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De quoi ?

Clientélisme et communautarisme : l’agonie du système Frêche

Durant de longues années, Georges Frêche s’est maintenu au pouvoir grâce à une rigoureuse et méthodique construction clientéliste et communautariste.  La bataille fratricide des élections municipales 2014 fut, à bien des égards, une bataille pour l’héritage des réseaux clientélistes et communautaristes montpelliérains. Celle de 2020 sonne comme la fin d’un système, qui a vu perdre celui qui avait su capter en 2014 l’essentiel des clés d’accès à l’archipel électoral frêchiste. Tandis que le vainqueur, qui se place en successeur sans jamais avoir été adoubé, clame avoir mis fin à la tentation clientéliste. Qu’en est-il vraiment ? Tentative de décryptage.

Le 28 juin dernier, Philippe Saurel, maire sortant de Montpellier, s’est incliné devant le socialiste Michaël Delafosse en ne réunissant que 17 644 voix, contre 24 046 au vainqueur, dans un scrutin au taux de participation historiquement bas. Alors que Michael Delafosse avait construit une alliance avec les écologistes d’EELV, et prétendait pouvoir agréger une partie non négligeable des autres électorats écologistes dispersés sur les listes menées au 1er tour par Clothilde Ollier et Alenka Doulain, Philippe Saurel ne pouvait compter que sur lui-même pour tenter de combler un handicap de 1er tour qui l’avait vu réunir 19% des suffrages et moins de 10000 voix. Ce qui est peu pour un maire sortant, à l’aune d’une ville de 280000 habitants. Mais après avoir été absent publiquement du 1er tour, faisant le choix de ne participer à aucun débat médiatisé, le maire sortant et son équipe ont, à l’inverse, été omniprésents pendant les trois mois du plus long entre-deux tours de municipales que la République ait connu, multipliant les mises en scène de son action de maire, et les tentatives de récupérer l’électorat qui lui avait permis, six ans plus tôt, de gagner la bataille fratricide pour la capture de l’héritage de Georges Frêche.
Que s’est-il passé entre les deux tours atypiques de cette élection municipale ?
Que se passe-t-il, plus généralement, entre les deux tours d’une élection ? La réponse à cette question se retrouve en partie dans les commentaires de sondages « sorties des urnes », qui permettent aux sondeurs et aux commentateurs d’éclairer les « reports de voix » portées sur tel ou tel candidat du 1er tour et reportées sur tel autre candidat du second tour. Mais si l’outil est efficace pour comprendre des logiques de rassemblement ou mesurer l’efficacité d’une alliance, il n’explique que partiellement ce qui se passe entre deux tours, et notamment deux points cruciaux : les votants sont-ils les mêmes ? Quelles sont les dynamiques de mobilisation qui ont été à l’œuvre ?

Une participation en trompe-l’œil

L’un des outils capables d’éclairer ce moment démocratique particulier qu’est « l’entre-deux tours », c’est l’analyse des cahiers d’émargement des électeurs. Là, se trouvent, dans une colonne, les signatures des électeurs du 1er tour, et dans une autre, celles des votants du 2nd tour.
À quoi cela sert-il ?
 À dissiper un trompe-l’œil, d’abord. Car la lecture des résultats d’une élection à deux tours est souvent un trompe-l’œil. La participation réelle, par exemple, est cachée derrière une fausse évidence. En mars dernier, 34,61% des électeurs montpelliérains ont voté au 1er tour, et 34,41% au 2nd. Les chiffres sont quasi identiques, et donnent à penser qu’une poignée d’électeurs du 1er tour n’ont pas voté au second. Mais c’est totalement faux. Ainsi, en étudiant les cahiers d’émargement, on s’aperçoit qu’en réalité, 27% des électeurs du 1er tour ne sont pas revenus voter au second, et qu’ils ont été remplacés par quasiment autant d’électeurs qui n’avaient pas voté au 1er tour.
Autrement dit, un peu plus de 14000 électeurs du 1er tour ne sont pas revenus au second. Le changement de l’offre électorale, la disparition au second tour des listes sur lesquelles leur choix s’était porté explique pour beaucoup ce désintérêt pour l’issue du scrutin. C’est généralement, ce que nous traduisent les sondages « sorties des urnes ». Mais la vraie boîte noire, c’est la motivation à aller voter de celles et ceux qui n’étaient pas présents au 1er tour.
Or, ils sont, dans l’élection montpelliéraine de 2020, aussi nombreux que les partants : 14 000 électeurs qui n’avaient pas voté au premier tour et qui sont venus au second dans l’espoir de faire pencher la balance du côté de leur choix.

Entre les deux tours, le corps électoral s’est renouvelé à hauteur de 42%

Au passage, ces chiffres indiquent aussi beaucoup sur le taux de participation globale au scrutin, qui n’est pas de 34,5%, comme les chiffres « nus » tendent à le faire croire, puisqu’au final, 67 000 électeurs ont participé à l’un des deux tours de l’élection, soit un taux de participation globale de 43,7%. Et seulement 36 000 ont participé aux deux tours. Entre les deux tours, le corps électoral s’est renouvelé à hauteur de 42%.Pour comprendre ce qui s’est passé entre les deux tours, et tenter d’expliquer ce vaste renouvellement du corps électoral d’un tour à l’autre, les cahiers d’émargement sont de précieux outils. D’abord parce qu’ils sont l’instrument premier du travail de mobilisation entre les deux tours. Dès qu’ils ont été disponibles en préfecture après le 1er tour (c’est à dire après le confinement), les cahiers ont été pris en photo ou scannés par les équipes restantes en lice, puis analysés par les militants. L’objectif ? Repérer les abstentionnistes connus et susceptibles de venir voter favorablement au deuxième tour, et les contacter pour les convaincre de le faire. Et c’est là, précisément, que les choses deviennent intéressantes.
Car dans cette mobilisation des abstentionnistes, il y a plusieurs logiques à l’œuvre. La première logique est partisane, politique. Il s’agit de repérer parmi les abstentionnistes les sympathisants, les gens « de son camp », les connaissances que l’on peut convaincre. Les personnalités connues d’un secteur particulier, les têtes de réseau associatif, tous celles et ceux qui, autour du candidat ou de la liste, disposent d’un large carnet d’adresses, sont invités à venir consulter les cahiers d’émargement, pour repérer celles et ceux de leur connaissance « qui n’ont pas voté », et que l’équipe pourra appeler. On a ainsi vu, à la permanence du candidat Delafosse, l’ancienne maire Hélène Mandroux, passer elle-même de nombreux coups de fil, tandis que Claudine Frêche est, elle aussi, venue faire la moisson de ses connaissances à mobiliser. C’est un travail classique de mobilisation individuelle.

Clientélisme et stabilité électorale des décennies Frêche

Ce travail se fait-il sur des bases strictement politiques ? Non. D’autres logiques peuvent être à l’œuvre. Philippe Saurel et Michael Delafosse sont issus tous deux du même creuset politique local. Tous deux revendiquent l’héritage politique de Georges Frêche. Mais l’héritage de Georges Frêche n’est pas que politique. La bataille fratricide de 2014 entre les deux socialistes candidats à l’héritage concernait aussi, et peut-être avant tout, la maîtrise d’un système électoral grâce auquel Georges Frêche avait bâti son royaume sudiste. Durant les 33 années pendant lesquelles Georges Frêche a régné sur Montpellier et sur son agglomération, il a construit patiemment un réseau de clientèle assez peu décrit par la littérature scientifique et journalistique.
Le clientélisme politique est souvent regardé comme une marque d’archaïsme démocratique, ou comme une dérive mafieuse. L’abondante littérature et les représentations cinématographiques qui en traite nourrit cette représentation, en focalisant pour l’essentiel sur des territoires «clichés» : la Sicile, Naples, la Corse, Marseille, ou en la dépeignant comme un élément constitutif du pouvoir notabiliaire désormais relégué à la « France rurale ». Pourtant, les analyses de la conquête du pouvoir d’un Jacques Chirac, depuis les collines de la Corrèze jusqu’à l’Hôtel de Ville de Paris, montrent la continuité des mécanismes à l’œuvre entre la vieille figure du notable qui rend service à une population dont il connaît chaque famille, et les systèmes clientélistes municipaux de maintien du pouvoir dans les grandes villes françaises, de Lille à Nice, de Lyon à Bordeaux, de Toulouse à Montpellier. Les systèmes sont les mêmes, seuls les contextes, et les leaders, varient.

Un cahier d’émargement aux élections municipales de 2020 à Montpellier

Un système clientéliste à grande échelle s’appuie sur des composantes similaires, où qu’il s’installe. Il y a d’abord, autour d’un premier cercle de fidèles et de loyaux, des « captifs », dont les conditions d’existence sont directement liées au maintien ou à la conquête du pouvoir. Ce cercle d’obligés, aux contrats liés aux mandats électifs, s’étend au fur et à mesure de l’extension du territoire maîtrisé, et de la concentration du pouvoir. Georges Frèche disposait, à la fin de son règne, d’un large spectre de lieux de pouvoir : la mairie de Montpellier, l’agglomération, la région, mais aussi tous les satellites directement dirigés de par ses positions électives : syndicats mixtes, sociétés d’économie mixte, établissements publics, … Outre qu’ils hébergent des « captifs », l’ensemble de ces structures publiques ou parapubliques constitue également un formidable gisement d’emplois et de logements, dans lequel un système bien organisé pourra constituer un deuxième vivier : les « redevables ». Un ensemble d’électeurs – et de familles – qui acceptent en conscience d’affirmer une loyauté en remerciement d’un emploi pour l’un des leurs, d’un logement plus grand ou mieux placé, ou, en d’autres termes, d’une sécurité de leurs conditions de vie. Le clientélisme politique prospère d’autant mieux que la population qu’il cherche à maîtriser est habitée par la peur de la précarité. Les territoires les plus pauvres sont donc souvent les plus touchés par le clientélisme, ce qui contribue encore à leur stigmatisation d’archaïsme. Il est important de distinguer cette relation clientélaire des privilèges qu’une bourgeoisie d’affaires pourra tirer d’une relation étroite avec les sphères de pouvoir, pour y décrocher exemption, facilité de permis de construire ou d’aménagement, ou gains de concours et d’appel d’offres. Le clientélisme n’est pas la corruption des pauvres. C’est un système d’échange, asymétrique, entre un patron et des clients.

Enfin, une troisième composante du clientélisme politique n’est pas, ou pas seulement, directement ou indirectement liée au leader par des prébendes, mais d’abord par des libéralités : des permissions d’existence, de la reconnaissance symbolique, de la facilitation d’existence communautaire. Le communautarisme politique consiste alors à améliorer les conditions d’exercice des cultes, à reconnaître et aider des spécificités culturelles et communautaires. Georges Freche s’est longtemps appuyé sur les réseaux de rapatriés d’Algérie et du Maghreb. Il se vantait ainsi à la fin du siècle dernier d’avoir sur ses listes aux municipales des représentants de toutes les « sensibilités pieds-noirs », de plus progressistes aux anciens de l’OAS. Mais il y avait aussi des personnalités issues des communautés judaïques et protestantes, puis des milieux catholiques, grâce notamment à l’arrivée en 1995 de celui que la frêchie appelait alors « l’homme de l’Évêché » : Philippe Saurel. Toutes les communautés n’aspiraient forcément à avoir un représentant élu, toutes n’y avaient pas droit non plus. Mais la relation avec les communautés gitanes sédentarisées a toujours fait l’objet d’une attention particulière, de recrutements ( chez « l’ami » Louis Nicollin, mais aussi dans les machineries de l’opéra), et de visites mises en scène. D’autres communautés étaient sciemment « sous-traitées » par des partenaires politiques. Ainsi, la communauté franco-marocaine, après avoir vainement espéré une reconnaissance au cœur du système, s’est tournée vers l’entreprise politique du leader des écologistes dans les années 90 et 2000, Jean-Louis Roumégas, lui permettant investiture et poids dans les négociations, jusqu’à ce que l’instigateur de ce lobby communautaire, Mustapha Majdoul, prenne son autonomie et capte le leadership à son propre profit.

L’ensemble de ce système et de ces sous-systèmes a permis à Georges Freche de se maintenir au pouvoir à moindre effort, dans une ville où la croissance démographique était tout à la fois le premier moteur économique, et le plus grand danger politique. Toute croissance démographique forte induit un renouvellement de la population. Et le « turn-over » montpelliérain est particulièrement fort, quand on sait qu’il arrive chaque année depuis 20 ans quelques 20 000 nouveaux habitants, et qu’il en part presque autant. Or, rien ne menace plus la stabilité d’un système d’allégeances que les changements sociologiques induits par une croissance démographique forte.

Aussi, au contraire des systèmes clientélaires marseillais ou lillois dans lesquels le mécanisme clientéliste est aussi un facteur d’intégration des nouvelles populations, le système frêchiste s’est gardé de tout effort d’intégration politique des nouveaux arrivants. Ainsi, jusqu’au début de la décennie 2010, Montpellier est resté l’une des grandes villes de France dont le corps électoral était l’un des plus faibles par rapport à sa population : en 2001, la ville comptait 116 000 électeurs pour 225 000 habitants. Et sur ces 116 000 électeurs, entre 12 000 et 15 000 n’habitaient plus à Montpellier, comme en témoignaient les retours de cartes électorales. C’était donc moins de la moitié de la population qui pouvait voter. Et la participation était, elle aussi, très basse : en dessous de 60% pour les élections municipales. Il suffisait donc à Georges Frêche d’attirer à lui et de maîtriser 15% de la population totale pour réunir 30% des voix aux 1ers tours des élections, et de s’assurer la victoire. Ainsi, parti d’un capital de 27 473 voix au 1er tour de l’élection municipale de 1977, il réunira 34 500 électeurs en 1983, 35 000 en 1989, 32 000 en 1995, 33 000 en 2001. Et Hélène Mandroux lui succédera en 2009 en réunissant 36 000 voix au 1er tour. Remarquable stabilité d’un système s’appuyant sur 15% de la population de la ville-centre.

Un système fragilisé par les batailles d’héritage

Ce système clientéliste et communautariste, qui assurait le socle essentiel à la construction des victoires électorales frêchistes, a été mis a mal par deux fois. Une première fois sous le mandat d’Hélène Mandroux, rentrée en opposition avec Georges Frêche, qui l’a en retour privé d’une bonne partie du soutien des réseaux historiques. Et une deuxième fois lorsqu’il s’est agi de désigner le successeur de la maire, dans une double bataille interne : la dissidence de Philippe Saurel, qui va tenter d’emmener avec lui une partie des réseaux historiques, et l’investiture du candidat socialiste, qui va marquer la victoire de Jean-Pierre Moure sur Michaël Delafosse dans une élection largement commentée et controversée, où vont réapparaître tous les fantômes du clientélisme historique de la frêchie pour faire basculer le scrutin en faveur de Jean-Pierre Moure. Dans la défaite, Michaël Delafosse va se construire une image de chevalier blanc, qui ne mange pas de ce pain-là, et qui veut en finir avec les dérives clientélistes.
Philippe Saurel, lui, va publiquement se positionner comme l’anti-système. Mais l’homme est un vieux routier. Il part avec ces réseaux de toujours : une partie du vote catholique, le réseau des barons de Caravètes, aristocratie symbolique d’une population « indigène » noyée sous la masse des néo-montpelliérains, et une partie des réseaux francs-maçons, et notamment de la Grande Loge de France, dont il est l’un des vénérables. Mais c’est insuffisant pour gagner la ville. Philippe Saurel le sait. Trois ans plus tôt, il avait sauvé son poste de conseiller général du 3e canton face à la percée de l’écologiste Nicolas Dubourg en mobilisant ardemment les locataires ACM du canton entre les deux tours. Dans la bataille de 2014, il cherchera à reprendre systématiquement au président de l’agglomération tous les maillons du système frêchiste qui se sentent abandonnés par la mort du leader historique. Sa première grande prise, c’est celle de Marlène et Robert Castre, dirigeants de la Maison des Rapatriés, avec qui Jean-Pierre Moure a commis l’erreur de ne pas laisser la place qu’ils estiment être la leur dans sa propre liste. Son deuxième point d’appui, c’est la conquête des agents de la mairie, à qui il promettra reconnaissance et valorisation. À l’électorat catholique, il promet de donner un lustre international aux fêtes de la Saint-Roch, et un appui sans faille aux écoles privées. Aux associations les plus en pointe des quartiers populaires, il distille la faiblesse de la maire sortante, notamment dans la gestion du dossier du Petit-Bard. Partout le message est le même : les « héritiers en place ne sont pas à la hauteur, ils maltraitent les clientèles historiques et se désintéressent des communautés fidèles ». C’est cette habilité à récupérer à son profit la majeure partie du système clientéliste qui lui permettra de se hisser si haut au premier tour. La dynamique engendrée, et les erreurs grossières de son adversaire feront le reste.
Six ans plus tard, le maire sortant a perdu l’essentiel de son socle, et particulièrement le soutien des agents de la mairie et de la métropole. Des 16 836 voix du 1er tour de 2014, il ne reste que 9908 au 1er tour de 2020, et un score de 19% qui le place en très mauvaise position, et parmi les plus bas scores des maires sortants de grandes villes. Ainsi qu’il le dira lui-même lors d’un bureau municipal enregistré au mois d’avril 2020 : « Il est bien évident que nous n’étions pas fringants pour le 2e tour, hein. Le ciel en a décidé autrement. C’est comme ça qu’il faut le voir. Le Grand Architecte a parlé, et le corona est arrivé ».

« Peut-être est-ce cela le plus difficile, n’avoir jamais pu haïr Georges, mais n’avoir jamais pu l’absoudre non plus. » Une citation de Delphine de Vigan dans « Rien ne s’oppose à la nuit« , qui n’a aucun rapport avec le sujet. Image : Le Président ©Yves Jeuland

Le vieux système ne fait plus recette

C’est peu dire que la crise sanitaire a permis au maire de sortant de rebondir. L’opération de communication est rapidement orchestrée : dépliants signés de son nom, affichage sur tous les canaux officiels, et multiplication des photos « en action » : Philippe Saurel portant une cagette, un carton de masques, un masque, etc. L’exercice est à double tranchant : soit l’électeur croit dur comme fer à la figure du sauveur, soit il croit être dans un remake de Bernard Kouchner portant un sac de riz. Aussi l’opération est-elle doublée d’une savante et méthodique campagne de rabattage de la clientèle absente du 1er tour, et d’appels du pied communautaristes. Ce sont les représentants proclamés de la communauté gitane qui débutent le bal. Engagés auprès de Patrick Vignal lors du 1er tour, ils accompagnent le maire sortant dans la cité Gély dès le 27 mai, lors d’une distribution de masques très médiatisée. Les mêmes signeront, dans la dernière ligne droite avant le 2e tour, un engagement à le soutenir en échange d’une attention particulière de ce dernier aux quartiers que les leaders gitans estimaient, il y a quelques semaines encore, totalement délaissés par l’équipe sortante. Sans réserve de voix, sans alliances pour créer une dynamique, l’équipe sortante va multiplier les promesses, et les efforts pour faire voter les absents du 1er tour. Promesses de primes pour les agents de la collectivité exposés durant le confinement, agrandissement des surfaces des terrasses allouées aux bars et aux restaurants, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. En dessous, une partie de l’équipe s’active pour faire voter, personnellement ou par procuration, des « redevables » et des communautés. Ainsi, dans les derniers jours de juin, un mail parcourt la communauté juive, signé du président du B’Nai B’Rith. Dans ce long courrier, celui qui se présente comme « un très vieux militant communautaire » tient à fart part à sa communauté de « quelques faits incontournables », parmi lesquels figurent le combat de Philippe Saurel contre le BDS, l’énumération de ses colistiers d’origine juive, le rappel des subventions allouées par l’équipe sortante à diverses associations de la communauté, et l’absence d’équivalents dans les listes concurrentes. Dans cette même période, c’est une série de SMS qui arrivent sur les portables d’une partie de la communauté musulmane. Là aussi, ses SMS sont signés par quelqu’un de connu dans la communauté musulmane montpelliéraine : « Comme vous le savez dans le travail de la dawaa et du tabligh dans lequel je suis investi, toute activité politique est interdite ». C’est donc « à titre personnel » que l’auteur du SMS énumère lui aussi les « faits vérifiés » qui l’amène au « constat clair et net » que seule l’équipe sortante « a été juste et équitable concernant la liberté des musulmans à Montpellier », tandis que son principal adversaire a demandé aux communistes « d’enlever de la liste la femme qui est voilée ». La conclusion du SMS est saisissante : « Dans ces moments, c’est soi on se réveille tous et on prend un quart d’heure pour aller voter ou alors on reste endormis à encore discuter si c’est halal ou pas de voter pendant que nos ennemis nous massacre par derrière. Et celui qui reste endormis longtemps risque de vivre un vrai cauchemar ». Il faut dire que l’auteur du SMS n’est pas un modéré. Il adhère au tabligh, une branche ultrafondamentaliste de l’islam, qui prône un islam revivaliste et prédicateur. Le tabligh, considéré par les frères musulmans comme une « secte radicale » est notamment dans le collimateur des services antiterroristes pour s’être retrouvée plusieurs fois en position d’animation de mosquées à l’épicentre de départs vers la Syrie, à Lunel en particulier. Pourtant, le vendredi 26 juin, alors que le maire sortant vient d’autoriser pour la première fois depuis le déconfinement une prière publique du vendredi, en mettant à disposition de la communauté musulmane de Près d’Arènes le stade municipal Roger Charrier, c’est au mot près le même appel au vote Saurel que les fidèles entendront, en français, juste avant la prière rituelle. Force est de constater que tous ces efforts n‘ont pas été vains. Entre les deux tours, Philippe Saurel a gagné 8000 voix. Insuffisant toutefois pour doubler son adversaire. Les appels au vote communautaire sont de moins en moins efficaces. Dans la communauté juive, le mail du président du B’Nai B’rith a produit une vague de protestations dans une communauté où justement, les oppositions sont vives, non seulement sur la question d’Israël, mais aussi sur la politique française. Les réponses au mail sont parfois cinglantes : « La communauté juive de Montpellier est multiple et ses membres ont différentes opinions politiques et philosophiques à respecter » « Cet appel est une insulte à la communauté, dont chacun des membres est à la fois à même de juger, de comprendre, et de choisir individuellement ce qu’il fera dimanche prochain ».

Un inhabituel prêche politique avant la prière du vendredi opportunément autorisée dans un stade municipal deux jours avant le 2e tour de l’élection.
« Une première après le Covid-19 », dixit le tract des organisateurs


Dans la communauté musulmane, l’écho de l’appel au vote communautariste est manifestement limité. « Le vote musulman n’existe pas, c’est un fantasme des islamistes radicaux d’imaginer régner sur les consciences des fidèles » déclare un fin connaisseur des communautés musulmanes montpelliéraines. « Cet appel vient d’une branche radicale, elle crée l’inverse du résultat escompté : c’est un repoussoir ». L’analyse des cahiers d’émargement des bureaux de vote de la Cité Saint-Martin tend à lui donner raison. La mobilisation du deuxième tour dans les quatre bureaux de vote de l’école maternelle Cocteau et de la Maison pour Tous Caillens est dans la moyenne de la ville : soit 27,8% de nouveaux électeurs. Si Ph. Saurel gagne 228 voix entre les deux tours, M. Delafosse en gagne également 150, et Mohed Altrad 13. Surtout, la mobilisation de la communauté musulmane y reste invisible. À l’inverse, on y aperçoit une trentaine de nouveaux électeurs issus des communautés de Mayotte et de Centrafrique, et autant de rapatriés résidents dans les zones pavillonnaires. Les « Pieds-noirs », justement, sont une des communautés les plus impliquées historiquement dans le dispositif électoral frêchiste. Gérard Castre, adjoint sortant à la vie associative, a bien failli prendre sa retraite avant la campagne. Mais Philippe Saurel a persuadé l’ancien dirigeant de la Maison des Rapatriés de rempiler, à 77 ans, dans l’espoir de mobiliser encore le vote des rapatriés. Mais dans l’entourage de Gérard Castre, on sait que ce vote n’existe quasiment plus. « Il y a encore 15 ou 20 ans, on pouvait dire que les rapatriés représentaient un vivier de 10 000 voix, mais aujourd’hui, si ça représente 800 personnes, c’est le bout du monde ». Le « vote pied-noir » n’existe plus.
Et le « vote gitan » ? Depuis plusieurs années, une génération de représentants de la communauté gitane, avec à leur tête Fernand « »Yaka » Maraval, fils de l’Indien, ancien patriarche de la communauté, et Stéphane « Nano » Hernandez, cherchent à incarner une expression politique des gitans sédentarisés montpelliérains au sein d’un collectif des quartiers, le CDS. Pour Yaka, la communauté gitane représente « 7 à 8000 votes, et 80% nous suivent ». La réalité électorale semble pourtant bien différente. Au 1er tour, le CDS s’est allié à Patrick Vignal, qui n’a réuni que 3163 voix, dont toutes n’étaient pas issues de la communauté gitane, loin de là. Le ralliement à Philippe Saurel au 2e tour ne semble pas avoir apporté des résultats très différents. Dans les bureaux 72, 77 et 78 de Figuerolles, qui englobent la cité Gély et le bas du faubourg, le gain de Ph. Saurel d’un tour à l’autre est de 270 voix. Aux Marels, bureau 111, son gain est de 120 voix. À Aiguelongue, autour de Montasinos, également 120 voix. Toutes ne sont pas attribuables à la mobilisation des communautés gitanes. Dans ces trois principaux secteurs de résidences gitanes, le gain communautaire ne paraît pas pouvoir excéder 500 voix. Très loin des milliers annoncées.

Quelques voix grappillées dans des niches, au prix d’un déploiement disproportionné d’énergie Image Flickr ©Lesum

La fin d’un système, pas la fin du clientélisme

Le communautarisme, tel qu’il a été organisé par Georges Frêche, ne fait plus recette. Plus suffisamment pour espérer gagner ou se maintenir au pouvoir. Reste des poches clientélistes. Dans les bureaux de la Mosson, où Philippe Saurel réalise ses meilleurs scores, des « accès de citoyenneté » sont ainsi apparus dans les ensembles de logement sociaux. 50 nouveaux électeurs venus des tours Uranus et Saturne, 80 des tours Gémeaux, à moindre niveau dans les résidences Neptune, aux allées du Bois, au logis des Pins, aux Flamants Roses, au Belvédère. Sur les 9 bureaux de vote de la Paillade, 864 électeurs qui n’avaient pas voté au 1er tour se sont déplacés au second. Et Ph. Saurel gagne entre les 2 tours 692 voix. Là encore, la mobilisation est considérable à l’échelle du quartier, mais bien insuffisante pour faire basculer la ville. Et il est impossible d’attribuer ces élans de citoyenneté à la seule envie de reconduire le maire sortant. Dans ce même laps de temps, Michaêl Delafosse gagne 452 voix sur ces bureaux. Certes, il disposait de réservoirs constitués des 115 voix portées sur la liste EELV, et d’une fraction considérable des 200 voix portées sur Nous Sommes et Ollier. Il reste un gain de 200 voix sur le quartier, sur lequel l’entourage du nouveau maire se défend de toute tentative clientéliste. « Le clientélisme, on a vu en 2014 que ça ne marchait plus. Ça enlève plus de voix que ça n’en apporte » jure Christian Assaf.
Restent, certainement, des queues de comètes du système. On a vu ainsi l’ancien recruteur en chef de Mustapha Majdoul et Jean-Louis Roumégas, Nabil Difaï, réapparaître entre les deux tours dans la liste des 100 soutiens de Michaël Delafosse. L’homme, qui n’avait pas voté au 1er tour, a peut être emmené avec lui une quinzaine de proches et de voisins de la résidence Ceres. Un effort infinitésimal à l’aune du résultat final.

D’autres « poches de citoyenneté » sont repérables dans les cahiers d’émargement. Et toutes aussi dérisoires. Ainsi, cet EHPAD catholique dans lequel pas moins de 16 des 54 résidents ont décidé d’aller voter ou donner procuration pour le 2e tour. Ces exemples dessinent finalement la réalité du clientélisme montpelliérain en 2021 : un système âgé, dont les profits se comptent en poignées de voix grappillées dans d’anciennes niches électorales, au prix d’un déploiement d’énergie disproportionné.
Ce constat ne signifie pas la fin du clientélisme montpelliérain, seulement la fin d’un système clientéliste usé par les différentes tentatives de captation, et l’échec du dernier héritier à tenir les promesses qui l’avaient lié à ses clientèles.
Mais Montpellier reste une ville pauvre. Et tant qu’elle restera pauvre, la tentation clientéliste pourra y refleurir. Car la pauvreté et la précarité sont, de tout temps, les meilleurs terreaux des entreprises clientélistes et communautaristes.

De qui ?, De quoi ?

L’incomparable bleu de la gentiane acaule

Quinze ans. J’avais quinze ans. Je construisais encore des cabanes dans la forêt, et je me laissais rouler des pelles par les amies de ma tante. Mon cousin avait 3 ans, ma cousine allait arriver un an plus tard. Mitterrand venait d’être élu. 
Je crois que c’est l’année où je suis allé dormir chez le voisin. Il avait aménagé une piaule au-dessus de chez lui, en prévision d’une reproduction possible de la fierté savoyarde. Les chats se réunissaient dans la grange d’à côté pour déterminer l’ordre de passage auprès des chattes en chaleur du village. Ce doit être l’été d’avant celui où l’on a fait le toit du chalet.
Certains soirs je montais à la station en cachette. Il y avait toujours une voiture pour m’emmener. Et la plupart du temps je redescendais en courant, par la forêt. Je n’y voyais rien, je connaissais le sentier, les pierres sur lesquelles prendre appui, les racines à esquiver. Je passais une partie de mon temps avec le club ado de la station. Les filles étaient belles et nous n’avions envie que d’une chose, c’était d’apprendre à nous aimer les uns les autres. L’herbe était aussi bonne à se rouler dedans qu’à fumer. Ce fut l’un des plus beaux étés de ma vie. 
Tu en étais le seul confident. Toutes les conneries que j’ai faites cet été-là, tu es le seul qui en a eu à connaître. Je te les confiais le soir, quand nous fumions sur la terrasse, ou le jour, quand nous étions seuls et ensemble. C’était l’été où tu passais de l’état de figure que l’enfant que j’avais été admirait, à celui de l’homme dont la présence m’aidait à devenir adulte. L’adulte en qui j’avais totalement confiance.
Quinze ans. Quinze ans de souvenirs réguliers par lesquels tu continues à vivre paisiblement par la mémoire. Quinze ans que tu as laissé la vie te quitter. Dans le calme. Dans l’incommensurable silence de la douleur muette. Quinze ans, ça commence à faire un sacré bail, pour tout le monde. Tes traits ne s’effacent pas. Mais quand je pense à toi, je ne vois pas ton visage. Je vois ce chemin imaginaire, ce lit de ruisseau estival que tu empruntais l’hiver, alors qu’il était couvert de neige. Cette herbe verte et parsemée de couleurs d’été, du bleu profond des gentianes acaules, du jaune discret des primevères d’altitude, du bleu pâle des myosotis, du rose des populaires. Et cet abri de pierres plates, ce cairn où reposent tes cendres. 
C’est de là que se tissent les toiles des souvenirs. Là qu’ils se fixent. Là qu’ils pulsent, doucement, calmement. C’est le lieu du repos. Du tien. Des tiens.
C’est là que j’ai vraiment apprivoisé la mort pour la première fois.
Bien sûr que l’on aimerait prolonger. Revivre. Qu’aurais-je pu sacrifier pour une seule, unique et dernière balade à skis avec toi ? Sur une douce neige de printemps, silencieuse et chatoyante. Ou dans la fureur d’une pente froide et perfide, peur dominée, sueur glacée. Mais ça ne servirait à rien. Car rien ne serait égal aux moments vécus. Aux souvenirs. 
Quinze ans. L’âge des alcools à maturité, qui sentent le musc, le vieux cuir, qui emplissent la bouche de cette volupté sans égale et sans crainte, et qui laissent une fois partis cette inimitable impression de plénitude et d’acceptation.
Je te salue mon oncle, figure de paix et d’amour, si heureux que je suis de t’avoir rencontré.

De qui ?, De quoi ?

Les enfers ou le paradis de mon oncle

Les Enfers sont au dessus de moi, ils l’ont toujours été. C’est l’un des chemins dont j’ai le plus rêvé, de ma vie entière. À skis l’hiver, en courant l’été, en rêvant pendant mon sommeil.
Enfant, j’ai mis longtemps à dompter les Enfers. C’est mon oncle qui m’y a guidé. Plus tard, il m’y a souvent emmené après nos journées de travail. Nous prenions les dernières remontées avant la fermeture des pistes. Le propos était simple : il fallait que j’acquière de la vitesse, et que je dompte ce grain de folie nécessaire aux skieurs de descente. Alors, du sommet de Tête d’Albiez jusqu’en bas du Plan du Four, sans s’arrêter, 850 mètres de dénivelé. Et pour commencer, les Enfers. Son paradis.

Les Enfers sont comme des mantes religieuses. Elles vous laissent étourdis, vous consomme d’envie. Elles sont des veuves noires qui cherchent votre compagnie. Comme beaucoup de ces pistes abruptes, elles profitent d’une situation particulière. Une exposition au nord, pour conserver au mieux la neige. Une déclivité inversée, pour mieux la garder fraîche. Une grande pente, pour décourager les petits. Un dévers éhonté, pour faire fuir les cossards. Une corniche abondante, pour faire peur aux plus forts. Et un champ de bosses, comme un champ de patates, un labyrinthe de creux, de collines froides, de baignoires anciennes, de vallons meurtriers.
Elle, comme ses soeurs, ne pardonne rien. Ni la faute de cares, ni l’inversion avortée. Elle se repaît de ta peur. Il te faut l’attaquer. Les épaules face à la pente. Il faut la regarder au fond de ses yeux de glace et lui imposer ton propre chemin.
Tirer parti de la force qu’elle te renvoie. Éviter l’obstacle auquel elle te destine pour mieux dessiner ce qui t’aidera à l’aimer.
Mon oncle était le maître des Enfers.
Il n’avait pas peur de la mort.
La mort s’est d’abord cachée en son sein. Puis elle l’a rongé, doucement, douloureusement. Mais l’homme est resté debout, tant qu’il avait encore des adieux à faire.
Il a d’abord dû compter ce qu’il lui restait à vivre en mois. Aux années, il n’avait plus droit. Puis vint un moment où il a compté des semaines. Puis il s’est mis à regarder des jours, des jours beaux comme des derniers. Et dans ces jours, quelques minutes de conscience, de lucidité. De dialogue. D’écoute. Pour tendre une dernière fois la main aux siens. Cette main décharnée. Au bout de ce corps de sportif dont il ne restait plus rien, qu’un squelette qu’une équipe de soignants amena doucement de l’autre côté de la vie. Il a refusé la fulgurance, et il a refusé de dormir. Il s’est éteint d’épuisement. De fatigue. Son corps avait tant lutté.
Dans ma famille d’athées, la mort est une fatalité. C’est à nous d’y faire face, et aucun prêtre ne vient nous aider. C’est aux plus proches d’être les passeurs, de la vie de chair aux souvenirs de l’être.
Cela fait quatorze ans aujourd’hui que mon oncle a pris congé des vivants. Ses cendres reposent au bord d’un ruisseau d’altitude. C’est dans un petit vallon qu’a été dispersé ce qui restait de son corps enfin délivré, pour que son âme et son souvenir puissent scintiller au soleil, comme une étoile d’argent.
Je n’ai pas besoin d’y aller pour le raviver. Je l’ai incorporé dans ma chair et dans mon esprit.
Il continue à vivre dans ceux qui l’ont aimé, et dans cette nature généreuse que ses cendres ont contribué à fertiliser. 
Mon oncle vit dans tous les sabots de vénus, dans toutes les gentianes acaule, dans tous les edelweiss, dans tous les lys martagons.

« La mort est un problème de vivants. Morts, les êtres humains n’ont pas de problèmes », disait Norbert Elias.
Aujourd’hui, pour célébrer ta mémoire, j’ai fait un feu. Et j’ai remis bout à bout des mots que j’avais couché alors que tu ne pouvais déjà plus te lever.
Tu ne le vois pas, tu n’en sauras rien. Ce présent n’est pas pour toi, mais pour ceux des tiens qui sont encore présents. Je t’embrasse.

De quoi ?

L’État comme un poulet sans tête

Hier, j’ai suivi pendant un long moment le cortège de l’acte XI des gilets jaunes montpelliérains, que les gendarmes mobiles essayaient d’évacuer de la place de la Comédie. Je pensais à l’interview d’Olivier Filieulle, chercheur sérieux qui, depuis des années constate et déplore le changement dans les stratégies de maintien de l’ordre en France, leur « incapacité à mettre en place des stratégies de désescalade en s’inspirant de ce qui se pratique efficacement ailleurs en Europe », alors je me suis principalement focalisé sur l’observation des mouvements et stratégies des forces de l’ordre et de leurs conséquences. Cela fait plusieurs années que je m’intéresse aux questions de sécurité, depuis la vague d’attentats de 2015. En parallèle de la lutte anti-terroriste (qui m’a principalement occupé alors), j’ai découvert les nouvelles doctrines de maintien de l’ordre, j’ai vu les ficelles d’une administration qui, au nom de la lutte anti-terroriste, renforçait les possibilités offensives de ces stratégies de maintien de l’ordre.

Informé de ça, l’observation des forces de l’ordre face aux démonstrations hebdomadaires des gilets jaunes est très instructive. Face à une foule mouvante et hétéroclite, qui ne clive pas le flux passant, mais s’y insère, bouge vite, peut se replier et repartir, les forces de l’ordre semblent clairement dépassées. Depuis plusieurs années, les formes de manifestations ont changé. Les mouvements d’occupation (Occupy Wall Street, Occupy Madrid, Nuit Debout, …) ont changé une première fois la donne. Mais ils étaient statiques. Comme l’était d’ailleurs l’occupation des rond-points au départ des gilets jaunes. Mais les manifestations des samedis sont d’une toute autre forme. Ce n’est pas une occupation statique, c’est une occupation mobile. Ce qui importe aux gilets jaunes, c’est d’occuper l’espace public : « À nous, À nous, la rue est à nous ».

L’occupation mouvante met à mal la doctrine de maintien de l’ordre

Face à cette occupation mouvante, les forces de l’ordre n’ont aujourd’hui que deux réponses : sécuriser les abords des préfectures, comme s’il fallait vraiment marquer le fait que l’État était assiégé, et empêcher l’occupation des plus grandes places. La Comédie à Montpellier, le Capitole à Toulouse, Bellecour à Lyon, etc. L’acte XI montpelliérain a montré toute l’inanité de cette stratégie.

Hier, à 17h, après avoir repoussé sans sommation les quelques gilets jaunes qui stationnaient devant la préfecture de l’Hérault, les gendarmes mobiles ont vidé une première fois la place de la Comédie en l’arrosant largement, et sans discernement, de gaz lacrymogènes. Ce qui est toujours frappant dans cette première séquence, qui se répète de façon quasi hebdomadaire, c’est qu’elle s’applique sur une place large, et une foule qui dépasse largement les gilets jaunes. Aussi, la première salve envoie en pleurs les très nombreux passants, chalands, touristes, qui la traversaient d’autant plus facilement à ce moment-là qu’aucun signe de violence urbaine n’était perceptible. Rien de tel pour fixer, dans une majorité d’esprits présents à ce moment-là, que le geste est disproportionné et sans fondement. « Ils sont fous ! ». « C’est quoi ce b….l ? » « On a rien fait ».

Bien sûr, la foule ne peut pas se disperser comme ça. Les passants veulent reprendre le cours de leur périple, d’autres veulent rejoindre un parking, une maison. Donc la vie revient une fois le gaz dissipé, mais la place n’est plus la même. Les camions des CRS ou des GM ont bougé, stationnent désormais sur un front. Hier, pour une raison incompréhensible, ce front s’est stationné de façon à repousser les manifestants sur l’Esplanade, et non vers la gare. Les scènes, là, deviennent surréalistes. J’ai ainsi vu tomber une jolie grenade GLI F4 en plein croisement de la Comédie, de l’Esplanade et du Triangle (l’une des zones piétonnes les plus denses de France), et ce alors même que des gens sortaient des commerces du Triangle, sans jamais imaginer que « leurs » forces de l’ordre venaient de transformer l’espace en zone de guérilla.

Les gilets jaunes, eux, ont reflué sur l’Esplanade. Ils ont visiblement fini par comprendre, à force de répéter l’action chaque semaine, qu’il ne servaient à rien de se faire nasser en partant vers la gare, et que l’Esplanade et ses hectares arborés était un repli beaucoup plus serein.

Les forces de l’ordre ont filtré ou bouché l’accès à la Comédie, jusqu’à ce qu’un groupe de 300 manifestants décident de remonter vers la préfecture par les ruelles médiévales. Cinq minutes après, ordre de déplacement des unités à pied vers la Préfecture. Les manifestants sont repoussés rue Foch, puis sur le Peyrou. Ils se séparent, puis se regroupent au bord de l’Ecusson. La nuit est tombée, les gilets jaunes sont rangés.

Garder le Peyrou ou l’Arc de Triomphe ? Le cortège, lui, est déjà reparti.

Chaque semaine, les protestataires apprennent un peu plus comment déjouer les stratégies policières

Contrairement à l’acte IX, où une quinzaine de black blocks étaient présents, il n’y a là que des jeunes, qui veulent répondre au rendez-vous de « la nuit jaune ». Objectif : 20h30 au Peyrou. Ils sont jeunes mais largement aguerris. La plupart d’entre eux sont présents depuis les premiers actes. Ils échangent sur les stratégies du camp d’en face, ils prennent garde aux débordements des quelques excités du cortège. Mais on sent chez toutes et tous l’envie de jouer, de fatiguer l’État et ses représentants casqués, et, surtout, de tenir le pavé.

Pendant ce temps, les forces de l’ordre se sont retirées. Les unités casquées sont stationnées devant la Préfecture et sur la Comédie, quelques voitures siglées sont stationnées à des carrefours. Les voitures banalisées de la BAC sont aux abords de la Gare ou circulent.

La plupart des membres du cortège connaissent ces véhicules par coeur. Ils en connaissent même les occupants. Le drône que la police utilisait dans l’après-midi est inopérant depuis plusieurs heures. Il faut dire qu’il y a dans le cortège un ou deux lance-pierres précis. Je fais des tours de ville en vélo pour observer les positions, et je retrouve le cortège… sur l’Esplanade. Beaucoup ont envie d’amener les forces de l’ordre a s’avancer dans la zone arborée et peu éclairée. Ils montent une pseudo-barricade, plutôt un feu de palettes, en fait. Ce dont il s’agit là, c’est bien de la provocation : « Allez les gars, venez sur notre terrain ».

Le pire est que ça marche. Il ne faut pas dix minutes aux gendarmes mobiles pour s’avancer en colonne. De là, va commencer une séquence longue de près d’une heure. Le cortège descend les marches du Corum, semant les poubelles enflammées et tout ce qui fait obstacle à leurs poursuivants. Qui vont les poursuivre jusqu’au quai du Verdanson. Le cortège remonte bruyamment le quartier Antigone, traverse derrière la gare. Là, ils se font rattraper par des CRS véhiculés. Nouvelle course, incendies de poubelles au milieu de la route, blocage des voitures pour faire tampon entre eux et leurs poursuivants, etc. Comme un rite. Et les voitures qui klaxonnent, certaines de soutien, d’autres de colère, qu’importe. Le cortège veut être vu et entendu. Il veut remonter au Peyrou à 20h30, parce que c’est leur lieu de rendez-vous. Et à chaque séquence, ils apprennent plus. À chaque samedi, ils sont plus confrontés à l’usage disproportionné d’une violence d’État qu’ils estiment illégitime.

Durant l’acte XI, l’usage du flashball, des LBD40, a été beaucoup plus retenu dans la journée. Chaque lanceur de flashball est désormais équipé d’une caméra, cela n’est pas sans conséquence sur la retenue dans l’utilisation. Ça n’empêchera pas un accident grave le soir, quand un passant, un militaire en permission, sera gravement blessé par un tir de LBD40 alors qu’il sortait d’un restaurant.

Les street-medics, chaque semaine plus nombreux

Mais si les flashballs ont baissé dans la journée, l’usage des GLI F4, ces grenades lacrymogènes, assourdissantes et explosives, qui peuvent causer des blessures mortelles, s’est intensifié. Cette arme, la France est la seule à l’utiliser dans des opérations de maintien de l’ordre. Ailleurs, elle fait partie de l’arsenal de guerre, pas des gardiens de la paix. La plupart des manifestants que j’ai croisé hier soir sont équipés de lunettes, de masques, certains de casques, de cagoules, leurs sacs contiennent des mini-trousses de secours, le groupe est en contact quasi constant avec les équipes de street-médic, toujours plus nombreuses.

Et les forces de l’ordre ? Elles sont perdues. Samedi soir, durant cet acte XI, j’ai vu et entendu l’un des motards de la police nationale exprimer son incompréhension devant la stratégie des manifestants. « Ils n’ont pas de but! » « Ils vont nous faire tourner en rond toute la nuit ». Le gradé des gendarmes mobiles à qui il parlait semblait tout aussi hésitant. « Avançons sur eux ». « Ça ne sert à rien ». « Alors allons-y a pied ».

Et finalement, non. La décision, ce fut de rester stationnés encore devant la Préfecture. Garder l’État. Et comme l’État, incapable de faire face à cette crise inédite, les forces de l’ordre semblent dans l’incapacité de changer de doctrine face aux changements de rythmes et de façons de protester. Hier, les forces de l’ordre m’ont juste donné l’impression de courir comme des poulets sans tête. Au moment où beaucoup de responsables de la police pensent que le mouvement est parti pour durer, on comprend les interrogations qui parcourent la hiérarchie policière. Et c’est encore l’hiver…

De qui ?, De quoi ?

Jan Palach est une flamme vivante

Du plus loin que je me souvienne des fondations de ma « formation politique », il y a d’abord la lecture de Dieu et l’État de Mikhaïl Bakounine, puis le choc sensoriel, émotionnel, de la découverte de l’histoire tragique de Jan Palach. Je dois cette découverte à Marcel Pacaut, qui m’enseignait l’histoire des idées politiques à Science-Po Lyon. Marcel était un personnage haut en couleur, qui faisait cours en parcourant les travées de l’amphi, à la recherche de la cigarette qu’il allait taxer à l’étudiant qui l’aurait négligemment laissé au bord de sa table. De sa voix jaillissait des noms, des concepts, qui prenait corps et chair dans des histoires que le vieux médiéviste savait délivrer dans une langue haute en couleurs. Le jour où Jan Palach l’immolé surgit du fond de cette gorge érudite, le vieux professeur lâcha son émotion devant ce sacrifice ultime du jeune homme pour la liberté des siens.
C’était il y a tout juste cinquante ans. Le 16 janvier 1969, cinq mois après l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée rouge, Jan Palace, étudiant en philosophie, s’immole en public pour protester contre l’indifférence de l’Europe face à la « normalisation » soviétique de son pays. Ce même pays que, 30 ans plus tôt, l’Europe avait laissé envahir par Hitler dans une indifférence similaire.
Jan Palach mourra quelques jours plus tard. Deux autres immolations suivront, celles de Jan Zajic et celle d’Evzen Plocek.
Dans son manteau, Jan Palach laisse deux lettres, l’une à sa famille, l’autre à ses amis : « La Torche n°1 ».
Il ne demande formellement que deux choses : que soit mit fin à la censure, et à la distribution du journal des occupants russes, Zpravy. Mais il cherche autre chose : réveiller la population tchèque, la choquer par son sacrifice, et l’amener à résister à la nuit qui menace de l’écraser.
Il faudra 20 ans pour sortir de la nuit soviétique. Il faudra attendre janvier 1989, la « semaine Palach », et l’emprisonnement de Vaclav Havel pour qu’enfin la Tchécoslovaquie reprenne le cours de son histoire démocratique.
Le monde a changé depuis le sacrifice de Jan Palach. Le néo-libéralisme autoritaire a quasiment remplacé toutes les autres formes d’oppression. Il est plus insidieux, plus protéïforme,  et la démocratie est plus que jamais son ennemi. Et l’Europe ? Une Europe existe, mais elle est toujours incapable de garantir la liberté et la démocratie, y compris au sein de ses frontières.
Depuis cinquante, Jan Palach est un symbole de la résistance à l’oppression, de la lutte pour la démocratie et la liberté d’expression. Quoi de plus actuel aujourd’hui ?

Burning Bush, mini-série et film d’Agneska Holland – 2013

Photo : Mémorial Jan Palach, place Venceslas, Prague, sculpture de Barbora Vesela. Crédit photo Mika Hiironniemi

Ça s'écoute, De quoi ?

Avis de vent fort sur les musiques actuelles

Longtemps, les musiques actuelles furent séparées en deux mondes quasi autonomes : d’un côté les grandes salles et les grands festivals, soumis aux appétits des grands labels et des manœuvres de capitaines d’industrie, de l’autre  les petites salles, associatives, publiques ou indépendantes, qui jouaient une partition de défricheurs, dans des espaces régionaux. Deux mondes au fonctionnement différent, celui des gros contrats et celui des petites subventions, celui des managers et celui des rockers rebelles. Deux univers culturels, qui se parlaient parfois, autour d’artistes souvent légendaires qui cherchaient encore des petites salles pour mettre le feu à un public fidèle. Et puis le monde a changé. Les disques se sont moins vendus, la scène est redevenue un enjeu économique majeur, et la logique des concentrations industrielles, des intégrations horizontales ou verticales, toute la panoplie des perversions financières menace de sortir des frontières du gigantisme pour infiltrer le monde des petites jauges. Et ce n’est pas une bonne nouvelle.

 

La musique adoucit les mœurs. C’est Aristote qui le disait, condensant en une phrase un développement beaucoup plus long de son maître Platon. Et dans la bouche de Platon, c’était un reproche. Dans le Livre III de La République, le philosophe grec explique ainsi en substance que la classe des guerriers doit être préparée pour être sans cesse en alerte, prête à combattre, et qu’il faut donc bannir, dans son éducation, « les harmonies molles et les mélodies douces ». Il ne faudrait pas, autrement dit, que la musique adoucisse trop les mœurs. Et tout ça tombe très bien pour nous, penchés que nous sommes sur le théâtre des opérations en cours de la bataille mondiale pour le contrôle du rock, du rap, de la techno, du jazz ou de la world.
Longtemps la France fut résistante à la colonisation des grands groupes mondiaux de l’industrie culturelle. Elle posait son exception comme une fière ligne Maginot, arguant de la force intemporelle de son esprit cocardier.
Tout cela, lecteur, est en train de basculer. Les grandes salles de concert tombent aux mains des géants allemands ou américains, les moyennes se regroupent, on parle de concentration horizontale, de groupes à 360 degrés, et il y a plus d’articles de presse sur les musiques actuelles dans Les échos ou Boursorama que dans Télérama ou les Inrocks, deux des plus gros titres de presse culturelle et musicale française, tous deux propriétés de Mathieu Pigasse, également patron de Rock en Seine, associée depuis peu à AEG. AEG, Anschutz Entertainement Group, mastodonte des grandes salles de concert (les arenas, c’est leur idée), l’un des deux géants mondiaux, avec Live Nation, de l’industrie des musiques « actuelles ». Et les deux géants regardent la France avec envie.
Mais, fidèle à sa réputation, la fière patrie a déjà sa propre classe d’industriels prêts à régner sur le business musical. Lagardère, Fimalac, Vivendi, Coker/Colling & Cie, se partagent la majeure partie des Zéniths et une bonne poignée de jauges plus petites à Paris et un peu partout en France.
Partout ? Non. Dans cette guerre mondiale, l’Occitanie fait figure de village des irréductibles gaulois. Ou plutôt, faisait. Si le Zénith montpelliérain reste toujours la propriété de la métropole, via la société d’économie mixte Montpellier Events, et que personne ne veut de la très déficitaire Arena Sud de France, Toulouse vient de donner l’exploitation de son Zénith à Daniel Colling, l’inventeur du concept zénithal, qui en exploite déjà une dizaine, sans compter son empire berruyer (Colling est le cofondateur du Printemps de Bourges).
Dans les régions adjacentes, ça tombe comme à Gravelotte. Lagardère Sports and Entertainement a déjà mis la main sur les arenas d’Aix et de Bordeaux. Spass/Fimalac, le groupe de Marc Ladreit de Lacharrière (le « patron » de Pénélope Fillon, remember) possède le Zénith Omega de Marseille, les deux salles phocéennes du Silo et de la Chaudronnerie, et le complexe Axel Vega de Bordeaux. Vivendi n’est pas encore de la partie sur les équipements, mais le groupe de Vincent Bolloré vient de rafler la mise sur Garorock, le grand festival de Marmande porté pendant 20 ans par des subventions publiques. Cadeau.


Le célèbre slam de François Charon, dit Frah, chanteur de Shaka Ponk, magnifiquement shooté par Ludo Leleu, photographe rock de talent

 

La prise de pouvoir des tourneurs

Pourtant, en Occitanie, les connaisseurs se disent que le ver est dans le fruit. D’abord, Live Nation louche sur le Sud. Le géant américain a mis un pied dans Marsatac, et Montpellier lui a offert sur un plateau la délocalisation de I Love Techno. Ensuite, comme partout ailleurs, l’Occitanie voit arriver les phénomènes de concentration de programmations autour de quelques tourneurs. Les Déferlantes d’Argeles, par exemple, se sont associées avec Garorock et Beauregard dans une société dont Alias Production a pris des parts. Alias Production, ce sont des gérants ou cogérants de salles (La Maroquinerie, les Bouffes du Nord, le Bataclan), des organisateurs de festivals (Les Inrockuptibles), et un des plus gros catalogues de tourneur de France (d’Archive à Youssou N’Dour, en passant par Benabar, Nick Cave, P.J. Harvey et Lescop, et des dizaines d’autres).
Avec la chute des ventes de disques, la tournée est devenue une part essentielle des revenus des artistes et du secteur musical. Après des années de domination des labels – qui avaient des disques à vendre -, ce sont aujourd’hui les tourneurs qui prennent le pouvoir. Live Nation ou AEG ne produisent pas. Ils tournent, et diffusent eux-mêmes chaque fois qu’ils le peuvent. Pour les tourneurs français, résister aux bulldozers AEG et LiveNation signifie grossir, monter en puissance, et donc, en toute logique capitalistique, concentrer.
La concentration, c’est le maître mot du moment, chez les aspirants au gigantisme. Mutualiser au sein d’entités économiques les salles de concert, les partenariats avec les festivals, au profit d’un catalogue à tourner. Alias, mais aussi Asterios (Orelsan, Petit Biscuit, Cali, Fauve, …), Corida (Radiohead, Phoenix, Justice, Ben Harper …), Auguri (Dominique A, Arthur H, Demi Portion, Katerine …), tous sont dans des stratégies dites « à 360° » : intégrer tournées et diffusion, au risque d’accélérer la standardisation des offres, de répliquer des line-up, et de créer de véritables guerres d’exclusivité.

David Lemoine, chanteur du groupe bordelais Cheveu, porté par la foule et l’objectif de Rémi Goulet

Les fédérés, solidaires jusqu’où ?

Cette guerre généralisée des « gros », ou des grenouilles qui voudraient grossir, qui caractérise la filière de l’industrie musicale française depuis plusieurs années maintenant, s’arrête-t-elle aux frontières du Grand Capital ?
En dehors de cette sphère mondialisée ou en voie de, il y a le monde des « petites » scènes : SMAc, scènes associatives, clubs historiques ayant su renouveler leur public. Pour protéger leur indépendance, sauvegarder leur existence, professionnaliser leurs métiers, ces petites scènes ont, depuis longtemps, impulsé des logiques de regroupements, de réflexion, de mutualisation. La Fédurok, créée au mitan des années 90 par une vingtaine de patrons de salles de rock, a été pionnière parmi ces « outils ». Rapidement élargie à d’autres musiques amplifiées, regroupée désormais avec les lieux de « jazz et de musiques improvisées » sous la bannière de la Fédélima, la fédération des lieux de musiques actuelles, les « petits » lieux de musiques actuelles construisent depuis des années des outils pour mutualiser des compétences, apprendre à coopérer plutôt qu’à se battre les uns contre les autres, et à se défendre, justement, contre l’armée des prédateurs mondialisés. En PACA, c’est l’association Tréma qui sert de « délégué territorial » de la Fédélima. En Occitanie, c’est le rôle d’Octopus, la toute nouvelle fédération régionale, fruit de la fusion des réseaux languedociens et midi-py antérieurs, RCA et Avant-Mardi.
Leur boulot ? Représenter la filière, pour essayer de co-construire les politiques qui touchent aux musiques actuelles, assurer la prévention des risques, organiser la formation professionnelle spécifique à la filière. Et, en filigrane, faire du collectif. Créer de la coopération là où chacun aurait plutôt tendance à rester un bon individualiste.
Pour passer du rocker individualiste au collectif des musiques actuelles, les structures comme la Fédélima ou l’Irma, le centre d’Information et de Ressources pour les Musiques Actuelles, ont beaucoup misé sur la production d’études et d’observations qui, outre qu’elles permettaient de connaître le secteur, ont construit le sentiment que les acteurs des musiques actuelles n’étaient pas que des êtres singuliers et incompris, mais que beaucoup d’entre eux se ressemblaient, et pouvaient donc espérer vivre ensemble.
Pourtant, face à la guerre des grands groupes, à la concurrence acharnée sur les programmations, les « petits » ne jouent pas tous de la coopération salvatrice. Bien au contraire.

Émilie Rougier, égérie du groupe montpelliérain Marvin, dans l’œil de Rémi Goulet.

Pas de bisous entre les SMAcs

Depuis l’arrivée en grande pompe de la Paloma à Nîmes, rien n’est plus comme avant. L’équipement, surgi de terre en 2012, ne joue pas dans la même catégorie que ces consœurs régionales. Avec ses 3,5 millions de budget annuel, dont plus de la moitié d’argent public, et sa jauge de 1300 spectateurs, la Paloma a rompu les équilibres. En cherchant à aspirer un public bien au-delà du Vidourle et du Rhône, la salle nîmoise fait entrer la guerre des cachets et des contrats d’exclus dans un milieu qui cohabitait jusque là en quasi-bonne intelligence.
Car la métropole de Nîmes a voulu pour son équipement un « nouveau modèle économique ». Organisée en établissement public, avec une obligation d’équilibre budgétaire, la SMAc nîmoise dispose d’atouts bien différents des voisines : une salle de 1300 places, plus un club de 320. Un cran au-dessus des 1000 places du Cabaret aléatoire marseillais. Le double ou le triple des jauges de Victoire 2 et du Rockstore à Montpellier, des Passagers du Zinc à Avignon, du Bolegason de Castres, ou encore de Zinga Zanga à Béziers.
Dans cette catégorie de salles, seul le Bikini joue encore. La salle toulousaine, déménagée à Ramonville après avoir été soufflée par l’explosion d’AZF, joue avec ses 1500 places un rôle prépondérant dans le bassin toulousain. Mais le Bikini n’est pas une SMAc, ses financements publics sont très faibles, elle est, comme le Rockstore à Montpellier, une survivante de ces salles pionnières des années 80, animée par des rockeurs rebelles et rétifs au discours policé des politiques publiques.
D’ailleurs, de tous les acteurs régionaux, Steph Almallak, l’un des quatre boss du Rockstore, est l’un des seuls à parler sans détours. Pendant longtemps, la salle montpelliéraine a été l’une des rares à tirer son épingle du jeu dans la programmation en Languedoc-Roussillon. Sa tactique ? Proposer un arrêt montpelliérain aux groupes en transit vers Barcelone, notamment au moment de la Primavera Sound, en diminuant ainsi les coûts d’accueil des indés rock, que la salle à la Cadillac ne pourrait pas faire jouer autrement. Et miser sur le bon accueil et le bouche-à-oreille du milieu pour que les groupes reviennent, et leurs potes aussi.
Mais l’arrivée de Christian Allex en co-direction artistique de la Paloma a changé la donne. Programmateur des Eurockéennes, du Cabaret Vert, et de la Magnifique Society, le dijonnais a mis en œuvre la même stratégie de l’autostop barcelonais pour monter TINALS, le festival printanier de la Paloma. La même stratégie, mais avec des moyens financiers sans commune mesure avec les salles voisines. De fait, la Paloma est le point break entre le monde des « gros » à l’échelle nationale, et des « petits » régionaux.
Et nombreux sont ceux qui pensent que c’est le loup dans la bergerie, et que l’équilibre des petites salles régionales est aujourd’hui menacé par une logique de concurrence financière dans laquelle aucune n’a ni les moyens, ni l’envie d’entrer. Pourtant, à mots couverts, les patrons des petites salles maugréent contre les gros cachets dispensés par la salle nîmoise, et les stratégies d’exclusivité pour empêcher certains groupes de jouer alentour. Et ça, le milieu ne le connaissait pas. Et prend en pleine figure une distorsion de concurrence qu’elle vit d’autant plus mal qu’elle émane du lieu largement financé par l’argent public, qui a aujourd’hui les moyens de jouer avec les « gros », au risque de fragiliser tout le secteur des petites salles régionales.
Le loup libéral est entré par la porte du nouveau « modèle économique » public, et il devient urgent de penser la réplique, si l’on ne veut pas voir s’écrouler tout un maillage de salles de proximité.
C’est tout l’enjeu du travail de fédérations comme Octopus : préserver le réseau régional face aux coups de boutoir de l’industrie musicale. Pas sûr que les pouvoirs publics prendront la mesure de la tempête à venir avant la catastrophe.

 

Foule de concert, Romain Tauber

Crédits photos : Couverture : Romain Tauber / Shaka Ponk : Ludo Leleu / Cheveu et Marvin : Rémi Goulet. Merci à eux. 😉 Et si t’as besoin de bons photographes de concert, n’hésite pas à leur demander.

 

 

 

 

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #72 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.

On peut en rire

La politique d’élimination des cyclistes

Au début, quand les services de la ville ont mis les premiers pans coupés en pierre bien lisse dans la première « zone de rencontre » de Montpellier, la rue Marioge, on s’est dit qu’ils étaient juste idiots, les services. Une « zone de rencontre », vous voyez ce que c’est ? C’est une rue semi-piétonne, où les voitures et les motos et les camions doivent rouler à 20 km/heure maximum, et où tous les autres – piétons, poussettes, vélos, trottinettes, skate-board, etc – sont prioritaires. Dans les autres villes, on traite la chaussée de ces zones comme des rues piétonnes : on met tout à plat, en dessinant le passage des voitures au sol. Rue Marioge, à Montpellier, ils ont gardé les trottoirs, et remplacé les bordures par des pans inclinés en pierre bien lisse. Les gens de l’association de quartier, Arceaux Vie Active, ont râlé, expliqué que ces pans inclinés, c’était trop casse-gueule pour les vélos, que ça allait être dangereux. Les services ont marmonné, et tout le monde a bien compris qu’il fallait déjà être heureux qu’ils l’aient fait, la zone semi-piétonne.

On s’est dit que c’était un raté.
Pourtant, dans les années 80, la ville nous avait déjà fait des perles. De la pierre bien glissante sur la place de la Comédie et la rue de l’Ancien Courrier. De vrais casse-gueule dès que c’est un peu mouillé. Mais c’était il y a longtemps, on ne pensait pas au vélo.
Ensuite il y a eu les portions de ligne de tramway, avec les mêmes pierres bien lisses, et les rails de tramway huilés. Mais là, nous, les cyclistes, on n’avait pas le droit de râler, puisqu’on était pas censé les emprunter, ces portions de ligne de tramway. Les livreurs, oui. Les taxis, oui. Les bus, oui. Mais les vélos, non. Les vélos, ils vont sur la voie d’à côté, avec les voitures. Si,si, c’est comme ça chez nous.
Bon, depuis le temps qu’ici, on pédale sur des fausses bandes cyclables à peine tracées sur la chaussée, coincées entre les voitures qui roulent et les voitures garées qui te bouffent un bout de ta bande roulante, on savait bien que notre sécurité n’était pas leur priorité. Mais dans le centre-ville, hormis sur la Comédie et l’Ancien Courrier, on pensait pouvoir rouler sans avoir peur.
Et puis il y a eu la rue Marioge, donc, et ces pans coupés casse-gueule.
Et ils ont récidivé !

D’abord, il y a eu le grand n’importe quoi de la montée du Peyrou. Là, ils y sont allés fort. Ça glissait tellement que les bus ont été obligés de changer d’itinéraire, et que même pour les voitures, c’était l’enfer à la moindre goutte d’eau. Du coup, maintenant, ils recouvrent les beaux pavés bien glissants avec une pellicule de ciment bien fin. C’est laid. Surréaliste et laid. Ça passe mieux pour les voitures, mais pour les vélos, c’est toujours un peu freestyle.
Puis il y a eu la rue du faubourg du Courreau. Elle aussi, zone 20, semi-piétonne. Et elle aussi, parée de ces pans coupés bien lisses et bien meurtriers.
Là, les cyclistes se sont dit : ils sont vraiment trop cons, dans cette mairie !

Mais on se trompait ! Ils ne sont pas cons, ils le font exprès !

Un matin d’octobre 2018, le Maire de Montpellier, président de la Métropole, a vendu la mèche. Il se faisait prendre à partie parce qu’il inaugurait un contournement de village sans piste cyclable. Au journaliste qui l’interrogeait sur le pourquoi du comment du fait qu’aucune piste cyclable nouvelle n’a été crée à Montpelier depuis son élection, il répondait benoitement :
À Montpellier, le vélo est utilisé, mais pas spécialement à l’intérieur du centre-ville.
Le journaliste : Il n’est pas utilisé, parce que justement il manque des infrastructures !
Et là, le maire a cette magnifique réplique : Vous savez, faire une infrastructure pour qu’elle soit utilisée par deux personnes, c’est peut-être pas l’idéal.
Deux cyclistes ! Ben oui, on va pas faire un truc pour deux cyclistes ! Hein ? Comment ? Ils sont vachement plus nombreux que ça ? C’est ce qu’on va voir !

Devant l’énormité de la sortie du maire, les cyclistes ont hurlé, ils se sont comptés à coup de hashtag #jesuisundesdeux, et ont vu pour preuve que cette ville n’avait pas de politique pour le vélo.
Mais ils ont tout faux !
Il y a une politique pour le vélo à Montpellier.
Les pavés qui glissent, les rails de tramway qui glissent, les pans coupés bien lisses, les gangs organisés qui piquent les vélos depuis des décennies, et qui font de Montpellier la capitale du vol de vélo, sans jamais une arrestation, ni une enquête, tout ça, c’est pas par hasard, c’est une vraie politique. La vraie politique du vélo à Montpellier, c’est d’éliminer les cyclistes !

Pas con, hein ? Un cycliste blessé, un cycliste sans vélo parce qu’il est volé, c’est un emmerdeur de moins sur la chaussée pour qui on aura pas besoin de faire des « infrastructures pour deux personnes » !

[Ajout] Depuis la naissance du hashtag #jesuisundesdeux, les élus de la Ville tentent de persuader les cyclistes que, ça y’est, ils ont compris, ils ont fait leur vélorution. À grands renforts de communication, de promesses électorales, ils tentent de faire croire que tout a changé. Ça marche tellement bien qu’en 2018, après la grande bourde fondatrice, le mouvement #jesuisundesdeux réunissait 1200 cyclistes sur le parvis de l’Hôtel de ville, et qu’en 2019, pas calmés du tout par les promesses, ils étaient plus de 3000 à fêter l’anniversaire d’un hashtag devenu célèbre en France et en Europe, et désormais synonyme de cette volonté de faire du vélo un objet fort des politiques urbaines.

De quoi ?

Festivals, la circulaire illégale ?

L’émoi est fort, et les craintes tout autant, depuis la publication, le 15 mai 2018, d’une instruction ministérielle relative à l’indemnisation des forces de l’ordre mobilisées sur des manifestations sportives ou culturelles, par le Ministre de l’Intérieur Gérard Collomb. Ce que le milieu culturel appelle « la circulaire Collomb ». Les craintes sont fortes et justifiées : dès le 22 juin, l’association Pull Friction annonce qu’elle annule la première édition de son festival Microclimax, principalement du fait d’une « demande excessive de renfort de gendarmes pour un coût de 19800 euros, que l’association aurait dû régler ». La Préfecture du Morbihan exigeait la présence de 40 gendarmes supplémentaires pour sécuriser un festival qui attendait 500 personnes, sur un île…
Devant l’émoi, les ministres de la Culture et de l’Intérieur se sont fendus d’un communiqué commun appelant les préfets à plus de discernement.
Mais les affaires continuent. Dernièrement, c’est à Saint Molf, en Loire-Atlantique, que le festival Champs Libres a jeté l’éponge devant la note salée de la préfecture.
Que dit donc cette « circulaire » ? D’abord, qu’elle est une instruction, une directive. Et donc en aucun cas une nouvelle règle de droit. C’est le principe même des circulaires, qui sont tout en bas de la hiérarchie des normes. Ce que le Ministre, devant l’émoi des festivals, s’est empressé de rappeler : le texte ne fait que rappeler des règles existantes, parce que son « attention est régulièrement appelée sur les difficultés que rencontrent les services de la police et de la gendarmerie nationales dans la mise en œuvre des règles concernant l’indemnisation des forces de l’ordre engagées à l’occasion d’événements nécessitant un dispositif de sécurité particulier« , comme l’indique la première phrase de son instruction.
De quelles règles s’agit-il ? De celles découlant du seul article de loi encadrant cette possibilité d’indemnisation, l’article L211-11 du code de la sécurité intérieure. Qui dit, in extenso, ceci :

“Les organisateurs de manifestations sportives, récréatives ou culturelles à but lucratif peuvent être tenus d’y assurer un service d’ordre lorsque leur objet ou leur importance le justifie.
Les personnes physiques ou morales pour le compte desquelles sont mis en place par les forces de police ou de gendarmerie des services d’ordre qui ne peuvent être rattachés aux obligations normales incombant à la puissance publique en matière de maintien de l’ordre sont tenues de rembourser à l’Etat les dépenses supplémentaires qu’il a supportées dans leur intérêt.
Un décret en Conseil d’Etat fixe les conditions d’application du présent article.”

Ce texte dit donc deux choses importantes : qu’il faut distinguer, pour l’indemnisation éventuelle, ce qui est du ressort des missions incombant à la puissance publique (la « sûreté »), et ce qui pourrait être assuré par quelqu’un d’autre, ou qui n’est pas du ressort de la sûreté de l’État et des populations (la « sécurité »). Ça, c’est l’alinéa 2. Et que l’article ne concerne que les manifestations sportives, récréatives et culturelles à but lucratif. Ça, c’est l’alinéa 1. Je souligne à but lucratif, parce que c’est là qu’est l’os.
Or, que dit l’instruction Collomb ? Page 3, le ministre écrit :

“En tout état de cause :
• il est indifférent que le service d’ordre soit organisé sur la voie publique ou dans un site ouvert ou fermé à l’accès du public ou que la manifestation ait ou non un but lucratif. Cette dernière caractéristique a, en revanche, des conséquences sur l’application d’un coefficient multiplicateur.”

Donc, pour le ministre, le fait que le législateur ait expressément restreint le périmètre de l’article L211-11 aux manifestations à but lucratif est indifférent. Or, en se déclarant indifférent à la précision du législateur, le ministre présuppose que, dans le silence de la loi, la règle s’applique de la même manière aux manifestations à but non-lucratif. Pourtant, si le législateur avait voulu les englober dans le champ de l’article, il n’aurait eu qu’à éviter de faire la précision. Si le législateur fait la précision, c’est justement pour limiter l’interprétation, et pour éviter notamment une interprétation « par analogie » (« si le cas n’est pas précisé, nous le traiterons comme un cas semblable »), et imposer une interprétation a contrario. A contrario, donc, les manifestations à but non-lucratif ne peuvent se voir demander une indemnisation des forces de l’ordre. Il est donc difficile de se déclarer indifférent à la précision du législateur, alors que l’intention de ce dernier est claire. On ne peut pas traiter les manifestations à but non-lucratif comme les manifestations à but lucratif. L’application de la loi doit les distinguer.

Pour autant, la distinction ne résout pas tous les problèmes. Il faut déterminer si l’organisation est à but lucratif ou non, et le statut de l’organisateur ne suffit pas. Tout un corpus de textes réglementaires encadre cette question. Ainsi, un festival qui serait organisé par une association « à but non lucratif », mais dont la gestion ne serait pas totalement désintéressée, parce les dirigeants salariés bénéficieraient de salaires manifestement très au-dessus des autres directeurs de festivals équivalents, par exemple, ou dont l’organisation n’impliquerait ni la population ni les collectivités locales, ou dont la programmation ne ferait place ni à des œuvres réputées difficiles à programmer par le marché, ni à des artistes locaux dont le festival assurerait la promotion, pourrait très bien être requalifié « à but lucratif ». Et se voir présenter la note par le Préfet.

Mais en tout état de cause, 90% des festivals français semblent bien sortir du cadre de l’instruction ministérielle. Qui, il est utile de le rappeler, n’a pas de valeur juridique, et ne peut ajouter des éléments nouveaux au droit existant, sauf à être attaquable devant la justice administrative.

 

 

 

 

 

Photo : Damoclès, installation participative mettant en jeu nos principes de sécurité. Yann Ecauvre, Cirque Inextremiste, Festival d’Aurillac, 2017.

 

De quoi ?

Je te quitte, salope

La première, elle était brune. Une gitane. L’imaginaire sauvage. Comme si tu aspirais l’aventure à pleins poumons. Les suivantes, c’étaient des blondes emballées en rouge, les cowboys les tenaient dans la main. Puis de nouveau des brunes. Des brunes campées dans leur identité, des brunes qui me posaient, qui faisaient de moi un homme, alors que je n’étais qu’un gringalet. Un paquet bleu ciel, souple, qui me tatouait « peuple » sur la poche. C’était les clopes de mon oncle et de ses potes, des Gauloises bleues sans filtre. C’était comme ça que les filles m’appelaient au lycée : le mec aux Gauloises. Je ne craignais rien, j’étais indestructible, et je n’étais pas de la bourgeoisie. C’était ça le message du paquet bleu ciel dans la poche du jean, aux bourgeoises du lycée : « viens, viens t’encanailler ».
Après ça, il y eut d’autres paquets souples. Des paquets de rockers distingués, des anglaises, les Craven « A » Export, et de temps en temps, une petite sans filtre, parce que ça, quand tu l’as aimé, tu veux y retourner. Des Craven longues, paquet à ouverture poussoir, comme les Gitanes, mais blondes, le goût du tabac virginien sans fard.

J’ai grandi. En devenant adulte, tu n’as plus été une marque de distinction sociale. Tu es devenue juste l’omniprésente amante. Celle à laquelle j’étais invariablement fidèle. J’ai essayé de te quitter. Deux fois. La première fois, je voulais courir. J’étais encore jeune et fou. Quand l’envie était trop forte de te rejoindre, je partais courir sur l’asphalte. Mes poumons se vidaient de toi, et se remplissaient de la pollution parisienne. Un jour, un an plus tard, je suis entré dans un bureau de tabac pour acheter un journal, et j’ai acheté un paquet sans même m’en apercevoir. La deuxième fois, j’étais moins jeune, mais bien plus fou. Je sortais de l’hôpital, l’un de mes poumons avait lâché comme un élastique qui casse. Clac! Pneumothorax. Rien à voir avec toi, enfin quasiment. Le tabagisme augmente le risque de pneumothorax, mais pas plus que de souffler dans une clarinette. L’essentiel étant, pour mériter une telle souffrance, d’être un homme jeune, sportif, et élancé. Là, le pneumologue m’avait bien prévenu que le souvenir de la douleur m’empêcherait de revenir à toi. Le type ne me connaissait pas. Je gère la douleur comme si on m’avait amputé des terminaisons, et six mois plus tard, ce dont je me rappelais le mieux, dans cet épisode, c’était la morphine. Et tu es revenue au bout de mes doigts. Version sans additifs, j’étais déjà écolo dans l’âme.
Après, j’ai tout essayé, régulièrement. Les patchs, l’autre truc magique qui faisait faire des rêves de dingues, les bonbons à la nicotine, les tests des addictologues, les clopes électroniques, les calculs du nombre de séjours de rêve que tu peux t’offrir si t’arrêtes, … Mais rien. Tu étais collée à moi. À tel point que je te voyais sur la plupart des photos que l’on prenait de moi. Comme si tu étais une extension. Une mutation.
C’est juste venu sourdement, du plus profond. Quand le demi-siècle est arrivé, je me suis dit que ça faisait 35 ans, en comptant les périodes d’arrêt. 35 ans d’addiction à mes petits bouts de mort qu’on fume, 35 ans d’addiction qui consume mon temps. Le temps, donc, était enfin venu de pouvoir te quitter sans regret, sans pleurs, sans déchirements, sans crises.
Ça fait une semaine, maintenant. Même pas une petite taf amoureuse. C’est tout ou rien, avec toi. Et pour être certain de ne pas y revenir, je pose ça là, comme un point de non-retour : je te quitte, salope.

Un petit Joey pour fêter ça, spéciale dédicace à numéro 2.

Crédits photos : Romain Tauber, Rémi Goulet.

De quoi ?

Les créatifs à l’assaut de la caserne

La reconversion des sites militaires, lorsqu'ils sont situés en pleine ville, constitue souvent un enjeu stratégique majeur pour les municipalités. Elle peut créer un effet de levier, pour autant qu'elle soit portée par un projet fort. À Montpellier, après plusieurs années d'atermoiements et d'hésitations, la friche militaire de la caserne Guillaut, à l'EAI, est en passe de se transformer en quartier des industries créatives.

La reconversion des sites militaires, lorsqu’ils sont situés en pleine ville, constitue souvent un enjeu stratégique majeur pour les municipalités. Elle peut créer un effet de levier, pour autant qu’elle soit portée par un projet fort. À Montpellier, après plusieurs années d’atermoiements et d’hésitations, la friche militaire de la caserne Guillaut, à l’EAI, est en passe de se transformer en quartier des industries créatives.

Longtemps, Montpellier fut une ville de garnison. C’est un temps que la plupart des Montpelliérains ne peuvent pas connaître. Mais c’est pourtant à la faveur d’une réorganisation des armées françaises, et de la disponibilité de larges friches militaires, que la ville s’est développée dans les années soixante-dix, en faisant émerger Polygone et Antigone. L’Armée avait échangé le terrain de l’Esplanade contre le terrain de Montcalm à la fin du 19e siècle, permettant à la ville reconquérir son centre. En 1945, le régiment du Génie quitte la Citadelle, qui deviendra le lycée Joffre en 1947. Mais elle continuera d’occuper 55 hectares, depuis la Comédie jusqu’au Lez. C’est le « polygone d’artillerie », terrain d’exercice du 2e régiment du génie. C’est de là que le centre commercial tire son nom, Polygone. La ville achète à l’armée 11 hectares, en 1971, pour y construire la nouvelle mairie, Polygone, puis le Triangle. Le long des remparts de la Citadelle, l’État aménage l’avenue Henri II de Montmorency pour y installer les administrations d’État, dans une architecture caractéristique des années 70. Restent 40 hectares, que la nouvelle municipalité de Georges Frêche achètera en 79, pour lancer l’opération Antigone, et l’extension « vers la mer » : Port-Marianne, Richter, Odysséum, etc.
Trente ans plus tard, c’est donc une nouvelle réorganisation militaire qui libère 83 sites en France, dont 2 à Montpellier : 7 hectares à Boutonnet, 38 hectares entre Figuerolles et l’avenue de Toulouse. La Caserne Chombart de Lauwe, qui accueillait l’École Militaire Supérieure de Management des Armées, sera rapidement rachetée par l’Éducation Nationale et transformée en « Internat d’Excellence ». Le sort de l’EAI, l’École d’Application de l’Infanterie, mettra plus de temps à se dessiner. La Défense est gourmande, elle en veut 70 Millions d’€. La Ville est intéressée, mais pas à ce prix. Il faudra 3 ans, et de longues négociations, pour aboutir à un accord sur 19 millions, en 2012. Reste à savoir qu’en faire. L’emprise militaire est constituée de deux parcelles bien différentes : des terrains de sports bordés de bâtiments assez récents, c’est le Parc Montcalm actuel, avec un poumon vert de plus de 20 hectares. Et, de l’autre côté de la rue des Chasseurs, la Caserne Guillaut, siège de l’EAI, avec ces bâtiments historiques de 1910, et son haut mur d’enceinte.
L’opportunité urbaine est, cette fois, bien différente de celle des années 70. Le périmètre est déjà urbanisé, et une partie de la friche militaire est largement bâtie. Pas question de partir d’une page blanche, Or, la page blanche, c’est la spécialité de l’urbanisme montpelliérain depuis 50 ans. La Paillade, Polygone, Antigone, Port-Marianne, Odysséeum, Euromédecine, Malbosc, … c’est en traçant sur des zones vierges que le nouveau Montpellier a été imaginé. Et chaque fois qu’il s’est agi de requalifier l’existant, l’imaginaire a patiné. Dès l’annonce de la libération des terrains de l’EAI, le discours politique se focalisera sur la zone basse, le Parc Montcalm. La ville invoque un « Central Park », et lance un appel à projets ambitieux pour redessiner la zone. On évoque, pèle-mêle, 2500 logements, le transfert d’équipements publics (le conservatoire de musique). Du classique. Une agence paysagiste hollandaise, West8, est retenue en 2013. Mais entre-temps, l’agglomération a considérablement réduit l’emprise d’un parc, en décidant d’y faire passer la 5e ligne du Tramway. Fini le rêve new-yorkais d’un grand poumon vert, nous voilà à peine au Parc Montsouris…
Et la question du tramway va polariser le débat. Dans une ville sous pression foncière, qui manque cruellement d’espaces verts, l’idée qu’un nouveau parc puisse être immédiatement diminué pour y faire passer un tramway provoque des réactions en chaîne. Le tracé du tramway est contesté, les riverains du parc se dressent contre le projet. La question pollue la campagne des municipales, et le nouveau maire annonce l’abandon de la 5e ligne de tramway dès son élection acquise. L’avenir du parc va rester en suspens.

De la caserne au campus

C’est vers la caserne que les regards vont désormais se tourner. Le site accueille depuis 2013 l’ESJ-Pro, l’école de journalisme montpelliéraine. Forcée de déménager de Grammont, après le rachat de ses locaux par le groupe Nicollin, l’école a pris ses quartiers dans les 650 m2 de l’ancien centre médical militaire, entouré des bâtiments vides. Leur destination ? Encore très incertaine. Quartier culturel ? Quartier médical ? Sportif ?
À la SERM-SA3M, la société d’économie mixte qui a le projet en charge, l’idée qui prévaut est celle d’un quartier économique, qui reproduise, en modèle réduit, les composantes essentielles d’une filière : une entreprise leader, une école, des entreprises secondaires, une pépinière, des réseaux, des transports, des services, de l’entertainement… C’est la méthode de la « fenêtre de Godron », du nom du gourou du « développement territorial » qui sévit dans les instances du Grand Paris, et qui, comme d’autres, ne fait que recycler de l’économie néo-classique au long de conférences grassement rétribuées. Le groupe SERM-SA3M approche donc une grande entreprise, Ubisoft. Mais le géant des jeux vidéo décline. Dans le même temps, l’équipe des développeurs contacte Karim Khenissi, le patron de l’ESMA, l’École Supérieure des Métiers Artistiques. Engagé depuis plusieurs années dans une stratégie de regroupements d’écoles d’arts, et d’implantations dans plusieurs métropoles, Karim Khenissi a déjà plusieurs « petits campus » à son actif : sur lîle de la Création à Nantes, à Rennes dans le nouveau quartier Baud-Chardonnet, et, à Toulouse, un projet de campus pour regrouper l’ESMA et l’EPTA, l’école de photographie et de game design. Les développeurs publics montpelliérains ont vent du projet toulousain, et le contactent pour tenter de le convaincre de l’implanter plutôt à Montpellier. « Ils m’ont exposé leur projet. Je suis reparti un peu interrogatif. Je ne savais pas s’ils me baratinaient ou s’ils avaient vraiment une ambition. Et puis, quelques jours après, ils m’ont rappelé pour visiter l’EAI. Là, j’ai poussé le curseur au maximum, je leur ai dit que je voulais bien, à condition de faire un campus gigantesque, en regroupant toutes mes écoles, et en choisissant l’implantation : la place d’armes » raconte Karim Khenissi.

Du coup, le projet a pris corps dans l’esprit de l’entrepreneur montpelliérain. L’homme, qui a bâti, essentiellement hors de Montpellier, un important groupe de formation, pensait qu’il ne serait jamais prophète en son pays. L’opportunité de réaliser, ici, là où il a démarré, un projet phare, va l’emporter. Il abandonne le projet toulousain, et s’attelle à son campus. Et plus encore, à ce quartier. Studios mutualisés, résidences étudiantes (le groupe ESMA en gère déjà plusieurs, accolées aux écoles) et, cerise sur le gâteau : la gestion de l’ancien cinéma des militaires, planté au milieu de la caserne. Ce sera le « Cocon », un cinéma – lieu de spectacles, flanqué d’une galerie, de studios, d’une micro-brasserie, d’un pub-restaurant. Le tout géré par une fondation, sans bénéfices directs, avec accessibilité des équipements aux futurs résidents de la caserne. « Qu’est-ce que j’y gagne ? Je donne du sens à ma vie », dit Karim Khenissi. Et le « quartier », lui, y gagne un espace de rencontre et de vie nécessaire à sa réussite. L’horizon ? 2019, 2020.

Le tiers-lieu, comme un village

Dans le même temps, d’autres acteurs poussent pour intégrer la friche militaire : la coopérative d’Illusion et Macadam, spécialisée dans l’accompagnement de projets culturels, rêve depuis de nombreuses années de donner corps à un « tiers-lieu ».
En 2008, déjà, Sébastien Paule, fondateur d’Illusion et Macadam, et Vincent Cavaroc, qui n’en est pas encore le directeur artistique, avaient tenté de convaincre les tutelles publiques de la nécessité d’un projet d’incubateur-lieu de vie pour les « aventures artistiques ». Le projet, dénommé PAN!, ne convainc pas, loin de là. Trop en avance, trop autonome, trop hybride… Depuis, les deux compères ont engrangé de l’expérience, visité des dizaines de lieux, expérimenté de multiples formes d’hybridation. Tandis que Sébastien Paule développait une entreprise pionnière et des réseaux de l’économie culturelle, Vincent Cavaroc est passé de la communication du centre chorégraphique de Mathilde Monnier à la programmation de la Gaité Lyrique – première version, a rejoint la bande de Vincent Carry, aux Nuits sonores lyonnaises, où il anime l’European Lab, et pris la tête de Tropisme, le festival montpelliérain de l’hybridation. Et cherché l’opportunité d’implanter un tiers-lieu. L’EAI est une, importante. Trop, peut-être. Durant 3 années, l’équipe va travailler avec la SERM et les architectes, dans un stop-and-go incertain. Et puis tout finit par se déclencher fin juin 2017. L’annonce est si précipitée que le nom n’est pas encore figé. Mais qu’importe, le feu vert est donné pour le « tiers-lieu », dans la grande Halle, les anciens ateliers de mécanique des artilleurs.

L’endroit est vaste : 4000 m2. De quoi imaginer des espaces de travail et de vie, de quoi donner corps à « the great good place », le concept inventé en 1989 par Ray Oldenburg, pape des tiers-lieux : un endroit hybride entre le lieu de travail et le lieu d’habitation, un espace inclusif, ouvert, horizontal. Et l’ancienne halle de maintenance a, visuellement, tous les atouts de la friche : suffisamment industrielle dans le look, et modulable à l’infini.
Reste à trouver les financeurs, et à affiner le modèle économique. Car l’enjeu est de taille pour Illusion et Macadam. Si la SERM engage l’investissement de départ, 600 000 euros pour rendre le lieu « vivable », la coopérative aura onze ans pour rembourser cette mise sous forme de loyer, sans compter son propre investissement. Mais le tour de table est aujourd’hui bouclé, les plans terminés, le nom trouvé. Ça sera la Halle Tropisme, en cohérence avec le festival porté par Illusion et Macadam depuis 2014.
Pour Vincent Cavaroc et Jordi Castellano, c’est un projet de « changement d’échelle ». « On ne se décrète pas tiers-lieu, on fait tiers-lieu. Pour nous, l’idée fondamentale, c’est celle du village. Le village Tropisme, c’est là où on a mis toutes nos envies de regrouper l’art et l’entreprenariat, l’art et la technologie, la création et la formation. On crée un village de 250 personnes, et en même temps un espace public, parce que le lieu de vie et le lieu de travail sont en prise directe, sans cloisonnement ».

Espaces de travail dessinés autour d’allées ouvertes, anciens ponts d’ateliers mécaniques reconfigurés en scènes modulables, restaurant, cafés, salles de formation, services mutualisés . Mais la Halle Tropisme accueillera aussi des événements, à commencer par le festival éponyme, des créations, des expositions. Dix ans après leur premier projet de lieu, la programmation est, cette fois, murie et posée. Mais pas sans risques. Pour Vincent Cavaroc, « le vrai risque, c’est qu’on sera les premiers occupants » de ce futur cluster des industries créatives.
Pour ne pas perdre de temps, la Halle Tropisme lance, pendant le chantier, sa saison « zéro ». Dès mi-avril, des événements viendront « activer » le chantier, puis l’installation. Ouverts au quartier, aux futurs résidents au grand public, en fonction des thématiques.
Une animation qui fait le bonheur des résidents « historiques » de la caserne, les journalistes de l’ESJ-Pro. A terme, l’école de journalisme devrait intégrer de nouveaux locaux à l’intérieur du périmètre. Mais, comme le confesse son directeur, Benoit Califano « nous on est pas super intéressants pour l’économie du projet, on n’est pas en capacité financière d’investir dans le chantier. Mais il y a une volonté politique d’accompagner l’école dans le futur écosystème ». Et l’arrivée du campus de l’ESMA, comme des trublions d’Illusion et Macadam, est vue comme une aubaine. « Notre métier, le journalisme, est en pleine mutation, alors, se retrouver avec des graphistes, des développeurs, des vidéastes, des gens qui innovent sans arrêt, pouvoir mutualiser des compétences et des techniques, forcément, on est très content ».
Car le « cluster » est loin d’être abouti. Les programmes immobiliers, et notamment d’entreprises, se dessinent, avec l’idée d’offrir une palette très large, depuis le box de la Halle Tropisme jusqu’au locaux autonomes, en passant par plusieurs gammes de locaux temporaires. Mais il manque encore deux facettes : « l’entreprise leader » qui permettrait de « sécuriser » l’économie du quartier, et le transport. Car même si le centre-ville est à 2 pas, le tramway est considéré, par tous les acteurs présents, comme une condition de la réussite du projet. De quoi accélérer, peut-être, le calendrier du retour de la ligne 5.

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #69 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.