se conjuguent pour aboutir à cette porosité : d’une part, un débat entre démocratie culturelle et démocratisation de la culture. La démocratisation de la culture, modèle Malraux puis Lang, c’est l’idée qu’il faut permettre l’accès aux grandes œuvres, et qu’un choc s’en produira. Cette idée est combattue en brèche à partir de la fin des années 90. La démocratisation culturelle est critiquée parce qu’elle présuppose l’existence de modèles culturels reconnus, qui ne font que reproduire une domination sociale. C’est l’héritage de Pierre Bourdieu, mais aussi des situationnistes, qui émerge dans le débat. C’est à partir de là que les « arts urbains », ceux qui interrogent la ville et le quotidien, s’invitent. Pour un certain nombre de grandes villes européennes, la question de la diversité vient interroger le cœur des politiques culturelles, et la transformer. Par ailleurs, c’est aussi à cette époque que d’autres politiques sectorielles en viennent à intégrer des dimensions culturelles : politique de la ville, sécurité et prévention de la délinquance, etc. Avec le risque que ces « finalités relatives » (cohésion sociale, développement économique et touristique,…) des politiques culturelles en viennent à prendre le pas sur leurs dimensions fondamentales (soutenir et enrichir le patrimoine culturel et artistique pour ce qu’il est).

En parallèle, une autre réflexion s’amorce, notamment en Europe du Nord, sur la place des artistes dans la requalification urbaine. Depuis les années 70, aux Pays-Bas et en Allemagne, des artistes partent à la reconquête de territoires industriels délaissés. Ce mouvement va s’échelonner en France à partir des années 1985 (le Confort Moderne à Poitiers), et sera largement analysé par un rapport ministériel qui fera date, l’Aménagement culturel du territoire, signé en 1992 par Bernard Latarjet. Le rapport permettra à certaines friches artistiques de s’épanouir, mais nombreuses seront les villes à passer à côté de cette histoire, et Montpellier en fait partie.
Cette capacité à laisser les artistes « requalifier » une friche industrielle va se doubler de politiques volontaristes de grandes municipalités européennes pour implanter durablement des acteurs culturels dans leur tissu urbain. La multiplication des ateliers-logements mis à disposition d’artistes, à Dusseldorf, Amsterdam, Milan, Barcelone, et même Paris, dans une moindre mesure, sera analysée comme une possibilité, offertes aux villes disposant de parcs locatifs ou de marges de manœuvre budgétaires importantes, d’accompagner leur requalification urbaine.

 

L'urbanisme culturel, ou le retour du politique

Ce phénomène est largement impulsé par les transformations de l’économie. L’abandon des sites de production industrielle, puis de production artisanale, d’une part, et la montée en puissance de l’économie créative, d’autre part, se conjuguent pour laisser des espaces vacants, non plus en périphérie, mais dans les faubourgs directs des centre-ville. L’aubaine est grande : l’économie dite créative n’a pas besoin de grands espaces, mais en revanche, elle cherche la proximité avec la centralité. La requalification des faubourgs va pouvoir s’opérer avec, d’une part, des opérations publiques de requalification de l’habitat, et d’autre part, l’appropriation des quartiers ouvriers par des populations intermédiaires majoritairement issues des professions intellectuelles et artistiques. Les « cours » de Belleville à Paris, de la Plaine à Marseille, de la Guillotière à Lyon, vont être les premiers éléments visibles de ce que l’on va appeler « gentrification » des quartiers populaires. C’est l’émergence de la « ville créative ». Pour Elsa Vivant, maitre de conférences à l’Institut d’Urbanisme de Paris, le concept permet de voir comment les artistes ne sont pas les pionniers, mais les figures les plus visibles d’un retour en ville de toute une catégorie de professions intellectuelles, les « créatifs ». Et que ce retour donne lieu à des mouvements contradictoires : requalification du quartier, mixité, embourgeoisement, mais aussi demande accrue de nouveaux espaces publics, lieux de rencontres, de solidarité, … Il serait totalement faux de croire que toute gentrification est embourgeoisement. Des villes comme Barcelone, Madrid, Turin, Rome, même ! se servent aujourd’hui des phénomènes de gentrification diffuse comme des leviers pour des politiques de transition urbaine et économique : piétonisation partielle, éco-consommation, centres sociaux autonomes, plateaux sportifs autogérés, …
C’est en se basant sur ces travaux que de nouveaux outils d’urbanisme se font jour, des outils de l’urbanisme temporaire, qui vont laisser des friches, des dents creuses, des « espaces improductifs », à disposition de collectifs d’artistes ou activistes, intégrant cette fois les dimensions culturelles au cœur des politiques urbaines. Barcelone est aujourd’hui un véritable laboratoire de ces nouveaux outils.

Et à Montpellier ? Les grands chantiers des politiques culturelles restent des chantiers d’équipements. Le nouveau site du Conservatoire (sur ce qui a essayé d’être une friche), le musée/lieu d’art contemporain, en lieu et place de ce qui aurait pu être un lieu de mémoire d’une diversité culturelle, et la création de l’EPCC (établissement public de coopération culturelle) entre la Panacée, le futur musée et l’école des Beaux-Arts, la transformation juridique du paquebot Orchestre Opéra… Des chantiers liés au cycle de « rayonnement » des politiques culturelles montpelliéraines menées depuis 1980. Et la ville ?
Les ZAT, zones artistiques temporaires, ont offert, en intégrant cette forte dimension urbaine caractéristique des nouvelles générations de politiques culturelles, une véritable ouverture vers d’autres logiques d’action publique. Mais depuis le départ de leur créateur, la dimension urbaine a disparu, et elles tendent vers des logiques animatoires. Elles ne sont plus cet objet qui tranchait.
Quant à l’intégration des dimensions culturelles dans les logiques d’urbanisme, elle est absente. L’épilogue de la « Cour Vergne » est l’illustration malheureusement parfaite de cela. L’occupation artistique des anciens ateliers de menuiserie a largement contribué à changer l’image de Figuerolles, quartier populaire et, par certains aspects, exemplaire d’une diversité culturelle des anciens faubourgs. Mais la pression immobilière aura raison de l’utopie de Mimi Vergne. Alors que ses consœurs toulousaines ou nantaises, qui subissent une pression démographique encore supérieure, se battent désormais pour maintenir toute initiative du genre (La Chapelle à Toulouse, les 15 « friches à réinventer » nantaises), Montpellier n’a pas bougé le petit doigt. Le théâtre de la Vista sera déménagé à la chapelle Gély, décision municipale unilatérale. La Friche de Mimi, elle, s’en va en périphérie, à Lavérune, accueillie par une autre mécène. Son président, Luc Miglietta, qui exprime la fierté du collectif de s’être débrouillés tous seuls, raconte également avec un certain effarement l’un de ses derniers rendez-vous avec la métropole, pendant lequel son interlocuteur lui confiera : « j’avais des plans pour vous, mais on ne m’a pas laissé les mettre en œuvre ».
À mi mandat, l’année s’ouvre avec un nouveau changement d’adjoint à la culture, le quatrième en trois ans. Pour la désormais septième ville de France, il y a maintenant urgence à redéfinir un cap culturel.

illustrations :

Bodies in Urban Spaces, Willy Dorner, ZAT Antigone, 2010. Au temps où les ZAT se nourrissaient de l’urbain.
Les Bains-Douches, l’un des 15 lieux municipaux que Nantes appelle à réinventer à travers un appel à projets citoyen et artistique. https://www.nantes.fr/15lieux
La Escosesa, quartier Poble Nou, Barcelone. L’une des friches artistiques rachetée par la ville en 2017 pour y maintenir et y développer les activités.

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #68 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.

De quoi ?

La nuit où j’ai rencontré Spiderman

Le demi-siècle c’est long. Ou c’est court, c’est selon. Mais rien ne change. Tu fais des choses, tu t’escrimes. Tu crois que c’est utile. Mais fondamentalement, rien n’a changé. Autour de toi, y’a rien qui change. Depuis que j’ai quinze ans, 1% de la population s’est accaparé 30% des richesses. On a l’air de découvrir ça, ça sort dans les médias. Enfin on a un rapport mondial sérieux pour nous le dire. Tout le monde, non, pas tout le monde, des gens, s’exclament ! Mais ça fait longtemps que je le sais.
Je me rappelle de la première fois que j’ai vu cette courbe sur le partage des richesses, au début des années 2000. Un séminaire avec Larrouturrou, on relançait une campagne pour la semaine de 4 jours, et Pierre arrive avec son graphique, où l’on voit qu’à partir de 1980, la part des richesses qui revenait aux salariés commence à décroître pour la première fois depuis le début du XX° siècle, et la part qui revient au capital commence à croître.
1980. La révolution néo-libérale, emmenée par Thatcher, puis par Reagan. Le triomphe de l’École de Chicago. C’est à partir de là que tout a basculé. Dans la décennie 80, la part des salaires dans la valeur ajoutée a baissé de 10 points, passant de 75% à 65%., dans les pays de l’OCDE. Autrement dit, alors que les 3/4 de la richesse créée en 1980 revenait aux salariés, on se retrouve dix ans plus tard avec moins des deux tiers. La différence ? L’augmentation de la rémunération du capital. Or, dans le même temps, la productivité augmente fabuleusement. Chaque salarié produit plus de richesse, et est moins rémunéré.
À l’époque, au début des années 2000, parler de ça revenait globalement à prêcher dans le désert. Il a fallu attendre la popularité d’un Thomas Piketty, et la montée en puissance d’alternatives au modèle néo-libéral, pour que les discours sur la nécessité d’un autre modèle économique puissent commencer à être audibles. Depuis 1980, donc, les inégalités se creusent, la concentration de la richesse est exponentielle, les ressources naturelles consommées épuisent la terre, et on commence seulement à pouvoir diffuser cette réalité.
Alors arrive un demi-siècle d’existence, et tu prends le temps de te demander ce que tu as fait. Pourquoi ça n’a pas marché. Pourquoi tu n’es pas arrivé, pas toi tout seul, mais avec plein d’autres, à vulgariser ce constat, à convaincre, à expliquer correctement. Qu’est-ce que t’as branlé, gars, bordel ? Et pourtant t’en as branlé des choses, et tout cas tu as l’impression. T’en as même tellement branlé que tu as oublié de t’occuper de toi. Ça t’a coûté un max de blé, ce truc. Militer, travailler pour les autres. Bon, dans ton cas, y’a pas que ça, gars, hein. Y’a plein d’autres choses à dire sur ton cas.
On ne peut pas dire que sauver la planète est la chose qui m’a occupé le plus de temps. Ce n’est pas vrai. Ce qui m’a occupé le plus de temps, c’est de jouir. Ça m’a pris tellement de temps que ça a foutu en l’air une bonne partie de mes career opportunities, comme disaient les Clash. Avant 1980.

Il faut avoir un peu de lucidité, ou un manque de vanité. Je devais savoir au fond de moi que toute cette agitation militante était un peu vaine. Et que l’important, c’était de jouir. Je ne vais pas m’étendre maintenant. Ni pleurer. Ni m’apitoyer sur mon sort, il est très bien, mon sort. Enfin, face à 90% de la planète, il est très bien. Face aux 1% qui ont accaparé 30% des ressources mondiales, c’est autre chose. Mais je m’en fous, de ceux-là, je ne les envie pas.
Mais des fois, je me dis qu’il y a deux choses que je ne peux pas m’empêcher de faire. Essayer de croire qu’on peut encore changer le monde, à plusieurs, hein, pas qu’à moi, je ne suis pas Mélenchon. Et trouver une façon plus juste et plus équilibrée de vivre cette quête de jouissance qui m’a tenue depuis que j’ai quinze ans, depuis que le monde a basculé sous les sales coups de Thatcher et Reagan, mais les deux choses n’ont absolument rien à voir. Rien du tout. Je ne savais même pas, à l’époque, que le monde venait de basculer dans le néolibéralisme.
Honnêtement, la deuxième tâche a été plus facile. On n’est jamais totalement guéri de ces obsessions, mais on apprend à les maintenir. Pour la première, c’est plus compliqué. Je n’ai pas trouvé de thérapeute. Et du coup ce demi-siècle a comme un arrière-goût d’échec. Forcément, ça rend un peu triste. Si je regarde le monde tel qu’il est, je suis désespéré, totalement désespéré. Mais si je regarde le monde tel qu’il est juste autour de moi, je suis plus optimiste. Les enfants par exemple, me rendent plus optimiste. Ils ont cette sorte d’extralucidité. Même s’ils ne connaissent pas encore tous les tenants et les aboutissants. Ils ont bien compris. Ils ont bien compris que le monde de demain ne sera pas complètement un chacun pour soi, mais que ça sera quand même chacun sa merde. Et que l’aventure collective sera différente. Qu’elle aura pour théâtre le monde. Et qu’ils vont devoir penser différemment, sans nous, pour ne pas faire les mêmes erreurs. Pour avancer mieux et plus loin. Comme des nains sur les épaules des géants, disait Bernard de Chartres. Nos esse quasi nanos, gigantum humeris incidentes. « Nous sommes comme des nains juchés sur les épaules de géants, de sorte que nous pouvons voir plus de choses qu’eux, et des choses plus éloignées qu’ils ne le pouvaient, non pas que nous jouissions d’une acuité particulière, ou par notre propre taille, mais parce que nous sommes portés vers le haut et exhaussés par leur taille gigantesque. » À l’âge du savoir, la probabilité que les générations futures s’inspirent de nos erreurs pour faire mieux est plus que probable. Et ça, c’est un réel espoir.

Mais il faut que je vous parle de Spiderman. C’est de lui que cette réflexion est partie. Un jour j’ai rencontré Spiderman. Pas le Spiderman de Corcuff, Je n’ai jamais été fan de celui qui était déjà un gourou des promos moins âgées que moi quand j’étais à Science-Po Lyon. Mais parfois je suis d’accord avec lui, et là, il parle de Spiderman pour dire des choses intéressantes.
Non, mon Spiderman à moi.
Je l’ai rencontré dans ces années de militantisme vain, au début des années 2000, à Montpellier, un soir de décembre, tard. Il faisait froid, et nuit, et je remontais la rue Saint-Guilhem, quand je l’ai aperçu. Il marchait d’un pas décidé, en serrant sa cape autour de lui, et son sac, aussi, enveloppé dans son collant rouge et noir. Il devait avoir 7 ans, 8 ans peut-être. Il remontait la rue, lui aussi, tout leste, tout vif. Comme un Spiderman. J’ai haussé le pas, je me suis rapproché, et je lui ai dit :
– « Tu vas où, Spiderman ? »
Sans me regarder, sans s’arrêter de marcher, il m’a répondu : « je vais chez ma maman ».
– « Et elle habite où, ta maman ? », je lui ai demandé. « Elle habite plus haut », il m’a répondu.
– « Et tu viens d’où, Spiderman ? »
– « Je viens de chez mon papa », il a répondu. En montrant du doigt les rues plus bas. « Mais il était pas là. Il a dit qu’il descendait chez le voisin, et il est pas remonté. Moi je me suis endormi, mais après je me suis réveillé. Et il était pas là, alors j’ai eu peur. Alors je suis descendu aussi, j’ai frappé chez le voisin, mais y’avait personne. Alors j’ai eu peur, je voulais pas être tout seul. Alors je vais chez ma maman. »
– « Et tu t’es habillé pour pas avoir froid ? » je lui ai demandé ?
– « Non. Pour pas avoir peur. Spiderman il a pas peur ».
– « Ok. Tu veux que je t’accompagne chez ta maman ? Elle habite où ? »
– « Plus loin », il m’a répondu.
Et Spiderman et moi, on a traversé la place du marché aux fleurs, on a continué, et à un moment, il s’est arrêté devant une porte, et il m’a dit :
– « Tu peux sonner ? Je suis trop petit pour atteindre la sonnette. »
Il m’a montré le bouton, et j’ai sonné. Et la maman de Spiderman a répondu. Je lui ai expliqué que j’étais avec Spiderman, elle s’est un peu affolée, et elle a ouvert la porte. Et Spiderman a grimpé les escaliers quatre à quatre.
La maman de Spiderman, elle révisait, elle avait un examen le lendemain. Spiderman lui a expliqué pourquoi il était là, je lui ai expliqué pourquoi j’étais là, elle a appelé le papa de Spiderman mais il n’était pas là, elle a incendié son répondeur. Moi j’ai pris Spiderman dans mes bras, je lui ai dit que c’était vraiment un brave Spiderman. Spiderman m’a serré dans ses bras, et il est parti se coucher. La maman de Spiderman s’est mise à pleurer, je l’ai serré dans mes bras aussi, je lui ai dit que son Spiderman était un très brave petit gars, qu’il était costaud, que tout allait bien. Elle n’était pas très rassurée, la maman de Spiderman, mais ça l’a calmé. Elle m’a remercié, et moi, je lui ai donné mon congé, comme on dit dans les livres.
Spiderman, il doit avoir dans les 20 ans, aujourd’hui. Je ne sais pas ce qu’il fait. Ça m’étonnerait qu’il soit dans les 1% qui ont accaparé le tiers de la richesse mondiale. Mais j’espère qu’il va bien. Qu’il a pu grandir. Si quelqu’un d’entre vous le connaît, passez-lui le bonjour, et dites-lui que j’espère qu’il saura grimper sur les épaules des géants.

Note : Je l’avais oublié, cette histoire. Ça m’est revenu comme ça. Le rachat de Marvel par Disney, le nouveau rapport Piketty, une année de plus qui s’égrène, tu prends du temps pour réfléchir un peu, et voilà que le petit bonhomme habillé en spiderman est remonté à la surface.

De quoi ?

À Nîmes, le street-art prend l’alternative

À Nîmes, une bande de skateurs, de street-artistes et d’activistes prend ses aises depuis six ans dans le quartier Gambetta-Richelieu. Leur programme : transfigurer le quotidien, redonner du sens à un quartier miné par la pauvreté, et créer leurs propres lieux et leurs propres moyens d’existence, loin du toro roi. L’Expo de Ouf est la partie émergée de leur archipel.

Cultures Urbaines. C’est de cela dont on va parler ici. Et plus exactement de ces cultures qui viennent non pas du hip-hop, mais du skateboard et autres planches à rouler. Hip-hop et skate sont les deux branches principales de ce machin que l’on désigne par « cultures urbaines ». Ce ne sont pas deux branches ennemies, c’est juste qu’elles n’écoutent pas la même musique, et ne produisent pas forcément le même genre de fresques, même si le binôme hip-hop/skate ne recouvre pas totalement les frontières du binôme graffiti/street-art. Les cultures urbaines, d’où qu’elles viennent donc, se rejoignent dans le fait qu’elles ne sont pas ou peu considérées comme des cultures légitimes, comme des formes artistiques dont il s’agira d’aider les créateurs et de protéger les œuvres, et qu’elles sont bien plus considérées par les institutions comme des remèdes à des problèmes sociaux que comme des éléments de politiques culturelles. Surtout, et c’est souvent en cela que le bât blesse pour la Culture en majuscule, les cultures urbaines partent de pratiques d’appropriation des « communs », et c’est à partir de ces pratiques que peuvent naître des projets dans l’espace public. Pour reprendre les mots du sociologue Luc Gwiazdzinski, ce sont des « géo-artistes », et ils conçoivent leurs propres dynamiques de fabriques urbaines. L’expo de Ouf, dont 2017 verra la sixième édition, n’est que la partie émergée d’une fabrique urbaine qui s’installe depuis six ans au cœur de Nîmes.

Nîmes, quartier Gambetta-Richelieu. Deux micros quartiers de centre-ville réunis sous une seule appellation et aux profils similaires. Ici, trois habitants sur quatre ne gagnent pas assez d’argent pour payer des impôts, un sur trois est à la CMU, deux sur trois n’ont pas le niveau bac. Les logements insalubres sont légion, les logements murés se comptent par dizaines. C’est un QPV, un Quartier Prioritaire de la Politique de la Ville. Un quartier pauvre logé au centre d’une grande ville pauvre, elle aussi. Parmi les villes de plus de 100 000 habitants, Nîmes est au troisième rang pour la fraction de sa population située en dessous du seuil de pauvreté : 29% des nîmois disposent de moins de 60% du revenu médian. Dans le quartier Gambetta-Richelieu, 45% des habitants sont dans ce cas.
De l’autre côté du boulevard, c’est l’Écusson. Centre historique, commerces, rues propres, touristes, patrimoine.
Pourtant, depuis quelques années, certains touristes traversent les boulevards pour se perdre dans ces dédales de ruelles qui grimpent jusqu’aux garrigues ou s’étirent jusqu’aux rails des trains. Gambetta-Richelieu est un musée à ciel ouvert dédié au street-art. Les fautifs ? Une bande de skateurs et de street-artistes, établie ici depuis plusieurs années, qui ouvre donc en 2017 sa sixième expo de ouf, la #666, la quatrième « hors les murs ». Soit, bon an mal an, une vingtaine de fresques murales qui viennent s’ajouter aux précédentes et transfigurent ce quartier par ajouts successifs.

De cette aventure débutée en 2012 dans un appartement bourgeois transformé en galerie éphémère, quatre lieux ont émergé. Le Spot, d’abord, qui a accueilli l’expo de Ouf #2, puis est devenu le navire amiral de l’affaire. 400 m2 rue Enclos Rey, qui ont longtemps hébergé la fédération communiste du Gard, aujourd’hui prototype de tiers-lieu Do It Yourself, accueillant expos, cantine, magasin de skate, salle de concert et de réunion, bureaux et jeunes entreprises de l’économie sociale.
Chez Mémé, ensuite. Des locaux commerciaux appartenant à un bailleur social, mis à disposition pour un « café social », qui accueille le foisonnant tissu associatif du quartier, un atelier de réparation de vélos, des réunions. Puis, en 2016, l’expo de ouf #5 investit de nouveaux murs, quartier Richelieu : les anciens locaux de la mutuelle des cheminots, laissés en jachère par le propriétaire. La méthode est la même que pour le Spot : le lieu est d’abord investi pour une expo temporaire. Les artistes s’en donnent à cœur joie. Puis le propriétaire est séduit, et le projet prend place. « L’Archipel », « plateforme de coopération sociétale », est lancé en 2017.
Enfin, le premier appartement de la rue Notre-Dame, celui où tout a démarré, vient lui aussi d’être pris en charge pour des expos et l’hébergement d’une pépinière de jeunes pousses économiques.

Au total, près de 1000 m2 consacrés aux pratiques urbaines, à la création de liens sociaux, et au développement d’entreprises culturelles, le tout, géré par des trentenaires, avec très peu de subventions.

À l’origine de ça, un skateur en fin d’études, posé à Nîmes pour continuer une histoire de cœur, qui va rapidement quitter sa bande de « planches à roulettes » pour s’acoquiner avec deux street-artistes nîmois. La rencontre de Cédric Crouzy, « Patate » de son nom de skateur, avec Caos et Grumo, jeunes vétérans du street-art nîmois, sera le déclencheur de l’histoire, avec la première expo de ouf, celle de l’appartement bourgeois. Puis viendra Tex, le « chef de chantier », rencontré lors de l’inauguration du lieu de Grumo et Caos, « La Ruche ». Chef de chantier, mais surtout administrateur de cirque (Turbul), rodé aux montages de dossiers et à la compta associative. Et enfin Éric, le technicien. Pour Patate, « le bourrin », qui aime avancer en sautant les obstacles, voilà la bande avec laquelle il va pouvoir mettre en actes une vision de l’urbain imprégnée de ce qui l’a toujours fait vibrer dans le skate. « Avec le skate, j’ai toujours regardé l’espace urbain en termes de création et de jeu. Quand je réfléchis aux projets que je monte, je réfléchis comme quand je skate : comment composer avec les éléments qui sont là, devant moi. Comment créer avec, faire quelque chose d’original, ou de joli, ou de dynamique. Et j’adore ce truc de composer avec ce qui existe déjà. Mais pas ce qui a été fait exprès. Au skatepark, je me fais ch…r. Ça a été pensé pour, calibré pour, et y’a que des skateurs. Alors que quand tu skates dans la rue, 70% de ton temps, tu le passes assis sur un trottoir à regarder comment ce bout de rue vit, les gens qui le traversent, à te demander ce que ça va donner si tu montes sur le banc, et qu’après ta planche va sauter au-dessus de la poubelle, etc. Comment tu transformes un bout de rue tout pourri en un instant qui va bien. »

L’expo de ouf n’est pas seulement un événement artistique. Il y a, dans le projet, des dimensions sociales, culturelles, économiques, écologiques. L’idée, fondamentale, que ces quartiers dégradés sont dans l’urgence d’être revitalisés, transfigurés, et, partant de là, réappropriés par les habitants et par les politiques urbaines. Derrière l’acte artistique, il y a un projet global, qui échappe aux logiques classiques des politiques publiques, généralement segmentées, sectorisées. Les artistes, que Cédric appelle artivistes, ne viennent surtout pas pour « poser un blaze sur un mur ». Ils viennent, et reviennent, pour se retrouver, rencontrer des habitants, transfigurer une façade murée, éclairer un immeuble délabré, égayer une rue délaissée, donner un peu de sens, de rêve, ou d’amour à un territoire qui en manque cruellement. Ils sont plus de soixante à avoir laissé leur empreinte dans Gambetta-Richelieu depuis six ans, créant une expo permanente à ciel ouvert, renouvelée, étirée au fil des éditions.

Depuis qu’ils se sentent plus tranquilles, qu’ils ont l’impression d’avoir installé des choses, la bande du Spot met l’accent sur la médiation. « Les gens ont besoin de comprendre ce qu’on fait, pourquoi on le fait. Il faut leur expliquer, y compris leur expliquer les difficultés quand on ne peut pas faire ce qu’on avait prévu, parce qu’on a pas le mur ou la façade qu’on voudrait ». Pour Cédric, un projet comme celui-là n’a pas de sens si les habitants ne l’accueillent pas. Accueillir ce n’est pas forcément adhérer. « Y’a toujours des gens qui râlent, parce qu’ils n’aiment pas l’esthétique du dessin, mais quand tu leur expliques, ils comprennent le sens du truc. Juste, ils te diront que la prochaine fois, ça serait mieux de le faire en bleu ». Cédric rigole. Mais si les habitants ont compris, les résistances institutionnelles ont été nombreuses, et là aussi, il a fallu batailler, expliquer. « Quand tu balances un projet à la ville en lui disant qu’une fresque de street-art sur une façade décrépie, c’est de la valorisation, et qu’en face on te répond que non, c’est de la dégradation, tu sais que tu as un peu de boulot pour convaincre… »

Le « boulot » a payé, et les réticences institutionnelles sont quasiment toutes levées. Seuls les services de l’architecture et du patrimoine de la Drac ont encore un peu de mal avec le rythme imposé par les artivistes.
Pour autant, le soutien des puissances publiques est toujours très faible. L’État, via la DRAC, met tout ce qu’il peut, c’est à dire peu. 4000 euros, principalement sur une ligne d’action culturelle. Les collectivités régionales et départementales abondent bon an mal an 2000 euros chacune. Et la ville ? Elle est très heureuse. Elle trouve ça formidable. Le prix du formidable ? 2500 euros par an. Si le soutien de tous les niveaux institutionnels permet de légitimer le projet, la grosse dizaine de milliers d’euros de subventions annuelles est loin de permettre de boucler un budget à plus de 70 000 € pour faire vivre le Spot et financer l’expo. La recette ? Des expos, du bar, la cantine, la boutique, les concerts, la location des espaces, des négociations très serrées sur les loyers et les fournitures, la mutualisation des moyens au travers de la mini-pépinière.

Cette faiblesse des soutiens a une triple source : le très faible appétit de la puissance publique pour les cultures urbaines, l’idée très répandue que ces acteurs se débrouillent très bien tous seuls, et la méfiance vis-à-vis d’acteurs globaux, rapidement soupçonnés d’être trop politiques.
Et puis, Nîmes n’aime pas trop le contemporain. Elle est d’abord une ville d’histoire, dotée d’un imposant patrimoine architectural. Et d’abord d’un patrimoine antique, le seul véritablement valorisé, vestige d’une époque où Nemausus était choyée par l’empereur Auguste. Les Arènes, la Maison Carrée, le Temple de Diane, autant de monuments imposants qui attirent les touristes. Mais la ville est aussi dotée d’un centre médiéval bien conservé, et de faubourgs 19e remarquables, dont les Jardins de la Fontaine sont le point d’orgue. Et pour compléter ce tableau, la préfecture du Gard s’est dotée, dans les dernières décennies du 20e siècle, d’une architecture contemporaine remarquée. De 1983 à 1995, le maire d’alors, Jean Bousquet, patron d’une grande griffe de prêt-à-porter, avait fait prendre un tournant très novateur à la ville. L’installation de Carré d’Art, à l’époque deuxième collection d’art contemporain après Beaubourg, avait fait grand bruit, tant pour la collection que pour le bâtiment, signé Norman Foster. D’autres architectures suivront, signées Nouvel, Kurokawa, Gregotti, Starck, Wilmotte… La ville donne à lire deux mille ans d’architecture urbaine, ce n’est pas si commun. Mais le règne de Jean Bousquet sera court, et les municipalités qui vont suivre ne feront pas perdurer l’élan. L’actuelle majorité municipale est pourtant en grande partie issue des rangs Bousquet. Mais l’ambition contemporaine a fondu. Et avec elle, une certaine ambition culturelle.

Autant dire que Nîmes n’est pas la mieux placée pour devenir un haut lieu du street-art. Banksy n’a même pas cru bon d’y coller une affiche alors que Massive Attack a produit un concert d’anthologie dans les arènes en 2003… (rires) Mais c’était sans compter sur l’énergie de la bande du Spot.
Un vernissage au Spot, c’est toujours très drôle. On y croise la Drac, souvent très intéressée et très présente dans l’accompagnement. On y croise la ville, souvent très contente, parfois dithyrambique, parfois même lyrique. L’adjoint à la culture soutient d’une poignée d’euros, mais, malin, achète une toile tête-de-mort pour sa collection perso. La conseillère déléguée clame que Nîmes peut devenir la capitale du street-art, qu’il faut diversifier, ne pas tout miser sur le toro. Chacun sourit. Chacun sait que tant que le toro attirera autant de touristes, il sera roi. C’est que l’adjoint à la culture, Daniel-Jean Valade, a la culture taurine chevillée au corps.

L’un de ses collègues, sous couvert d’anonymat, raconte avec gourmandise cette anecdote. Au milieu des années 2000, alors que l’agglomération nîmoise s’interroge sur sa prise de compétence culturelle, le cabinet chargé d’établir les scénarios culturels métropolitains constate la désertion du spectacle vivant, et l’absence de Nîmes sur la carte des festivals. Daniel-Jean Valade, le reprend au vol : « Monsieur, vous me dites que je n’ai pas de festivals. C’est faux ! J’en ai trois ! La Primavera, la féria de Pentecôte et la féria des Vendanges. Y’en a qui font du tutu, moi, je fais du toro ! » Derrière la référence au tutu se cachait la vieille rivalité entre Montpellier et Nîmes. Même si nul tutu n’a été vu depuis longtemps dans la programmation de Montpellier Danse, DJ Valade n’en avait cure, seul le bon mot l’intéressait.

La Primavera a disparu, et nul ne sait plus où est la cloche en plexiglas qui protégeait les arènes du froid. Mais les arènes restent reines absolues. Elles sont la clé de voûte de la politique culturelle. Elles sont à la fois l’antre privilégié de la tauromachie, le temple du spectacle vivant, et la pierre angulaire du patrimoine.

De cette prégnance de la culture taurine vient le premier nom de l’association du Spot : Bullshit. Littéralement, merde de taureau. Au figuré : foutaises ! Clin d’œil contestataire au toro roi. L’association a changé de nom, elle s’appelle désormais Locomotiv, et si son conducteur aime toujours autant foncer, il a à cœur d’entraîner avec lui des wagons. En 2018, la métropole annonce une année des cultures urbaines. Pour Cédric et le Spot, ce sera l’occasion rêvée de faire la jonction avec l’autre pan des cultures urbaines, les promoteurs du hip-hop nîmois : l’association Da Storm, installée à l’autre bout du territoire métropolitain, à Bouillargues. En attendant, l’expo de Ouf #666 signe un retour au free-style, en l’absence d’accord explicite sur les murs où les artivistes vont opérer. L’expo de Ouf, c’est l’abrivado du street-art : l’essentiel est de lâcher les street-artistes dans les rues.

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #67 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.

De quoi ?

Festivals : la grande illusion

Depuis quelques années, une formule magique se répand dans le milieu culturel : 1€ investi dans un festival rapporterait jusqu’à 10€ au territoire. Magique ? Ou tragique ? Décryptage.

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Tout a commencé en Avignon, en 2003. Lorsque les intermittents en grève ont provoqué l’annulation du festival pour protester contre la réforme de leur indemnisation chômage, et que la maire et le président de la chambre de commerce et d’industrie de la Cité des Papes ont hurlé de concert à la perte de la manne financière engendrée par le festival. 40 millions d’euros, disaient-ils. Unité de mesure ? Le doigt mouillé. Mais qu’importe, le chiffre a eu son impact. Son impact psychologique : la culture a un impact économique, et le festival est le joyau de cette dynamique.
Près de 15 ans plus tard, la machine à mesurer les retombées économiques des festivals s’est emballée, et on ne compte plus les annonces mirobolantes. « Pour 1€ de subvention, on a 9,62€ de retombées économiques » disait en avril 2016 le créateur d’un festival de musique de la côte vermeille dont nous tairons le nom parce que ce n’est pas sa faute. Il reprenait les mots soufflés par le chercheur-consultant qui a fait le calcul, et dont nous tairons le nom par charité.
9,62€ de retombées chaque fois qu’on met un 1€ de subvention… Si ça, c’est pas formidable. Et ça ne se passe pas que sur la Côte Vermeille ! C’est partout, dit le consultant ! Pour 1€ de subvention publique, on a entre 4 et 10€ de retombées économiques ! Si ça, c’est pas le bonheur.
Du coup, hein, plus question d’hésiter. Faut y aller à fond. C’est quand même pas tous les jours qu’on trouve une manne pareille. Tu poses 1€ sur la table, il en tombe 10 sur le territoire. N’est-ce pas un peu exagéré, docteur ? Comment en est-on arrivé là ? Rembobinons le fil.

QUANTIFIER L’IMMATÉRIEL

En 2003, lorsqu’éclate le 1er grand mouvement des intermittents, qu’Avignon est annulé, et avec lui d’autres festivals d’importance, et que les édiles locaux se lamentent de la perte économique qu’engendre l’annulation, des conseillers du ministère de la Culture, des directeurs d’action culturelle, des chercheurs, des observatoires, se disent qu’il est peut-être temps d’affirmer publiquement que l’art et la culture ne sont pas seulement des émotions et des rêves, mais aussi des réalités économiques et sociales. La crise de 2003 contient tous les ingrédients nécessaires à ce tournant : les intermittents révèlent leurs conditions d’existence, et derrière les saltimbanques apparaissent des « ménages », comme dit l’INSEE, des salariés, qui ont des enfants, des maisons, des crédits, qui consomment et épargnent. Et un festival, ce n’est pas seulement un grand moment de fête et d’émotion, ce sont aussi des chiffres d’affaires pour les commerces et l’hôtellerie, des rentrées fiscales, des retours sur investissement.
Ce petit groupe d’intellectuels et de fonctionnaires, plutôt orienté à gauche, voit dans la révélation du poids économique de la culture le levier pour légitimer un investissement public qui commence à montrer ses limites. Il y aura là, pêle-mêle, des Directeurs régionaux de l’Action Culturelle (dont celui du Languedoc-Roussillon de l’époque), des hauts fonctionnaires du ministère, des observatoires régionaux de la culture (en Lorraine, en Paca, en Languedoc-Roussillon, …), une poignée d’universitaires et de consultants. Leur ambition ? Objectiver. Trouver les méthodes susceptibles de mesurer le poids du secteur culturel comme on mesurerait un autre secteur, tout en conservant la spécificité, l’inquantifiable, l’immatériel.
Sur le terrain, ces pionniers vont d’abord souffrir de l’hostilité d’un milieu culturel et artistique qui refuse l’argument économique, ou qui, plutôt, craint d’y être réduit, ou de faire les frais de la révélation. Et, de l’autre côté, de l’indifférence des pouvoirs locaux, qui ne voyaient pas l’intérêt de dépenser de l’argent dans des études qui, de leur point de vue, coûtent toujours trop cher. Malgré cette double hostilité, l’idée a fait son chemin. Pour maintenir l’intérêt public à financer la culture, mais également pour sortir les « entreprises » artistiques et culturelles de leur ghetto financier, et qu’elles soient aussi considérées comme des entreprises artisanales, et aidées à ce titre, sur les crédits « communs » d’aides économiques.

FESTIVALS CHERCHENT ÉVALUATEURS

Mais les premiers à bénéficier de ce nouveau regard économique ont bien entendu été les festivals. Là, l’impact est direct. Le nombre de nuitées dans les hôtels et les campings, le nombre de couverts dans les restaurants, tout ça se voit, doigt mouillé ou pas. Mais on pouvait aller plus loin. Regarder les dépenses du festival, les emplois générés directement, et mettre ça en regard du soutien public.
Alors les festivals ont couru après la mesure. « Dites-moi combien je rapporte ! » est devenu leur leitmotiv. Les Vieilles Charrues avaient lancé l’offensive dès l’édition 2001. C’est leur banque et sponsor, le Crédit Agricole, qui a financé la première étude d’impact économique du festival musical du centre de la Bretagne, pour la dixième édition. La méthodologie de l’étude est encore sommaire : dépenses directes du festival, retraits aux distributeurs pendant l’édition, dépenses des festivaliers. L’objectif est de montrer que le festival rapporte d’abord à la Bretagne, afin d’en pérenniser les financements, publics et privés.
Rapidement, les universitaires et les consultants s’en sont mêlés. Les premiers ont théorisé la mesure, les seconds ont, pour la plupart, tenté de vendre une méthodologie prête à l’emploi. Si, globalement, il s’agit de regarder les dépenses en regard des recettes, et d’estimer les dépenses des spectateurs, les méthodologies se sont rapidement complexifiées. Il y eut d’abord la grande querelle sur la catégorie des spectateurs à regarder. Chez les Canadiens, pionniers des études de retombées économiques de la culture, on ne regarde que les « visiteurs générateurs d’impact économique », c’est-à-dire ceux qui viennent de loin et qui sont venus exprès. Pourquoi ? Parce que les modèles micro-économiques qu’ils moulinent leur font dire que le spectateur du cru ne « génère » aucun impact supplémentaire, et que celui qui vient par hasard aurait dépensé son argent autrement.
Forcément, tout ça n’est que de la dépense qu’on fait déplacer d’un territoire à l’autre, tout dépend donc de l’échelle à laquelle on le voit. Lorsque plusieurs centaines de britanniques descendent à Sète pour le WorldWide, à l’échelle de l’Europe, ça ne crée aucune richesse. Et le Sétois qui est resté pour se trémousser sur le mole au lieu de partir se balader dans l’arrière-pays, on ne le compte pas comme « générateur d’impact » ? Et celui qui fuit parce qu’il y a trop de bruit, on le compte comme « impact négatif » ? Ben non, parce qu’on n’arrive pas à le compter. Comme on n’arrive pas non plus à compter celui qui profite de l’événement pour louer son appart au black.

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Et on ne parle pas de tous ces effets environnementaux que les écolos voudraient nous faire rentrer dans les coûts. Comme si il fallait imputer au festival de Cannes (le plus gros impact économique, avec une estimation à 70 millions d’euros pour 22 millions de budget) la gestion des déchets que nous raconte le documentaire Super Trash de Martin Esposito. Bref, tout ça n’est pas facile. Alors des petits malins ont décidé de faire des cotes moyennes, bien enroulées dans des méthodologies faciles (entendez : pas chères) à mettre en œuvre, et de montrer les effets de levier, parce que finalement, hein, c’est tout ce qui compte. On estime, donc, ce qu’on peut. Tant pis pour ce qu’on ne peut pas. Et ensuite, on rapporte tout ça au soutien public, puisque le l’essentiel est de garder les subventions. Qu’importe si on a pas tout compté, qu’importe si tout ça n’est quasiment qu’estimations. L’important, c’est de pouvoir COM-MU-NI-QUER !
Et c’est comme ça qu’on se retrouve avec le 1€ qui en génère 9€62. C’est précis, 9,62. Ça fait sérieux, les centimes après la virgule. Y’a que ces idiots de sociologues et de statisticiens qui savent que plus une moyenne est précise, et plus elle a de chances d’être fausse. Alors, allons-y pour les centimes. Et la formule magique est reprise comme un mantra, à tous les bouts du territoire. « tu mets 1€, tu as entre 6 et 10€ de retombées économiques sur le territoire ». La formule est bien faite. On peut rapidement s’imaginer que 6€ c’est pour les petits, 10€ c’est pour les grands festivals. Et que, bien sûr, on est d’accord avec la base de la formule magique : c’est grâce à l’argent public que l’argent privé vient boucler le budget. Jamais l’inverse, malheureux ! Le levier, c’est l’argent public. D’ailleurs c’est automatique, le public met 1€ dans un festival, le festival récupère 1€ de financement privé, mantra garanti.
Le plus drôle dans cette histoire, c’est qu’on ne sait pas qui la croit. Pas un investisseur privé sérieux. Si on pouvait miser 1 pour recevoir 7 ou 10, on serait dans un taux de rentabilité qui voisinerait avec celui des bonnes bulles boursières. Ça attirerait l’investisseur… Quant à la théorie du levier, la plupart des festivals savent bien que c’est l’inverse : c’est parce qu’ils ont eu au départ l’énergie et les partenaires, et que ça a marché, que le financement public est arrivé. L’effet de levier appartient à celui qui prend les risques. Et à ce jeu-là, c’est rarement le public qui commence.

ET QUI MESURE LES EFFETS PERVERS ?

Mais « l’impact économique » vogue et fleurit. Avec d’énormes dégâts collatéraux. D’abord, le tri dans les festivals. Le tout petit, dont l’ambition est de faire vivre le territoire rural, est forcément moins impressionnant que les millions invoqués par le gros. La concentration des financements sur les grosses machines est aujourd’hui malheureusement tendance. Plus tendance encore, la concentration des finances publiques sur les festivals au détriment des crédits de soutien à la création. Le festival, ça rapporte. Le financement de la création, c’est un peu un puits sans fond, non ? C’est ainsi que le maire de Chalon-sur-Saône veut bien garder Chalon dans la Rue, le festival, mais se passerait volontiers d’avoir à financer l’outil de production, l’Abattoir, centre national des Arts de la Rue et de l’Espace Public. Il n’est pas le seul. Car si l’inculture économique permet de ne pas se rendre compte que la formule magique est faussée, elle permet aussi de ne pas savoir que sans investissement, il n’y a pas de retombées.
C’est ainsi que par la grâce de quelques formules magiques, la culture se convertit à l’économie sans acquérir la moindre culture économique. Les charlatans ont de beaux jours devant eux. Et les artistes, des yeux pour pleurer.

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #66 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.
Illustrations : Trafficage en règle d’un dessin de Roy Lichtenstein, qu’il avait lui même pompé sur un dessin de Ted Galindo, et illustration LM.

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De qui ?

Savoir vraiment qui nous élisons

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Je raconte peu ma vie professionnelle, il y a d’autres endroits pour ça. Mais à certains moments, la vie professionnelle rejoint l’engagement citoyen. Et aujourd’hui c’est le moment d’en parler. Depuis presque 2 ans, je suis « collaborateur parlementaire » comme le dit ma convention collective. D’un des rares députés écologistes français, Christophe Cavard, député de la 6ème circonscription du Gard.
Christophe est reparti en campagne, pour un second mandat qu’il veut être le dernier. Pour un collaborateur, avoir son député en campagne est un moment bizarre. La loi nous empêche d’être des acteurs de premier plan de cette campagne. C’est une question d’équité entre les candidats. Je la suis de très près, mais je la vis avec une certaine distance, même si, heureusement, rien de m’interdit ni d’échanger continuellement, ni d’être présent en dehors de mes heures ou mes jours de travail.
Christophe est élu dans une circonscription découpée à l’origine pour la droite. Elle regroupe une bonne partie de Nîmes, la majeure partie de l’Uzège, et des communes périphériques nîmoises, autour de Marguerittes. Elle est donc très hétérogène. Sa partie périphérique est marquée par le vote d’extrême-droite. Marine Le Pen a fait, dans certains de ces villages, plus de 45 % au premier tour de l’élection présidentielle. A l’opposé, mais tout à coté, l’Uzège est une terre écolo, même si Uzès est une ville bourgeoise dirigée par le même maire de droite depuis des décennies. Et la partie nîmoise, qui va du quartier prioritaire du Mas de Mingue au centre historique, et jusqu’aux no man’s land commerciaux le long de l’autoroute, est en plein changement culturel et associatif.
13 candidats se disputent le siège de député. 4 ou 5 ne sont là que pour tenter de récupérer du financement public, en faisant le pari de récolter 1 % dans 50 circonscriptions. L’un n’a même pas déposé de bulletins et de professions de foi. Le candidat LR est filloniste, le candidat en Marche est Modem. La candidate FN est une cumularde (conseillère municipale, métropolitaine et régionale), mais on ne connaît le son de sa voix dans aucune assemblée où elle siège. Elle est flanquée d’un suppléant qui n’est autre que le maire FN de Beaucaire, qui n’est pas dans la circonscription. Il n’y a d’ailleurs pas mis les pieds de toute la campagne. C’est que, dans cette circo, l’influence du FN est en baisse depuis 2012. Faible à Nîmes, le FN recule dans l’Uzège au fur et à mesure que l’écologie grandit. Il n’y a que dans la zone périurbaine qu’il reste fort. Là, les gens râlent parce qu’ils sont pris à la gorge par les crédits du pavillon et de la surconsommation, et ceux qui ont fini de payer veulent pouvoir choisir leurs voisins. Pour le FN, il s’agit de ne pas perdre encore des voix, alors qu’ils ont un candidat Debout la France et un dissident identitaire en concurrents.
Les « Insoumis » ont fait la guerre au défunt Front de gauche, comme partout ailleurs, et ils partent séparément. La dérive populiste des insoumis les amènent à vouloir éradiquer toute concurrence à gauche avant tout autre objectif politique. EELV a mis une candidate, qui était pourtant plutôt de celles qui comprenaient que Christophe ait claqué la porte en 2015. Là aussi, il faut faire rentrer des sous dans la caisse, quitte à faire perdre son camp.

Comme ailleurs, il n’y a pas eu de confrontations entre les candidats. Le « marcheur » Modem a été nommé très tard, et il compte sur l’ « effet de marque ». Le filloniste est isolé depuis la catastrophe industrielle du 1er tour de son chef. L’insoumise croit dur comme fer qu’il y aura encore plus de gens qui iront voter pour elle qu’il n’y en a eu pour Mélenchon. Et le FN se dit que si tout ce petit monde se neutralise, sur un malentendu, il peut faire de leur ectoplasme une députée.

Christophe n’est plus membre d’un parti. Il est soutenu par la gauche socialiste et écologiste « de gouvernement », et il assume de vouloir travailler avec Nicolas Hulot, et de s’opposer à ce à quoi il s’opposait déjà avant : la destruction du code du travail, la financiarisation de l’économie, le tout-sécuritaire. Il fait donc campagne sur ses convictions et ses compétences, sans effet de marque ou de référence à un leader.
J’ai fait et j’ai vu beaucoup de campagnes électorales, et celle-ci est très certainement la meilleure que j’ai pu observer. Les documents de campagne de Christophe sont construits, plein de fond et de pédagogie. Ils sont, il faut le dire, le fruit du travail mené ces cinq dernières années. Comme tous les députés écolos, Christophe a un très bon bilan parlementaire, et pas seulement sur le papier. Et encore, ces indicateurs publics ne tiennent pas compte des 3 commissions d’enquête parlementaire qu’il a présidé ou animé, des centaines d’auditions qu’elles représentent, durant les 20 mois qu’elles ont duré.
Par un paradoxe apparent, Christophe l’écologiste est devenu un pilier de ces questions cruciales que sont la lutte anti-terroriste et la prévention de l’embrigadement. Parce qu’il fallait quelqu’un pour donner une position d’équilibre, une position juste.  Mais son engagement écolo reste axé sur la transition écologique et solidaire. C’est un type qui aime le terrain, le contact, les avancées concrètes et les politiques pragmatiques. Parce que, là aussi, il faut des députés écolos pour dire que l’on préfère le juste échange au libre échange, et l’avancée concrète – et sans retour – à la promesse du lendemain planifié qui chante.
Mais depuis plusieurs semaines, on nous serine dans tous les médias qu’il y aura une irrésistible vague de marcheurs inconnus qui vont squatter les bans de l’Assemblée. Comme un fait établi, une chose entendue.
J’ai du mal à y croire. Et quand je doute, je lis. Je lis, par exemple, dans la dernière livraison de l’enquête électorale du CEVIPOF, effectuée depuis des mois sur 15000 personnes (le sondage à 650 peut grave se faire hara-kiri), que 37% des sondés déclarent vouloir voter pour ou contre Macron. Pour ou contre… Et que 63% des sondés voteront pour le ou la candidate, son caractère, ses compétences, ses convictions.
Du coup, je me dis que ce pays n’est peut-être pas devenu dingue. Que les citoyens ont peut être envie d’être représentés par des gens qui incarnent des convictions et des projets, pas des candidats incapables de parler par eux-mêmes.
Parce que, franchement, un député godillot, y’a rien de pire. Que notre démocratie meurt de l’écrasement du pouvoir parlementaire par l’exécutif, que beaucoup a été fait dans cette législature pour rendre l’activité plus transparente (c’est d’ailleurs ce qui explique les scandales qui touchent Fillon, le Fn ou le Modem), et que le populisme ou le jupitérisme ne peuvent pas tout balayer. Parce que sinon, l’urne électorale finira par se transformer en urne funéraire.
On verra ça dans 48 heures. Mais j’ai quand même un peu les boules du matraquage médiatique auquel on assiste depuis des semaines.
Alors j’espère que mes concitoyens ne marcheront pas jusqu’au bout. Qu’ils auront envie de savoir qui ils élisent. Pas des savonnettes avec un tampon de marque dessus. Mais de vraies personnalités.

Une dernière chose. Le titre de ce billet est un pillage en règle du titre d’un spectacle aussi long que fascinant de Sébastien Barrier, une ode aux plus écolos des vins, les vins natures, « Savoir enfin qui nous buvons« . La révolution du pinard. Durant toute cette campagne, Christophe et son équipe on servi du vin nature à chaque rencontre, le vin des Reboul, à Uzès.

Et encore une dernière chose : derrière certains des liens de ce billet, il y a de vraies enquêtes, ou de vrais points de vue fouillés. Ça peut faire mal à la tête, surtout quand tu ne bois pas du vin nature.

Et encore une dernière chose, dernière dernière. Si tu habites entre Nîmes et Uzès, à Gambetta, au Mas de Mingue, à la Cité des Espagnols, à Marguerittes, à Manduel, à Saint-Quentin-la Poterie, à Uzès-le-duché, à Poulx, à Ledenon, à Sanilhac-Sagriès, à Saint-Gervasy, n’hésite pas, fais toi plaisir, vote pour Christophe Cavard, le bonhomme sur la vidéo, là :

De qui ?

Eloge politique de la cervelle de Canut

On a beau se le dire depuis des années, prédire la fin des appareils politiques que l’on a côtoyé sa vie durant, avoir annoncé, dans des postures mi-observateur, mi-acteur, la fin d’un cycle long, bref, on a beau ne pas être surpris, assister en direct à la décomposition globale du paysage politique français à l’occasion de « l’élection-mère », la présidentielle, est un spectacle ahurissant.

Je ne vais pas m’attarder outre mesure sur la situation de la droite. Elle est écartelée depuis longtemps entre plusieurs lignes de fracture : l’Europe et l’identité nationale d’une part, le néolibéralisme et le conservatisme d’autre part. Si la droite républicaine a toujours su à peu près organiser le débat entre les europhiles, les libéraux et les conservateurs, elle est pilonnée depuis deux décennies par le national-populisme du FN. Outre les défections souverainistes aux marges (de Pasqua-De Villiers à Dupont-Aignan), elle est surtout durablement ébranlée dans son corps électoral par la montée de l’extrême-droite dans les urnes, ballottée entre celles et ceux qui courent après le discours frontiste, et les autres, qui cherchent à contenir l’érosion par les actes plutôt que par les discours.
Elle s’est d’ailleurs donnée à l’issue de ses primaires un candidat de synthèse. Mais, patatras, le voilà affaibli par une tare congénitale : l’argent. S’il venait à être éliminé du second tour, alors qu’il y a encore 6 mois l’élection était donnée sur un plateau à son camp, la droite en serait durablement atteinte, sans qu’il soit aisé d’en prévoir les conséquences exactes.
La gauche, elle, a déjà explosé.
On sait depuis longtemps que le Parti Communiste n’est plus qu’une survivance. Nombreux sont ceux qui disent depuis des années que le Parti Socialiste est lui aussi mort cliniquement, et que seule son implantation électorale lui permet de survivre, en le maintenant en pole dominant de son camp.
Le quinquennat qui vient de passer, marqué par l’incapacité du chef de l’État à choisir, à trancher entre deux lignes antagonistes, un libéralisme social qui ne dit pas son nom, et une sociale-démocratie qui n’arrive pas à se réinventer, vient de finir de l’achever.
Sa frange libérale a trouvé un nom pour s’assumer comme telle. Emmanuel Macron réussit vraisemblablement là où ses prédécesseurs centristes ont échoué : fédérer des forces à gauche comme à droite. Nous verrons dimanche si le pari est gagné.
En tout état de cause, une partie significative des élus et des électeurs du PS sont partis avec armes et bagages tenter l’aventure Macron. Si cela contribue à clarifier l’identité d’un parti qui était devenue illisible, les formes du ralliement, la défiance affichée vis-à-vis du vainqueur de la primaire ont signé la fin du vieux parti d’Epinay.
C’est certainement une bonne chose. Reste à savoir comment et sur quelles bases la refondation pourra se faire.

Dans le même temps, le rêve d’Europe Écologie est définitivement mort. Alors même que la bataille idéologique sur l’écologie gagne du terrain chaque jour, ce parti a fini de démontrer son incapacité à structurer un espace politique de conquête. Alors que l’écologie politique aurait pu, aurait dû, être le pivot d’une refondation de la gauche, plus démocratique, plus horizontale, rompant avec les logiques d’accumulations des ressources politiques ( cumul, élus, moyens humains, etc) qui ont corrompu le projet social-démocrate, l’empêchant de se battre contre les logiques d’accumulation du capital, EELV n’a su que se caricaturer dans le juridicisme et la violence verbale de sa démocratie interne et très imparfaite.
Il n’empêche. Même allié à la machine à perdre EELV, Hamon avait des atouts dans sa manche pour poser des fondations. La campagne en a décidé autrement.
D’abord, l’aile droite de la coalition gouvernementale n’a pas supporté de se faire battre par un frondeur. En totale absence de lucidité sur son impopularité comme sur le mécanisme des primaires, elle se voyait déjà adopter le champion qui avait si bien manœuvré pour écarter le président sortant. Elle a méthodiquement savonné la campagne de Benoit Hamon, dans une de ses opérations suicides dont elle a le secret.
Puis Benoit Hamon a, lui-même, commis deux erreurs stratégiques. La première, en allant chercher les alliances, et en pensant que le ralliement de Yannick Jadot allait lui donner l’élan nécessaire. Il n’en a rien été, la dynamique EELV est moribonde.
Ensuite, en pensant que le meilleur des programmes ferait la différence à gauche.

Mélenchon a su profiter de ces faiblesses. Et, surtout, il a su s’affranchir du PC pour mettre en œuvre sa stratégie de « populisme de gauche », dont il est persuadé qu’elle est la seule à pouvoir rivaliser avec le FN.
Depuis des années, la gauche est face au piège du populisme et de la démagogie frontiste.  Depuis l’échec de Jospin, qui croyait que la raison l’emportait forcément sur la violence, différentes figures de la gauche ont teinté leur discours de palettes de la démagogie ordinaire, que ce soit pour contrer Sarkozy ou pour tenter de se donner une stature d’autorité.
Avec son populisme de gauche, directement infusé par Chantal Mouffe, la penseuse du populisme de gauche à l’européenne, il semble avoir trouvé une recette pour élargir son électorat.
Il n’y a pas besoin de lire des pages et des pages de philosophie politique pour savoir ce qu’est le populisme de gauche. Le populisme de gauche, ce sont les armes rhétoriques du populisme au service d’un projet de gauche. Dénonciation des élites, discours anti-système, parler au nom du peuple, voilà trois piliers essentiels du populisme. Il s’accompagne d’une dose variable de violence verbale, symbolique, physique parfois.
Le populisme de gauche a son panthéon moderne : Peron et Kirchner en Argentine, Chavez et Maduro au Venezuela, Morales en Bolivie, Lula, dans une certaine mesure, même s’il ne se revendiquait pas du bolivarisme. On prendra bien garde de ne pas y faire figurer José Mujica, « Pepe », l’austère et intègre ex-président uruguayen.
Il y a de bonnes et de mauvaises choses dans leur bilan, notamment économique et social. Là n’est pas la question. C’est sur le plan démocratique que le populisme de gauche imprime sa marque.
Parce que, tout de gauche qu’il puisse être, le populisme de gauche reste du populisme. C’est à dire la formulation simplifiée à l’extrême que les maux de la société proviennent de celles et ceux qui la gouvernent, et que pour en sortir, il faut suivre la voie imprimée par le leader. « Je vote, ils dégagent », en est, chez Mélenchon, la marque la plus forte. Elle contient tous les ingrédients du populisme, violence comprise.
C’est que toute stratégie populiste comporte un revers de taille : l’impossibilité de construire une société démocratique sur le binôme violence politique / charisme du chef érigé en culte. Le populisme de gauche ne peut vaincre le populisme de droite. Je pense même le contraire.
C’est essentiellement pour ces raisons que je suis convaincu que la gauche ne peut se refonder autour de Mélenchon.
Ce à quoi nous assistons depuis des années, c’est au cercle invertueux du désespoir politique. La montée du Front National plonge ses racines dans l’incapacité des politiques libérales à ne pas laisser pour compte des pans entiers de la société, dans la faiblesse politique de la social-démocratie face à la financiarisation de l’économie, et dans la complexification du monde. C’est un mécanisme politique simpliste, qui consiste à dire à celles et ceux que le monde effraie parce qu’elles / ils ne le comprennent plus, que la solution est simple : il faut revenir au passé.

Cette montée du désespoir politique dans la majorité des plus démunis effraie les classes moyennes, qui en retour, aveuglées par les sirènes du vote utile, donnent le pouvoir à des libéraux, qu’ils soient débridés ou teintés de social. Lesquels actionnent les manettes de l’austérité, qui désespèrent toujours plus les plus démunis, qui font monter le populisme, qui effraie les classes moyennes, qui votent pour les libéraux, qui actionnent l’austérité, etc.
L’idée qu’un individu charismatique puisse, par une formule simpliste, fut-elle inspirée par des valeurs de gauche, contrer le national-populisme, est un pari très risqué.

cervelle-de-canut

Pour contrer le national-populisme, une autre voie existe, et elle est très difficile et exigeante. Il faut parler de façon simple et compréhensible à l’intelligence, à la raison, et il faut pour cela des dirigeants intègres et honnêtes, qui portent un projet d’émancipation par l’éducation, par l’économie et par le politique. C’est pour ça que le projet écologiste est la seule alternative au populisme.
Force est de constater que cette partie de la gauche, qui refuse de ne parler qu’aux tripes des électeurs, mais qui, au contraire, doit parler, avec ses tripes, à l’intelligence de la société, n’a pas encore la recette pour être majoritaire. Benoit Hamon en est une parfaite illustration. Il cherche à parler à l’intelligence du peuple, mais il n’arrive à parler qu’à une minorité. Il ne fait pas de la salade de tripes, il fait de la cervelle de canut. Plat hautement exigeant dans l’équilibre des ingrédients.
Ses chances de gagner sont donc devenues minces.
En même temps, soyons honnêtes : les chances de la gauche de gagner ces élections sont minces.
Je pense que les chances de Mélenchon de parvenir au second tour sont incertaines, et que, s’il y parvenait, il aurait toutes les chances de perdre, quel que soit son adversaire, parce qu’il est bien trop clivant pour rassembler le camp républicain, même par défaut, même contre le FN.
Et l’appel au « vote utile » de ses insoumis me révulse plus qu’il ne me convainc. J’ai toujours milité pour un candidat au premier tour de la présidentielle. C’est ma septième campagne. Et au moins la troisième dans laquelle je suis certain que les chances de mon candidat sont minces.
Je suis relax.
J’ai appris dans cette longue marche que rien n’est jamais fini, et que seul l’avenir peut être insulté.
Et que c’est déjà suffisamment pénible d’avoir trop souvent à voter au second tour pour un candidat auquel tu ne crois pas, qu’il est hors de question de faire la même chose au premier tour.
Je vais donc voter pour Benoit Hamon, parce que c’est celui dont le projet est le plus à même d’être une alternative efficace et intelligente, et parce que l’homme est, jusque dans ses défauts de communication, le plus proche de l’éthique politique à laquelle j’aspire.
Et aussi parce que l’histoire ne s’arrête pas ce dimanche. Au soir du premier tour, la gauche française sera un champ de ruines. Mélenchon sera en tête ? Certainement, et il aura une lourde responsabilité dans cette destruction.

Mais bast! Il faudra reconstruire. Et rien ne se reconstruira par la violence verbale qu’il aura inoculée à ses « insoumis », et le reste de la gauche ne se soumettra à aucun lider, aucun césar. Et il faudra bien alors se parler autrement, ou abdiquer tout espoir de reconstruire le camp de l’espoir autrement que sur les cendres d’un pays dévasté par le fascisme qui vient. J’ai 50 ans, je milite depuis que j’ai 15 ans. Ces 35 années épuisantes et exaltantes ne me laissent que peu de certitudes. Mais j’en ai une : la violence politique engendre l’impuissance.