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De quoi ?

À Nîmes, le street-art prend l’alternative

À Nîmes, une bande de skateurs, de street-artistes et d’activistes prend ses aises depuis six ans dans le quartier Gambetta-Richelieu. Leur programme : transfigurer le quotidien, redonner du sens à un quartier miné par la pauvreté, et créer leurs propres lieux et leurs propres moyens d’existence, loin du toro roi. L’Expo de Ouf est la partie émergée de leur archipel.

Cultures Urbaines. C’est de cela dont on va parler ici. Et plus exactement de ces cultures qui viennent non pas du hip-hop, mais du skateboard et autres planches à rouler. Hip-hop et skate sont les deux branches principales de ce machin que l’on désigne par « cultures urbaines ». Ce ne sont pas deux branches ennemies, c’est juste qu’elles n’écoutent pas la même musique, et ne produisent pas forcément le même genre de fresques, même si le binôme hip-hop/skate ne recouvre pas totalement les frontières du binôme graffiti/street-art. Les cultures urbaines, d’où qu’elles viennent donc, se rejoignent dans le fait qu’elles ne sont pas ou peu considérées comme des cultures légitimes, comme des formes artistiques dont il s’agira d’aider les créateurs et de protéger les œuvres, et qu’elles sont bien plus considérées par les institutions comme des remèdes à des problèmes sociaux que comme des éléments de politiques culturelles. Surtout, et c’est souvent en cela que le bât blesse pour la Culture en majuscule, les cultures urbaines partent de pratiques d’appropriation des « communs », et c’est à partir de ces pratiques que peuvent naître des projets dans l’espace public. Pour reprendre les mots du sociologue Luc Gwiazdzinski, ce sont des « géo-artistes », et ils conçoivent leurs propres dynamiques de fabriques urbaines. L’expo de Ouf, dont 2017 verra la sixième édition, n’est que la partie émergée d’une fabrique urbaine qui s’installe depuis six ans au cœur de Nîmes.

Nîmes, quartier Gambetta-Richelieu. Deux micros quartiers de centre-ville réunis sous une seule appellation et aux profils similaires. Ici, trois habitants sur quatre ne gagnent pas assez d’argent pour payer des impôts, un sur trois est à la CMU, deux sur trois n’ont pas le niveau bac. Les logements insalubres sont légion, les logements murés se comptent par dizaines. C’est un QPV, un Quartier Prioritaire de la Politique de la Ville. Un quartier pauvre logé au centre d’une grande ville pauvre, elle aussi. Parmi les villes de plus de 100 000 habitants, Nîmes est au troisième rang pour la fraction de sa population située en dessous du seuil de pauvreté : 29% des nîmois disposent de moins de 60% du revenu médian. Dans le quartier Gambetta-Richelieu, 45% des habitants sont dans ce cas.
De l’autre côté du boulevard, c’est l’Écusson. Centre historique, commerces, rues propres, touristes, patrimoine.
Pourtant, depuis quelques années, certains touristes traversent les boulevards pour se perdre dans ces dédales de ruelles qui grimpent jusqu’aux garrigues ou s’étirent jusqu’aux rails des trains. Gambetta-Richelieu est un musée à ciel ouvert dédié au street-art. Les fautifs ? Une bande de skateurs et de street-artistes, établie ici depuis plusieurs années, qui ouvre donc en 2017 sa sixième expo de ouf, la #666, la quatrième « hors les murs ». Soit, bon an mal an, une vingtaine de fresques murales qui viennent s’ajouter aux précédentes et transfigurent ce quartier par ajouts successifs.

De cette aventure débutée en 2012 dans un appartement bourgeois transformé en galerie éphémère, quatre lieux ont émergé. Le Spot, d’abord, qui a accueilli l’expo de Ouf #2, puis est devenu le navire amiral de l’affaire. 400 m2 rue Enclos Rey, qui ont longtemps hébergé la fédération communiste du Gard, aujourd’hui prototype de tiers-lieu Do It Yourself, accueillant expos, cantine, magasin de skate, salle de concert et de réunion, bureaux et jeunes entreprises de l’économie sociale.
Chez Mémé, ensuite. Des locaux commerciaux appartenant à un bailleur social, mis à disposition pour un « café social », qui accueille le foisonnant tissu associatif du quartier, un atelier de réparation de vélos, des réunions. Puis, en 2016, l’expo de ouf #5 investit de nouveaux murs, quartier Richelieu : les anciens locaux de la mutuelle des cheminots, laissés en jachère par le propriétaire. La méthode est la même que pour le Spot : le lieu est d’abord investi pour une expo temporaire. Les artistes s’en donnent à cœur joie. Puis le propriétaire est séduit, et le projet prend place. « L’Archipel », « plateforme de coopération sociétale », est lancé en 2017.
Enfin, le premier appartement de la rue Notre-Dame, celui où tout a démarré, vient lui aussi d’être pris en charge pour des expos et l’hébergement d’une pépinière de jeunes pousses économiques.

Au total, près de 1000 m2 consacrés aux pratiques urbaines, à la création de liens sociaux, et au développement d’entreprises culturelles, le tout, géré par des trentenaires, avec très peu de subventions.

À l’origine de ça, un skateur en fin d’études, posé à Nîmes pour continuer une histoire de cœur, qui va rapidement quitter sa bande de « planches à roulettes » pour s’acoquiner avec deux street-artistes nîmois. La rencontre de Cédric Crouzy, « Patate » de son nom de skateur, avec Caos et Grumo, jeunes vétérans du street-art nîmois, sera le déclencheur de l’histoire, avec la première expo de ouf, celle de l’appartement bourgeois. Puis viendra Tex, le « chef de chantier », rencontré lors de l’inauguration du lieu de Grumo et Caos, « La Ruche ». Chef de chantier, mais surtout administrateur de cirque (Turbul), rodé aux montages de dossiers et à la compta associative. Et enfin Éric, le technicien. Pour Patate, « le bourrin », qui aime avancer en sautant les obstacles, voilà la bande avec laquelle il va pouvoir mettre en actes une vision de l’urbain imprégnée de ce qui l’a toujours fait vibrer dans le skate. « Avec le skate, j’ai toujours regardé l’espace urbain en termes de création et de jeu. Quand je réfléchis aux projets que je monte, je réfléchis comme quand je skate : comment composer avec les éléments qui sont là, devant moi. Comment créer avec, faire quelque chose d’original, ou de joli, ou de dynamique. Et j’adore ce truc de composer avec ce qui existe déjà. Mais pas ce qui a été fait exprès. Au skatepark, je me fais ch…r. Ça a été pensé pour, calibré pour, et y’a que des skateurs. Alors que quand tu skates dans la rue, 70% de ton temps, tu le passes assis sur un trottoir à regarder comment ce bout de rue vit, les gens qui le traversent, à te demander ce que ça va donner si tu montes sur le banc, et qu’après ta planche va sauter au-dessus de la poubelle, etc. Comment tu transformes un bout de rue tout pourri en un instant qui va bien. »

L’expo de ouf n’est pas seulement un événement artistique. Il y a, dans le projet, des dimensions sociales, culturelles, économiques, écologiques. L’idée, fondamentale, que ces quartiers dégradés sont dans l’urgence d’être revitalisés, transfigurés, et, partant de là, réappropriés par les habitants et par les politiques urbaines. Derrière l’acte artistique, il y a un projet global, qui échappe aux logiques classiques des politiques publiques, généralement segmentées, sectorisées. Les artistes, que Cédric appelle artivistes, ne viennent surtout pas pour « poser un blaze sur un mur ». Ils viennent, et reviennent, pour se retrouver, rencontrer des habitants, transfigurer une façade murée, éclairer un immeuble délabré, égayer une rue délaissée, donner un peu de sens, de rêve, ou d’amour à un territoire qui en manque cruellement. Ils sont plus de soixante à avoir laissé leur empreinte dans Gambetta-Richelieu depuis six ans, créant une expo permanente à ciel ouvert, renouvelée, étirée au fil des éditions.

Depuis qu’ils se sentent plus tranquilles, qu’ils ont l’impression d’avoir installé des choses, la bande du Spot met l’accent sur la médiation. « Les gens ont besoin de comprendre ce qu’on fait, pourquoi on le fait. Il faut leur expliquer, y compris leur expliquer les difficultés quand on ne peut pas faire ce qu’on avait prévu, parce qu’on a pas le mur ou la façade qu’on voudrait ». Pour Cédric, un projet comme celui-là n’a pas de sens si les habitants ne l’accueillent pas. Accueillir ce n’est pas forcément adhérer. « Y’a toujours des gens qui râlent, parce qu’ils n’aiment pas l’esthétique du dessin, mais quand tu leur expliques, ils comprennent le sens du truc. Juste, ils te diront que la prochaine fois, ça serait mieux de le faire en bleu ». Cédric rigole. Mais si les habitants ont compris, les résistances institutionnelles ont été nombreuses, et là aussi, il a fallu batailler, expliquer. « Quand tu balances un projet à la ville en lui disant qu’une fresque de street-art sur une façade décrépie, c’est de la valorisation, et qu’en face on te répond que non, c’est de la dégradation, tu sais que tu as un peu de boulot pour convaincre… »

Le « boulot » a payé, et les réticences institutionnelles sont quasiment toutes levées. Seuls les services de l’architecture et du patrimoine de la Drac ont encore un peu de mal avec le rythme imposé par les artivistes.
Pour autant, le soutien des puissances publiques est toujours très faible. L’État, via la DRAC, met tout ce qu’il peut, c’est à dire peu. 4000 euros, principalement sur une ligne d’action culturelle. Les collectivités régionales et départementales abondent bon an mal an 2000 euros chacune. Et la ville ? Elle est très heureuse. Elle trouve ça formidable. Le prix du formidable ? 2500 euros par an. Si le soutien de tous les niveaux institutionnels permet de légitimer le projet, la grosse dizaine de milliers d’euros de subventions annuelles est loin de permettre de boucler un budget à plus de 70 000 € pour faire vivre le Spot et financer l’expo. La recette ? Des expos, du bar, la cantine, la boutique, les concerts, la location des espaces, des négociations très serrées sur les loyers et les fournitures, la mutualisation des moyens au travers de la mini-pépinière.

Cette faiblesse des soutiens a une triple source : le très faible appétit de la puissance publique pour les cultures urbaines, l’idée très répandue que ces acteurs se débrouillent très bien tous seuls, et la méfiance vis-à-vis d’acteurs globaux, rapidement soupçonnés d’être trop politiques.
Et puis, Nîmes n’aime pas trop le contemporain. Elle est d’abord une ville d’histoire, dotée d’un imposant patrimoine architectural. Et d’abord d’un patrimoine antique, le seul véritablement valorisé, vestige d’une époque où Nemausus était choyée par l’empereur Auguste. Les Arènes, la Maison Carrée, le Temple de Diane, autant de monuments imposants qui attirent les touristes. Mais la ville est aussi dotée d’un centre médiéval bien conservé, et de faubourgs 19e remarquables, dont les Jardins de la Fontaine sont le point d’orgue. Et pour compléter ce tableau, la préfecture du Gard s’est dotée, dans les dernières décennies du 20e siècle, d’une architecture contemporaine remarquée. De 1983 à 1995, le maire d’alors, Jean Bousquet, patron d’une grande griffe de prêt-à-porter, avait fait prendre un tournant très novateur à la ville. L’installation de Carré d’Art, à l’époque deuxième collection d’art contemporain après Beaubourg, avait fait grand bruit, tant pour la collection que pour le bâtiment, signé Norman Foster. D’autres architectures suivront, signées Nouvel, Kurokawa, Gregotti, Starck, Wilmotte… La ville donne à lire deux mille ans d’architecture urbaine, ce n’est pas si commun. Mais le règne de Jean Bousquet sera court, et les municipalités qui vont suivre ne feront pas perdurer l’élan. L’actuelle majorité municipale est pourtant en grande partie issue des rangs Bousquet. Mais l’ambition contemporaine a fondu. Et avec elle, une certaine ambition culturelle.

Autant dire que Nîmes n’est pas la mieux placée pour devenir un haut lieu du street-art. Banksy n’a même pas cru bon d’y coller une affiche alors que Massive Attack a produit un concert d’anthologie dans les arènes en 2003… (rires) Mais c’était sans compter sur l’énergie de la bande du Spot.
Un vernissage au Spot, c’est toujours très drôle. On y croise la Drac, souvent très intéressée et très présente dans l’accompagnement. On y croise la ville, souvent très contente, parfois dithyrambique, parfois même lyrique. L’adjoint à la culture soutient d’une poignée d’euros, mais, malin, achète une toile tête-de-mort pour sa collection perso. La conseillère déléguée clame que Nîmes peut devenir la capitale du street-art, qu’il faut diversifier, ne pas tout miser sur le toro. Chacun sourit. Chacun sait que tant que le toro attirera autant de touristes, il sera roi. C’est que l’adjoint à la culture, Daniel-Jean Valade, a la culture taurine chevillée au corps.

L’un de ses collègues, sous couvert d’anonymat, raconte avec gourmandise cette anecdote. Au milieu des années 2000, alors que l’agglomération nîmoise s’interroge sur sa prise de compétence culturelle, le cabinet chargé d’établir les scénarios culturels métropolitains constate la désertion du spectacle vivant, et l’absence de Nîmes sur la carte des festivals. Daniel-Jean Valade, le reprend au vol : « Monsieur, vous me dites que je n’ai pas de festivals. C’est faux ! J’en ai trois ! La Primavera, la féria de Pentecôte et la féria des Vendanges. Y’en a qui font du tutu, moi, je fais du toro ! » Derrière la référence au tutu se cachait la vieille rivalité entre Montpellier et Nîmes. Même si nul tutu n’a été vu depuis longtemps dans la programmation de Montpellier Danse, DJ Valade n’en avait cure, seul le bon mot l’intéressait.

La Primavera a disparu, et nul ne sait plus où est la cloche en plexiglas qui protégeait les arènes du froid. Mais les arènes restent reines absolues. Elles sont la clé de voûte de la politique culturelle. Elles sont à la fois l’antre privilégié de la tauromachie, le temple du spectacle vivant, et la pierre angulaire du patrimoine.

De cette prégnance de la culture taurine vient le premier nom de l’association du Spot : Bullshit. Littéralement, merde de taureau. Au figuré : foutaises ! Clin d’œil contestataire au toro roi. L’association a changé de nom, elle s’appelle désormais Locomotiv, et si son conducteur aime toujours autant foncer, il a à cœur d’entraîner avec lui des wagons. En 2018, la métropole annonce une année des cultures urbaines. Pour Cédric et le Spot, ce sera l’occasion rêvée de faire la jonction avec l’autre pan des cultures urbaines, les promoteurs du hip-hop nîmois : l’association Da Storm, installée à l’autre bout du territoire métropolitain, à Bouillargues. En attendant, l’expo de Ouf #666 signe un retour au free-style, en l’absence d’accord explicite sur les murs où les artivistes vont opérer. L’expo de Ouf, c’est l’abrivado du street-art : l’essentiel est de lâcher les street-artistes dans les rues.

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #67 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.

De quoi ?

Festivals : la grande illusion

Depuis quelques années, une formule magique se répand dans le milieu culturel : 1€ investi dans un festival rapporterait jusqu’à 10€ au territoire. Magique ? Ou tragique ? Décryptage.

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Tout a commencé en Avignon, en 2003. Lorsque les intermittents en grève ont provoqué l’annulation du festival pour protester contre la réforme de leur indemnisation chômage, et que la maire et le président de la chambre de commerce et d’industrie de la Cité des Papes ont hurlé de concert à la perte de la manne financière engendrée par le festival. 40 millions d’euros, disaient-ils. Unité de mesure ? Le doigt mouillé. Mais qu’importe, le chiffre a eu son impact. Son impact psychologique : la culture a un impact économique, et le festival est le joyau de cette dynamique.
Près de 15 ans plus tard, la machine à mesurer les retombées économiques des festivals s’est emballée, et on ne compte plus les annonces mirobolantes. « Pour 1€ de subvention, on a 9,62€ de retombées économiques » disait en avril 2016 le créateur d’un festival de musique de la côte vermeille dont nous tairons le nom parce que ce n’est pas sa faute. Il reprenait les mots soufflés par le chercheur-consultant qui a fait le calcul, et dont nous tairons le nom par charité.
9,62€ de retombées chaque fois qu’on met un 1€ de subvention… Si ça, c’est pas formidable. Et ça ne se passe pas que sur la Côte Vermeille ! C’est partout, dit le consultant ! Pour 1€ de subvention publique, on a entre 4 et 10€ de retombées économiques ! Si ça, c’est pas le bonheur.
Du coup, hein, plus question d’hésiter. Faut y aller à fond. C’est quand même pas tous les jours qu’on trouve une manne pareille. Tu poses 1€ sur la table, il en tombe 10 sur le territoire. N’est-ce pas un peu exagéré, docteur ? Comment en est-on arrivé là ? Rembobinons le fil.

QUANTIFIER L’IMMATÉRIEL

En 2003, lorsqu’éclate le 1er grand mouvement des intermittents, qu’Avignon est annulé, et avec lui d’autres festivals d’importance, et que les édiles locaux se lamentent de la perte économique qu’engendre l’annulation, des conseillers du ministère de la Culture, des directeurs d’action culturelle, des chercheurs, des observatoires, se disent qu’il est peut-être temps d’affirmer publiquement que l’art et la culture ne sont pas seulement des émotions et des rêves, mais aussi des réalités économiques et sociales. La crise de 2003 contient tous les ingrédients nécessaires à ce tournant : les intermittents révèlent leurs conditions d’existence, et derrière les saltimbanques apparaissent des « ménages », comme dit l’INSEE, des salariés, qui ont des enfants, des maisons, des crédits, qui consomment et épargnent. Et un festival, ce n’est pas seulement un grand moment de fête et d’émotion, ce sont aussi des chiffres d’affaires pour les commerces et l’hôtellerie, des rentrées fiscales, des retours sur investissement.
Ce petit groupe d’intellectuels et de fonctionnaires, plutôt orienté à gauche, voit dans la révélation du poids économique de la culture le levier pour légitimer un investissement public qui commence à montrer ses limites. Il y aura là, pêle-mêle, des Directeurs régionaux de l’Action Culturelle (dont celui du Languedoc-Roussillon de l’époque), des hauts fonctionnaires du ministère, des observatoires régionaux de la culture (en Lorraine, en Paca, en Languedoc-Roussillon, …), une poignée d’universitaires et de consultants. Leur ambition ? Objectiver. Trouver les méthodes susceptibles de mesurer le poids du secteur culturel comme on mesurerait un autre secteur, tout en conservant la spécificité, l’inquantifiable, l’immatériel.
Sur le terrain, ces pionniers vont d’abord souffrir de l’hostilité d’un milieu culturel et artistique qui refuse l’argument économique, ou qui, plutôt, craint d’y être réduit, ou de faire les frais de la révélation. Et, de l’autre côté, de l’indifférence des pouvoirs locaux, qui ne voyaient pas l’intérêt de dépenser de l’argent dans des études qui, de leur point de vue, coûtent toujours trop cher. Malgré cette double hostilité, l’idée a fait son chemin. Pour maintenir l’intérêt public à financer la culture, mais également pour sortir les « entreprises » artistiques et culturelles de leur ghetto financier, et qu’elles soient aussi considérées comme des entreprises artisanales, et aidées à ce titre, sur les crédits « communs » d’aides économiques.

FESTIVALS CHERCHENT ÉVALUATEURS

Mais les premiers à bénéficier de ce nouveau regard économique ont bien entendu été les festivals. Là, l’impact est direct. Le nombre de nuitées dans les hôtels et les campings, le nombre de couverts dans les restaurants, tout ça se voit, doigt mouillé ou pas. Mais on pouvait aller plus loin. Regarder les dépenses du festival, les emplois générés directement, et mettre ça en regard du soutien public.
Alors les festivals ont couru après la mesure. « Dites-moi combien je rapporte ! » est devenu leur leitmotiv. Les Vieilles Charrues avaient lancé l’offensive dès l’édition 2001. C’est leur banque et sponsor, le Crédit Agricole, qui a financé la première étude d’impact économique du festival musical du centre de la Bretagne, pour la dixième édition. La méthodologie de l’étude est encore sommaire : dépenses directes du festival, retraits aux distributeurs pendant l’édition, dépenses des festivaliers. L’objectif est de montrer que le festival rapporte d’abord à la Bretagne, afin d’en pérenniser les financements, publics et privés.
Rapidement, les universitaires et les consultants s’en sont mêlés. Les premiers ont théorisé la mesure, les seconds ont, pour la plupart, tenté de vendre une méthodologie prête à l’emploi. Si, globalement, il s’agit de regarder les dépenses en regard des recettes, et d’estimer les dépenses des spectateurs, les méthodologies se sont rapidement complexifiées. Il y eut d’abord la grande querelle sur la catégorie des spectateurs à regarder. Chez les Canadiens, pionniers des études de retombées économiques de la culture, on ne regarde que les « visiteurs générateurs d’impact économique », c’est-à-dire ceux qui viennent de loin et qui sont venus exprès. Pourquoi ? Parce que les modèles micro-économiques qu’ils moulinent leur font dire que le spectateur du cru ne « génère » aucun impact supplémentaire, et que celui qui vient par hasard aurait dépensé son argent autrement.
Forcément, tout ça n’est que de la dépense qu’on fait déplacer d’un territoire à l’autre, tout dépend donc de l’échelle à laquelle on le voit. Lorsque plusieurs centaines de britanniques descendent à Sète pour le WorldWide, à l’échelle de l’Europe, ça ne crée aucune richesse. Et le Sétois qui est resté pour se trémousser sur le mole au lieu de partir se balader dans l’arrière-pays, on ne le compte pas comme « générateur d’impact » ? Et celui qui fuit parce qu’il y a trop de bruit, on le compte comme « impact négatif » ? Ben non, parce qu’on n’arrive pas à le compter. Comme on n’arrive pas non plus à compter celui qui profite de l’événement pour louer son appart au black.

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Et on ne parle pas de tous ces effets environnementaux que les écolos voudraient nous faire rentrer dans les coûts. Comme si il fallait imputer au festival de Cannes (le plus gros impact économique, avec une estimation à 70 millions d’euros pour 22 millions de budget) la gestion des déchets que nous raconte le documentaire Super Trash de Martin Esposito. Bref, tout ça n’est pas facile. Alors des petits malins ont décidé de faire des cotes moyennes, bien enroulées dans des méthodologies faciles (entendez : pas chères) à mettre en œuvre, et de montrer les effets de levier, parce que finalement, hein, c’est tout ce qui compte. On estime, donc, ce qu’on peut. Tant pis pour ce qu’on ne peut pas. Et ensuite, on rapporte tout ça au soutien public, puisque le l’essentiel est de garder les subventions. Qu’importe si on a pas tout compté, qu’importe si tout ça n’est quasiment qu’estimations. L’important, c’est de pouvoir COM-MU-NI-QUER !
Et c’est comme ça qu’on se retrouve avec le 1€ qui en génère 9€62. C’est précis, 9,62. Ça fait sérieux, les centimes après la virgule. Y’a que ces idiots de sociologues et de statisticiens qui savent que plus une moyenne est précise, et plus elle a de chances d’être fausse. Alors, allons-y pour les centimes. Et la formule magique est reprise comme un mantra, à tous les bouts du territoire. « tu mets 1€, tu as entre 6 et 10€ de retombées économiques sur le territoire ». La formule est bien faite. On peut rapidement s’imaginer que 6€ c’est pour les petits, 10€ c’est pour les grands festivals. Et que, bien sûr, on est d’accord avec la base de la formule magique : c’est grâce à l’argent public que l’argent privé vient boucler le budget. Jamais l’inverse, malheureux ! Le levier, c’est l’argent public. D’ailleurs c’est automatique, le public met 1€ dans un festival, le festival récupère 1€ de financement privé, mantra garanti.
Le plus drôle dans cette histoire, c’est qu’on ne sait pas qui la croit. Pas un investisseur privé sérieux. Si on pouvait miser 1 pour recevoir 7 ou 10, on serait dans un taux de rentabilité qui voisinerait avec celui des bonnes bulles boursières. Ça attirerait l’investisseur… Quant à la théorie du levier, la plupart des festivals savent bien que c’est l’inverse : c’est parce qu’ils ont eu au départ l’énergie et les partenaires, et que ça a marché, que le financement public est arrivé. L’effet de levier appartient à celui qui prend les risques. Et à ce jeu-là, c’est rarement le public qui commence.

ET QUI MESURE LES EFFETS PERVERS ?

Mais « l’impact économique » vogue et fleurit. Avec d’énormes dégâts collatéraux. D’abord, le tri dans les festivals. Le tout petit, dont l’ambition est de faire vivre le territoire rural, est forcément moins impressionnant que les millions invoqués par le gros. La concentration des financements sur les grosses machines est aujourd’hui malheureusement tendance. Plus tendance encore, la concentration des finances publiques sur les festivals au détriment des crédits de soutien à la création. Le festival, ça rapporte. Le financement de la création, c’est un peu un puits sans fond, non ? C’est ainsi que le maire de Chalon-sur-Saône veut bien garder Chalon dans la Rue, le festival, mais se passerait volontiers d’avoir à financer l’outil de production, l’Abattoir, centre national des Arts de la Rue et de l’Espace Public. Il n’est pas le seul. Car si l’inculture économique permet de ne pas se rendre compte que la formule magique est faussée, elle permet aussi de ne pas savoir que sans investissement, il n’y a pas de retombées.
C’est ainsi que par la grâce de quelques formules magiques, la culture se convertit à l’économie sans acquérir la moindre culture économique. Les charlatans ont de beaux jours devant eux. Et les artistes, des yeux pour pleurer.

Cet article est la version numérique, augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #66 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est le magazine Let’s Motiv.
Illustrations : Trafficage en règle d’un dessin de Roy Lichtenstein, qu’il avait lui même pompé sur un dessin de Ted Galindo, et illustration LM.

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De qui ?

Savoir vraiment qui nous élisons

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Je raconte peu ma vie professionnelle, il y a d’autres endroits pour ça. Mais à certains moments, la vie professionnelle rejoint l’engagement citoyen. Et aujourd’hui c’est le moment d’en parler. Depuis presque 2 ans, je suis « collaborateur parlementaire » comme le dit ma convention collective. D’un des rares députés écologistes français, Christophe Cavard, député de la 6ème circonscription du Gard.
Christophe est reparti en campagne, pour un second mandat qu’il veut être le dernier. Pour un collaborateur, avoir son député en campagne est un moment bizarre. La loi nous empêche d’être des acteurs de premier plan de cette campagne. C’est une question d’équité entre les candidats. Je la suis de très près, mais je la vis avec une certaine distance, même si, heureusement, rien de m’interdit ni d’échanger continuellement, ni d’être présent en dehors de mes heures ou mes jours de travail.
Christophe est élu dans une circonscription découpée à l’origine pour la droite. Elle regroupe une bonne partie de Nîmes, la majeure partie de l’Uzège, et des communes périphériques nîmoises, autour de Marguerittes. Elle est donc très hétérogène. Sa partie périphérique est marquée par le vote d’extrême-droite. Marine Le Pen a fait, dans certains de ces villages, plus de 45 % au premier tour de l’élection présidentielle. A l’opposé, mais tout à coté, l’Uzège est une terre écolo, même si Uzès est une ville bourgeoise dirigée par le même maire de droite depuis des décennies. Et la partie nîmoise, qui va du quartier prioritaire du Mas de Mingue au centre historique, et jusqu’aux no man’s land commerciaux le long de l’autoroute, est en plein changement culturel et associatif.
13 candidats se disputent le siège de député. 4 ou 5 ne sont là que pour tenter de récupérer du financement public, en faisant le pari de récolter 1 % dans 50 circonscriptions. L’un n’a même pas déposé de bulletins et de professions de foi. Le candidat LR est filloniste, le candidat en Marche est Modem. La candidate FN est une cumularde (conseillère municipale, métropolitaine et régionale), mais on ne connaît le son de sa voix dans aucune assemblée où elle siège. Elle est flanquée d’un suppléant qui n’est autre que le maire FN de Beaucaire, qui n’est pas dans la circonscription. Il n’y a d’ailleurs pas mis les pieds de toute la campagne. C’est que, dans cette circo, l’influence du FN est en baisse depuis 2012. Faible à Nîmes, le FN recule dans l’Uzège au fur et à mesure que l’écologie grandit. Il n’y a que dans la zone périurbaine qu’il reste fort. Là, les gens râlent parce qu’ils sont pris à la gorge par les crédits du pavillon et de la surconsommation, et ceux qui ont fini de payer veulent pouvoir choisir leurs voisins. Pour le FN, il s’agit de ne pas perdre encore des voix, alors qu’ils ont un candidat Debout la France et un dissident identitaire en concurrents.
Les « Insoumis » ont fait la guerre au défunt Front de gauche, comme partout ailleurs, et ils partent séparément. La dérive populiste des insoumis les amènent à vouloir éradiquer toute concurrence à gauche avant tout autre objectif politique. EELV a mis une candidate, qui était pourtant plutôt de celles qui comprenaient que Christophe ait claqué la porte en 2015. Là aussi, il faut faire rentrer des sous dans la caisse, quitte à faire perdre son camp.

Comme ailleurs, il n’y a pas eu de confrontations entre les candidats. Le « marcheur » Modem a été nommé très tard, et il compte sur l’ « effet de marque ». Le filloniste est isolé depuis la catastrophe industrielle du 1er tour de son chef. L’insoumise croit dur comme fer qu’il y aura encore plus de gens qui iront voter pour elle qu’il n’y en a eu pour Mélenchon. Et le FN se dit que si tout ce petit monde se neutralise, sur un malentendu, il peut faire de leur ectoplasme une députée.

Christophe n’est plus membre d’un parti. Il est soutenu par la gauche socialiste et écologiste « de gouvernement », et il assume de vouloir travailler avec Nicolas Hulot, et de s’opposer à ce à quoi il s’opposait déjà avant : la destruction du code du travail, la financiarisation de l’économie, le tout-sécuritaire. Il fait donc campagne sur ses convictions et ses compétences, sans effet de marque ou de référence à un leader.
J’ai fait et j’ai vu beaucoup de campagnes électorales, et celle-ci est très certainement la meilleure que j’ai pu observer. Les documents de campagne de Christophe sont construits, plein de fond et de pédagogie. Ils sont, il faut le dire, le fruit du travail mené ces cinq dernières années. Comme tous les députés écolos, Christophe a un très bon bilan parlementaire, et pas seulement sur le papier. Et encore, ces indicateurs publics ne tiennent pas compte des 3 commissions d’enquête parlementaire qu’il a présidé ou animé, des centaines d’auditions qu’elles représentent, durant les 20 mois qu’elles ont duré.
Par un paradoxe apparent, Christophe l’écologiste est devenu un pilier de ces questions cruciales que sont la lutte anti-terroriste et la prévention de l’embrigadement. Parce qu’il fallait quelqu’un pour donner une position d’équilibre, une position juste.  Mais son engagement écolo reste axé sur la transition écologique et solidaire. C’est un type qui aime le terrain, le contact, les avancées concrètes et les politiques pragmatiques. Parce que, là aussi, il faut des députés écolos pour dire que l’on préfère le juste échange au libre échange, et l’avancée concrète – et sans retour – à la promesse du lendemain planifié qui chante.
Mais depuis plusieurs semaines, on nous serine dans tous les médias qu’il y aura une irrésistible vague de marcheurs inconnus qui vont squatter les bans de l’Assemblée. Comme un fait établi, une chose entendue.
J’ai du mal à y croire. Et quand je doute, je lis. Je lis, par exemple, dans la dernière livraison de l’enquête électorale du CEVIPOF, effectuée depuis des mois sur 15000 personnes (le sondage à 650 peut grave se faire hara-kiri), que 37% des sondés déclarent vouloir voter pour ou contre Macron. Pour ou contre… Et que 63% des sondés voteront pour le ou la candidate, son caractère, ses compétences, ses convictions.
Du coup, je me dis que ce pays n’est peut-être pas devenu dingue. Que les citoyens ont peut être envie d’être représentés par des gens qui incarnent des convictions et des projets, pas des candidats incapables de parler par eux-mêmes.
Parce que, franchement, un député godillot, y’a rien de pire. Que notre démocratie meurt de l’écrasement du pouvoir parlementaire par l’exécutif, que beaucoup a été fait dans cette législature pour rendre l’activité plus transparente (c’est d’ailleurs ce qui explique les scandales qui touchent Fillon, le Fn ou le Modem), et que le populisme ou le jupitérisme ne peuvent pas tout balayer. Parce que sinon, l’urne électorale finira par se transformer en urne funéraire.
On verra ça dans 48 heures. Mais j’ai quand même un peu les boules du matraquage médiatique auquel on assiste depuis des semaines.
Alors j’espère que mes concitoyens ne marcheront pas jusqu’au bout. Qu’ils auront envie de savoir qui ils élisent. Pas des savonnettes avec un tampon de marque dessus. Mais de vraies personnalités.

Une dernière chose. Le titre de ce billet est un pillage en règle du titre d’un spectacle aussi long que fascinant de Sébastien Barrier, une ode aux plus écolos des vins, les vins natures, « Savoir enfin qui nous buvons« . La révolution du pinard. Durant toute cette campagne, Christophe et son équipe on servi du vin nature à chaque rencontre, le vin des Reboul, à Uzès.

Et encore une dernière chose : derrière certains des liens de ce billet, il y a de vraies enquêtes, ou de vrais points de vue fouillés. Ça peut faire mal à la tête, surtout quand tu ne bois pas du vin nature.

Et encore une dernière chose, dernière dernière. Si tu habites entre Nîmes et Uzès, à Gambetta, au Mas de Mingue, à la Cité des Espagnols, à Marguerittes, à Manduel, à Saint-Quentin-la Poterie, à Uzès-le-duché, à Poulx, à Ledenon, à Sanilhac-Sagriès, à Saint-Gervasy, n’hésite pas, fais toi plaisir, vote pour Christophe Cavard, le bonhomme sur la vidéo, là :

De qui ?

Eloge politique de la cervelle de Canut

On a beau se le dire depuis des années, prédire la fin des appareils politiques que l’on a côtoyé sa vie durant, avoir annoncé, dans des postures mi-observateur, mi-acteur, la fin d’un cycle long, bref, on a beau ne pas être surpris, assister en direct à la décomposition globale du paysage politique français à l’occasion de « l’élection-mère », la présidentielle, est un spectacle ahurissant.

Je ne vais pas m’attarder outre mesure sur la situation de la droite. Elle est écartelée depuis longtemps entre plusieurs lignes de fracture : l’Europe et l’identité nationale d’une part, le néolibéralisme et le conservatisme d’autre part. Si la droite républicaine a toujours su à peu près organiser le débat entre les europhiles, les libéraux et les conservateurs, elle est pilonnée depuis deux décennies par le national-populisme du FN. Outre les défections souverainistes aux marges (de Pasqua-De Villiers à Dupont-Aignan), elle est surtout durablement ébranlée dans son corps électoral par la montée de l’extrême-droite dans les urnes, ballottée entre celles et ceux qui courent après le discours frontiste, et les autres, qui cherchent à contenir l’érosion par les actes plutôt que par les discours.
Elle s’est d’ailleurs donnée à l’issue de ses primaires un candidat de synthèse. Mais, patatras, le voilà affaibli par une tare congénitale : l’argent. S’il venait à être éliminé du second tour, alors qu’il y a encore 6 mois l’élection était donnée sur un plateau à son camp, la droite en serait durablement atteinte, sans qu’il soit aisé d’en prévoir les conséquences exactes.
La gauche, elle, a déjà explosé.
On sait depuis longtemps que le Parti Communiste n’est plus qu’une survivance. Nombreux sont ceux qui disent depuis des années que le Parti Socialiste est lui aussi mort cliniquement, et que seule son implantation électorale lui permet de survivre, en le maintenant en pole dominant de son camp.
Le quinquennat qui vient de passer, marqué par l’incapacité du chef de l’État à choisir, à trancher entre deux lignes antagonistes, un libéralisme social qui ne dit pas son nom, et une sociale-démocratie qui n’arrive pas à se réinventer, vient de finir de l’achever.
Sa frange libérale a trouvé un nom pour s’assumer comme telle. Emmanuel Macron réussit vraisemblablement là où ses prédécesseurs centristes ont échoué : fédérer des forces à gauche comme à droite. Nous verrons dimanche si le pari est gagné.
En tout état de cause, une partie significative des élus et des électeurs du PS sont partis avec armes et bagages tenter l’aventure Macron. Si cela contribue à clarifier l’identité d’un parti qui était devenue illisible, les formes du ralliement, la défiance affichée vis-à-vis du vainqueur de la primaire ont signé la fin du vieux parti d’Epinay.
C’est certainement une bonne chose. Reste à savoir comment et sur quelles bases la refondation pourra se faire.

Dans le même temps, le rêve d’Europe Écologie est définitivement mort. Alors même que la bataille idéologique sur l’écologie gagne du terrain chaque jour, ce parti a fini de démontrer son incapacité à structurer un espace politique de conquête. Alors que l’écologie politique aurait pu, aurait dû, être le pivot d’une refondation de la gauche, plus démocratique, plus horizontale, rompant avec les logiques d’accumulations des ressources politiques ( cumul, élus, moyens humains, etc) qui ont corrompu le projet social-démocrate, l’empêchant de se battre contre les logiques d’accumulation du capital, EELV n’a su que se caricaturer dans le juridicisme et la violence verbale de sa démocratie interne et très imparfaite.
Il n’empêche. Même allié à la machine à perdre EELV, Hamon avait des atouts dans sa manche pour poser des fondations. La campagne en a décidé autrement.
D’abord, l’aile droite de la coalition gouvernementale n’a pas supporté de se faire battre par un frondeur. En totale absence de lucidité sur son impopularité comme sur le mécanisme des primaires, elle se voyait déjà adopter le champion qui avait si bien manœuvré pour écarter le président sortant. Elle a méthodiquement savonné la campagne de Benoit Hamon, dans une de ses opérations suicides dont elle a le secret.
Puis Benoit Hamon a, lui-même, commis deux erreurs stratégiques. La première, en allant chercher les alliances, et en pensant que le ralliement de Yannick Jadot allait lui donner l’élan nécessaire. Il n’en a rien été, la dynamique EELV est moribonde.
Ensuite, en pensant que le meilleur des programmes ferait la différence à gauche.

Mélenchon a su profiter de ces faiblesses. Et, surtout, il a su s’affranchir du PC pour mettre en œuvre sa stratégie de « populisme de gauche », dont il est persuadé qu’elle est la seule à pouvoir rivaliser avec le FN.
Depuis des années, la gauche est face au piège du populisme et de la démagogie frontiste.  Depuis l’échec de Jospin, qui croyait que la raison l’emportait forcément sur la violence, différentes figures de la gauche ont teinté leur discours de palettes de la démagogie ordinaire, que ce soit pour contrer Sarkozy ou pour tenter de se donner une stature d’autorité.
Avec son populisme de gauche, directement infusé par Chantal Mouffe, la penseuse du populisme de gauche à l’européenne, il semble avoir trouvé une recette pour élargir son électorat.
Il n’y a pas besoin de lire des pages et des pages de philosophie politique pour savoir ce qu’est le populisme de gauche. Le populisme de gauche, ce sont les armes rhétoriques du populisme au service d’un projet de gauche. Dénonciation des élites, discours anti-système, parler au nom du peuple, voilà trois piliers essentiels du populisme. Il s’accompagne d’une dose variable de violence verbale, symbolique, physique parfois.
Le populisme de gauche a son panthéon moderne : Peron et Kirchner en Argentine, Chavez et Maduro au Venezuela, Morales en Bolivie, Lula, dans une certaine mesure, même s’il ne se revendiquait pas du bolivarisme. On prendra bien garde de ne pas y faire figurer José Mujica, « Pepe », l’austère et intègre ex-président uruguayen.
Il y a de bonnes et de mauvaises choses dans leur bilan, notamment économique et social. Là n’est pas la question. C’est sur le plan démocratique que le populisme de gauche imprime sa marque.
Parce que, tout de gauche qu’il puisse être, le populisme de gauche reste du populisme. C’est à dire la formulation simplifiée à l’extrême que les maux de la société proviennent de celles et ceux qui la gouvernent, et que pour en sortir, il faut suivre la voie imprimée par le leader. « Je vote, ils dégagent », en est, chez Mélenchon, la marque la plus forte. Elle contient tous les ingrédients du populisme, violence comprise.
C’est que toute stratégie populiste comporte un revers de taille : l’impossibilité de construire une société démocratique sur le binôme violence politique / charisme du chef érigé en culte. Le populisme de gauche ne peut vaincre le populisme de droite. Je pense même le contraire.
C’est essentiellement pour ces raisons que je suis convaincu que la gauche ne peut se refonder autour de Mélenchon.
Ce à quoi nous assistons depuis des années, c’est au cercle invertueux du désespoir politique. La montée du Front National plonge ses racines dans l’incapacité des politiques libérales à ne pas laisser pour compte des pans entiers de la société, dans la faiblesse politique de la social-démocratie face à la financiarisation de l’économie, et dans la complexification du monde. C’est un mécanisme politique simpliste, qui consiste à dire à celles et ceux que le monde effraie parce qu’elles / ils ne le comprennent plus, que la solution est simple : il faut revenir au passé.

Cette montée du désespoir politique dans la majorité des plus démunis effraie les classes moyennes, qui en retour, aveuglées par les sirènes du vote utile, donnent le pouvoir à des libéraux, qu’ils soient débridés ou teintés de social. Lesquels actionnent les manettes de l’austérité, qui désespèrent toujours plus les plus démunis, qui font monter le populisme, qui effraie les classes moyennes, qui votent pour les libéraux, qui actionnent l’austérité, etc.
L’idée qu’un individu charismatique puisse, par une formule simpliste, fut-elle inspirée par des valeurs de gauche, contrer le national-populisme, est un pari très risqué.

cervelle-de-canut

Pour contrer le national-populisme, une autre voie existe, et elle est très difficile et exigeante. Il faut parler de façon simple et compréhensible à l’intelligence, à la raison, et il faut pour cela des dirigeants intègres et honnêtes, qui portent un projet d’émancipation par l’éducation, par l’économie et par le politique. C’est pour ça que le projet écologiste est la seule alternative au populisme.
Force est de constater que cette partie de la gauche, qui refuse de ne parler qu’aux tripes des électeurs, mais qui, au contraire, doit parler, avec ses tripes, à l’intelligence de la société, n’a pas encore la recette pour être majoritaire. Benoit Hamon en est une parfaite illustration. Il cherche à parler à l’intelligence du peuple, mais il n’arrive à parler qu’à une minorité. Il ne fait pas de la salade de tripes, il fait de la cervelle de canut. Plat hautement exigeant dans l’équilibre des ingrédients.
Ses chances de gagner sont donc devenues minces.
En même temps, soyons honnêtes : les chances de la gauche de gagner ces élections sont minces.
Je pense que les chances de Mélenchon de parvenir au second tour sont incertaines, et que, s’il y parvenait, il aurait toutes les chances de perdre, quel que soit son adversaire, parce qu’il est bien trop clivant pour rassembler le camp républicain, même par défaut, même contre le FN.
Et l’appel au « vote utile » de ses insoumis me révulse plus qu’il ne me convainc. J’ai toujours milité pour un candidat au premier tour de la présidentielle. C’est ma septième campagne. Et au moins la troisième dans laquelle je suis certain que les chances de mon candidat sont minces.
Je suis relax.
J’ai appris dans cette longue marche que rien n’est jamais fini, et que seul l’avenir peut être insulté.
Et que c’est déjà suffisamment pénible d’avoir trop souvent à voter au second tour pour un candidat auquel tu ne crois pas, qu’il est hors de question de faire la même chose au premier tour.
Je vais donc voter pour Benoit Hamon, parce que c’est celui dont le projet est le plus à même d’être une alternative efficace et intelligente, et parce que l’homme est, jusque dans ses défauts de communication, le plus proche de l’éthique politique à laquelle j’aspire.
Et aussi parce que l’histoire ne s’arrête pas ce dimanche. Au soir du premier tour, la gauche française sera un champ de ruines. Mélenchon sera en tête ? Certainement, et il aura une lourde responsabilité dans cette destruction.

Mais bast! Il faudra reconstruire. Et rien ne se reconstruira par la violence verbale qu’il aura inoculée à ses « insoumis », et le reste de la gauche ne se soumettra à aucun lider, aucun césar. Et il faudra bien alors se parler autrement, ou abdiquer tout espoir de reconstruire le camp de l’espoir autrement que sur les cendres d’un pays dévasté par le fascisme qui vient. J’ai 50 ans, je milite depuis que j’ai 15 ans. Ces 35 années épuisantes et exaltantes ne me laissent que peu de certitudes. Mais j’en ai une : la violence politique engendre l’impuissance.

De quoi ?

Culture : demandez le programme

Tous les cinq ans, on redresse la statue du mythe, on feint de croire que l’ensemble de nos problèmes va être résolu par l’élection d’un homme. C’est la fiction présidentielle. Et même les candidats qui proclament le plus leur volonté de changer ces règles finissent par surjouer le coup de l’homme providentiel. Ou de la femme. C’est quoi le féminin de Napoléon ? Je préfère ne jamais le savoir.

Tous les cinq ans, donc, la presse culturelle, les observateurs les plus avisés des zarts-zet-des lettres, ou les plumitifs qui doivent bien vivre, se reposent LA question : et la culture, dans tout ça ?
C’est un peu comme un marronnier, mais en fait non. Un peu parce que les programmes de nos prétendants ont toujours un volet culturel, des ambitions, et, pour les plus aguerris, une brochette d’artistes en soutien. Et que ce volet est rarement évoqué dans les discours, les interviews, les débats.
Ce n’est pas un marronnier, parce que le principe du marronnier, c’est que le plumitif n’a qu’à se baisser pour ramasser le fruit. Et que ça n’a pas d’importance. Et là, c’est l’inverse.
Dans cette campagne présidentielle totalement folle de 2017, où tout peut changer d’un moment à l’autre, dont le scénario aurait été refusé par n’importe quel producteur des meilleures séries politiques américaines ou scandinaves, la culture est aussi absente que n’importe quel autre thème majeur, pas de jaloux. Trouver les propositions culturelles est un vrai boulot de limier. Il faut se fader les brochures à la loupe, fouiller les sites web des candidats, et même, mais ici on ne rechigne jamais à l’effort, se taper plus de trois heures de débat télévisé dans l’espoir qu’à un moment les membres du club des cinq se voient interroger sur la chose. Mais rien. Pas l’ombre du début de la queue d’une petite friandise culturelle à se mettre sous la dent.
Et pour ce qui est de la fouille, bonjour la botte de foin ! Onze candidats ! Parce que là aussi, on a attendu la clôture des inscriptions pour ne pas rater un qualifié, et ne pas non plus trop se disperser dans les quelques deux cents candidats putatifs à la candidature, tous plus inconnus les uns que les autres pour la plupart.
En voila donc onze, deux femmes et neuf hommes. Et tout compte fait, examiner et comparer leur programme culturel est peut-être l’un des moyens les plus surs pour savoir vraiment ce qu’ils pensent, quel est leur programme global. Qui ils sont.

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LA CULTURE, ON NE LA CULTIVE PAS : ARTHAUD, ASSELINEAU, LASSALLE, POUTOU

Regardons rapidement ceux dont on ne saura pas grand chose, parce que leur programme est vide, ou presque, de tout volet culture. Ils sont 4 dans ce cas : Nathalie Arthaud, François Asselineau, Jean Lassalle et Philippe Poutou.

Nathalie Arthaud est l’héritière spirituelle d’Arlette Laguillier, recordwoman des candidatures présidentielles : six fois candidate, entre 1974 et 2007. Nathalie n’en est qu’à sa deuxième tentative. Elle est la candidate de Lutte Ouvrière, un parti créé en 1968, dont l’autre nom est Union Communiste Internationaliste. Lutte Ouvrière est née d’une scission dans la quatrième internationale ouvrière, l’internationale trotskyste, elle même née d’une scission de la Troisième Internationale, l’internationale communiste. En vrai, LO considère que la IVe Internationale n’existe plus et qu’il faut la reconstruire. Je sais, c’est compliqué. Pour faire court, Lutte Ouvrière considère que seule la classe ouvrière est une force de transformation sociale, et qu’il faut donc y réintroduire les idées communistes. Dans le site de campagne de Nathalie Arthaud, il n’y a pas de thématique « culture », ni de propositions culturelles. Grâce au moteur de recherche interne de son site, on trouve néanmoins deux occurrences du mot « culture » : dans la reproduction de courrier en réponse à une interrogation du collectif Europe Democratie Esperanto, Nathalie Arthaud écrit « je souhaite que tout un chacun ait un accès suffisant à l’éducation et à la culture pour avoir la capacité de parler plusieurs langues et d’accéder à plusieurs cultures. »

François Asselineau est le patron de l’UPR, l’Union Populaire Républicaine, un parti crée en 2007. Asselineau est un ancien cadre du RPF, le parti créé par Charles Pasqua et Philippe de Villiers. Il pense que des sociétés secrètes gouvernent le monde secrètement, et que pour s’en sortir, il faut sortir de l’euro et de l’Union Européenne. Il n’a pas vraiment de programme en ligne, juste une très longue vidéo de lui prononçant un discours de 3h46 minutes, pendant lesquelles il parle essentiellement de ses stratégies secrètes qui nous avilissent, et de ses propositions fortes pour restaurer la souveraineté de la France, et qui sont censées être « assorties de toute une panoplie de réformes institutionnelles, économiques, monétaires, sociales, militaires, diplomatiques, culturelles et éthiques ». Mais navré que je suis, je n’ai pas su détecter, dans cette longue logorrhée, les quelques mots sur la culture.

Jean Lassalle est le seul député élu sous l’étiquette modem. Aujourd’hui, son mouvement, créé en 2016, s’appelle « Résistons ». Jean Lassalle est né à Lourdios-Ichère, village des Pyrénées-Atlantiques peuplé de 162 habitants au recensement de 2014, et dont il est le maire sans discontinuer depuis 1977. Il est le candidat d’une certaine France rurale attachée à raison au maintien des services publics. Il a beau être du Sud-Ouest, Jean Lassalle a le programme light : Une dizaine de thèmes assortis d’un paragraphe chacun, et aucune proposition concrète. Et pas un mot sur la culture.

Philippe Poutou est le candidat du NPA, le Nouveau Parti Anticapitaliste, qui est nouveau depuis 2009, année où la vieille Ligue Communiste Révolutionnaire s’est transmuée en NPA dans un processus d’élargissement-scission dont seuls les trotskystes ont le secret. La LCR est aussi un parti de la IVe Internationale, mais version « Secrétariat Unifié ». Pas comme LO, donc, pour celles et ceux qui suivent.
Il est très difficile de s’y retrouver dans le site de campagne de Poutou. Comme disait ma grand-mère, c’est un bordel sans nom. Sympathique, néanmoins. Pas de thèmes culturels. Mêmes les luttes intermittentes n’ont pas trouvé leur place dans le catalogue de lutte. Dans le livret programmatique, le passage sur la culture est essentiellement consacré à un « service public de l’information et de la culture » qui parle essentiellement des médias. Néanmoins :
«  Dans le domaine de la culture, l’accès aux œuvres comme l’accès à la formation artistique et aux pratiques créatives doivent être garantis pour touTEs. Nous voulons un réseau culturel public de proximité pour promouvoir la création, avec une liberté de création, car l’expression artistique est aussi là pour déranger, pour subvertir. Il faut promouvoir l’échange, parce que les cultures minoritaires ou extra-occidentales sont un enrichissement pour tous. Nous revendiquons la liberté complète de diffusion. La rémunération des professionnels doit être pensée hors de la privatisation de la Culture, et pour la liberté d’accès: les barrières, financières et sociales, qui séparent le public des artistes doivent être abattues. »
Et c’est tout. On est bien avancé. Peut mieux faire, Poutou.

LA CULTURE EST UNE ARMEE : CHEMINADE

Jacques Cheminade est notre cinquième homme. Contrairement aux quatre premiers, il a un programme culturel. Cheminade est le fondateur du mouvement Solidarité et Progrès, affilié au mouvement de Lyndon LaRouche, un activiste mythomane américain. Cheminade, lui, a été plusieurs fois qualifié de chef de secte. Il pense que la France est rongée par un ennemi de l’intérieur, que le progrès technologique est le salut de l’humanité, que Mars est notre nouvel horizon. Mais, surtout, Cheminade est un guerrier. Il est en guerre. Même quand il parle de culture, il explique que c’est une arme dans la guerre dans laquelle nous sommes. Et quand il avance une de ces seules propositions singulières, confier un instrument de musique à chaque enfant scolarisé, il ne peut s’empêcher de dire que son « objectif est de créer une armée d’amateurs plutôt qu’un bataillon de professionnels. »
Mais on a aussi plus loin : « Créer des brigades d’intervention artistiques composées de petits ensembles de quelques musiciens qui pourront amener la musique dite « savante » à une population qui ne la connaît pas encore. ».
Incorrigible, le Jacquot.

Voilà, on a passé celle et ceux que la culture n’occupe pas beaucoup, et l’on va attaquer celle et ceux que ça intéresse visiblement, ou qui n’ont pas fait l’impasse dessus.

Autant le dire tout de suite, il y a cette année deux passages obligés dans les programmes : le statut des intermittents et l’éducation artistique à l’école.
Bien que sa place n’évolue guère, l’éducation artistique est une sorte de mantra, une incantation rituelle des scrutins présidentiels.
Quant aux intermittents, c’est tout a fait logique : ils ont gagné, de haute lutte, leur place dans l’agenda politique prioritaire. Mais le consensus est loin d’être établi.

LA CULTURE EST MON ENNEMIE : MLP

Évacuons pour commencer une question majeure de l’exercice de comparaison.
Depuis plusieurs années que le Front National a pris des municipalités et siège dans toutes sortes de collectivités, on a un aperçu du programme culturel du mouvement nationaliste. Bibliothèques municipales expurgées de la littérature et de la presse « subversive », œuvres d’art contemporain repeintes ou éliminées de l’espace public, dénonciation des films et des œuvres « anti-patriotiques », comme ce « navet » de Chez Nous, dixit Florian Philippot, qu’on vous conseille fortement d’aller voir.
Bref, on sait, en fait, que le Front National n’est pas l’ami de la liberté artistique. Et on ne va donc pas vraiment perdre trop de temps à décrypter les quelques propositions sur la culture éparpillées dans les 144 propositions de Marine Le Pen.
Mais on va quand même vous en livrer une, pour la bonne bouche. La 114e.
« Remettre en ordre le statut d’intermittent du spectacle par la création d’une carte professionnelle afin de préserver ce régime tout en opérant un meilleur contrôle des structures qui en abusent. ».
Faut remettre de l’ordre. Avec une carte professionnelle. Que tu auras toujours sur toi, ami intermittent. De quoi nous rappelez cette réplique culte de Papy fait de la Résistance : « Rassurez vous madame Bourdelle, c’est français, c’est la police française. Alors.. Ausweis… Papiers s’il vous plaît. AU TROT »

Voilà. Ça c’est fait. Il nous reste qui ? Nicolas Dupont-Aignan, François Fillon, Benoit Hamon, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon.

LA CULTURE C’EST LE PATRIMOINE : FILLON ET DUPONT-AIGNAN

Nicolas Dupont-Aignan, c’est l’outsider de la droite. Il dirige Debout La République, un mouvement issu lui aussi des marges souverainistes de la droite. Et la culture est très présente dans son programme. Elle est un soubassement de l’identité nationale, passage obligé de tout bon souverainiste. Dupont-Aignan consacre donc 32 propositions aux questions culturelles. Dont les deux tiers sont consacrées au patrimoine. Le patrimoine, c’est rassurant. Ça s’inscrit dans le temps. C’est du beau solide et vaillant. C’est l’identité de la France éternelle, et le support de la France touristique. Ça vaut mieux que le spectacle vivant, à part au Puy du Fou. Et c’est plus sûr que l’art contemporain. L’art contemporain, on ne sait jamais si c’est beau.
Donc Dupont-Aignan réinvente l’inventaire. La proposition n’est pas assez détaillée pour que l’on sache s’il veut réintégrer l’inventaire à l’État, alors qu’il a été décentralisé aux régions, ou s’il entend donner des dotations suffisantes aux collectivités pour qu’elles mènent des opérations d’inventaire généralisé, ce qu’elles font peu aujourd’hui faute de financement, justement.

François Fillon est le candidat des Républicains, cela n’aura échappé à personne. Et aussi de l’UDI. Enfin peut-être. Quoique.
On ne va pas refaire le match, on connaît aujourd’hui le goût de François Fillon pour les châteaux de la Loire et le prêt-à-porter sur mesure.
Son programme comporte 20 propositions culturelles dont une bonne part consacrées au soutien au patrimoine. C’est la marque de son camp, tant il est vrai que le patrimoine est le refuge des conservateurs.
Il est le seul à vouloir conserver, et même renforcer Hadopi.
Concernant le statut des intermittents, il a cette phrase dont on cherche encore le véritable sens, et sa possible traduction dans la loi :
« Préserver le régime des intermittents du spectacle, en luttant contre les abus, en excluant toute forme d’emploi permanent, et en réservant son bénéfice aux artistes et techniciens qui collaborent à des œuvres de création originale dont la fabrication ou l’exécution est limitée dans le temps. »
Tentative d’explication de texte. « en excluant toute forme d’emploi permanent ». Là, François doit faire référence aux permittents. Qui ne sont pas permanents. Mais dont le poste fait l’objet d’une permanence de besoin. Donc il veut les intégrer ? On ne sait pas trop.
L’autre partie de la proposition est encore plus difficile à décrypter. « en réservant son bénéfice aux artistes et techniciens qui collaborent à des œuvres de création originale dont la fabrication ou l’exécution est limitée dans le temps ».
Est-ce qu’il y a des œuvres dont la création n’est pas limitée dans le temps ? Est-ce qu’il y a des œuvres dont l’exécution n’est pas limitée dans le temps ? On ne sait pas, François. Ça doit pouvoir s’imaginer, mais dans l’état actuel de nos connaissances, on ne sait pas.
Il faudra aussi « appliquer le principe d’un nombre minimum de représentations pour les œuvres subventionnées ». Ok. Combien ? 2 ? 12 ? 24 ? La même chose quelque soit la discipline ? Dans quel laps de temps ?
Parmi les autres propositions de François Fillon qui nous reste incomprises, il y a celle-là : « Faire de la France la championne des industries de l’image, en proposant, au plus haut niveau européen, une initiative en faveur des futurs « Airbus » de l’audiovisuel, du numérique et des nouvelles technologies. »
Alors là, les « airbus » de l’audiovisuel, il fallait y penser. Mais qu’est-ce que ça peut pouvoir dire ? On aimerait en savoir plus, mais les confrères qui ont eu la gentillesse de relayer la proposition ne l’expliquent pas plus que nous, et celle qui semble être la principale inspiratrice de cette mesure dans l’entourage de Fillon a, depuis, quitté le navire. On ne saura pas.

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LA CULTURE C’EST L’INDUSTRIE CULTURELLE : MACRON

Emmanuel Macron dirige En Marche, un mouvement crée en 2016. Il n’est ni de gauche, ni de droite, dit-il. Et ses soutiens vont de Robert Hue, ancien dirigeant du PCF, à Alain Madelin, ancien dirigeant de Démocratie Libérale. C’est l’ancien secrétaire général de l’Elysée de François Hollande, et l’ancien ministre de l’économie de Manuel Valls.
Il met lui aussi l’éducation artistique au premier plan, en « encourageant » les projets d’initiation à la pratique artistique collective. Il veut créer des centres artistiques inter-établissements en lien avec les acteurs locaux. Ce n’est pas plus détaillé que ça, du coup on ne sait pas trop ce que ça veut dire. Après… comment dire… Les propositions culturelles de Macron laisse un drôle de sentiment. On ne sait pas trop s’il sait de quoi il parle vraiment.
Par exemple, une de ses trois mesures phares, c’est l’ouverture des bibliothèques le soir et le dimanche. « L’Etat prendra à sa charge les dépenses supplémentaires liées à l’ouverture en soirée et les dimanches des bibliothèques municipales ». Super. Mais ce n’est pas chiffré. Or, en matière budgétaire, Macron propose de maintenir l’effort financier de l’Etat.
Le hic, c’est qu’il a une autre proposition couteuse : un pass culture de 500€ pour les jeunes de 18 ans. Pas de 19, ni de 17, de 18 ans. Et des jeunes de 18 ans, il y en a bon an mal an 900 000. Soit un demi-milliard de chèque culture. Dont une partie ne sera pas payée par l’État puisque le pass sera « co-financé par les distributeurs et les grandes plateformes numériques, qui bénéficieront du dispositif. » C’est la deuxième mesure phare, donc. Un pass-culture de 500€ l’année des 18 ans, subventionné par les industries culturelles, pour que les jeunes majeurs aillent consommer des produits de l’industrie culturelle. Ou éventuellement des livres, du théâtre ou un musée. Les musées, beaucoup sont déjà gratuits pour les moins de 26 ans. Quant aux différentes expérimentations des pass-culture en régions, elles ont toutes été pour le moins mitigées, tout comme la récente initiative italienne, en tout point semblable à la proposition de Macron. Étonnant que celui qui dit vouloir maintenir l’effort financier de l’État en contrepartie de l’évaluation de toutes les politiques publiques en faveur de la culture n’ait pas lui même regardé ces évaluations…
Dernier petit flou : Macron veut « pérenniser et adapter le statut d’intermittent du spectacle ». « Adapter », ça veut dire quoi, au fait ?

LA CULTURE C’EST SÉRIEUX : HAMON ET MELENCHON

Benoit Hamon, c’est le candidat du Parti Socialiste. Et de celles et ceux qui soutenaient l’écolo Yannick Jadot. Enfin pas tous. Et il est aussi soutenu par ceux qui voulaient Taubira. Mais pas par ceux qui voulaient Valls. Enfin pas tous. On ne sait plus. Bref, au milieu de cette recomposition de la gauche, Benoit Hamon a bossé sérieusement ses propositions culturelles.
D’abord, Benoit Hamon affirme vouloir porter l’effort public en faveur de la Culture à 1% du PIB. Pas 1% du budget de l’Etat, hein, 1% du PIB. Comme il rajoute après qu’il le fera « en soutenant le réengagement des collectivités locales pour lutter contre les inégalités entre les territoires », l’effort public doit se comprendre comme l’effort de l’État et des collectivités.
Mais du coup, ça fait combien ? Le PIB, figurez-vous, ce n’est pas facile, ça fluctue sans arrêt. Mais on se cale entre 2180 milliards et 2200 milliards. 1% de ça, ça fait donc 22 milliards.
En 2014, une étude conjointe des Ministères de la Culture et des Finances avaient établi l’effort public culturel à environ 21,5 milliards. On serait donc à 500 millions d’augmentation. Sa deuxième priorité est l’enseignement artistique : inscription des enfants en bibliothèque, développement des pratiques musicales collectives, éducation à l’image, et renforcement de la présence des artistes dans les écoles. Et le maintien du statut des intermittents.
Trois singularités dans son programme culturel : Une journée annuelle « Rue libre pour la culture », « lors de laquelle les institutions et acteurs culturels proposeront de construire avec les habitants des programmations hors les murs. » ; le soutien à la création de fabriques de culture, et, enfin, le soutien à l’entreprenariat culturel. Voilà trois pistes à creuser, revendiquées depuis longtemps par les secteurs les plus en pointe et les observateurs les plus aguerris.
Il promet d’autres propositions issues d’un processus consultatif en cours, qui seront rendues publiques le 1er avril.

Jean-Luc Mélenchon est le leader de France Insoumise, mouvement crée en 2016. Il était en 2012 le candidat du Front de Gauche, qui réunissait le Parti de Gauche, le Parti Communiste Français, et la formation Ensemble. Aujourd’hui, on ne sait plus trop si les communistes sont là ou pas.
Mélenchon s’est lui aussi appliqué à fournir des propositions culturelles qui couvrent l’ensemble du secteur.
Comme Hamon, il veut porter le budget public de la Culture à 1% du PIB, « renouveler l’éducation artistique », supprimer Hadopi pour la licence globale et pérenniser le statut des intermittents. Rajoutons à ça une grande bibliothèque numérique en ligne, et c’est tout. Le reste renvoie à un « livret-culture » qui est un « document de travail ».
On y trouve pas plus de précisions sur sa volonté d’étendre le statut de l’intermittence aux « professions artistiques précaires ». Belle promesse. Mais elle ne peut passer par une extension du statut de l’intermittence à celles et ceux qui tirent leurs revenus de droits d’auteurs, vu que l’intermittence est basée sur des salaires et des indemnités chômage.
En revanche, on y trouve des propositions qui vont largement faire question. Par exemple : « Interdire le sponsoring privé dans les événements culturels. » Et oui, le privé c’est le mal. Et le sponsoring, c’est le grand mal. Je ne sais pas qui leur a soufflé ça, aux insoumis. Je ne connais pas un seul festival qui ne boucle pas son budget avec l’apport du vin de la cave coopérative ou du producteur du coin, qui ne fait pas sa technique avec des bouts prêtés par le magasin ou le loueur du coin. Je ne parle pas du Grand Capital, non, juste des commerces de proximité, de la petite économie des circuits courts à qui profitera directement l’événement, et qui est bien content de se sentir en être, à sa mesure. Interdire ça, ça veut dire quoi ? Ça veut dire mettre à mal des milliers de petites manifestations culturelles, et mettre fin aux grands festivals de musique. Ou alors considérer qu’il faut les laisser totalement à Live Nation. Interdire, c’est, enfin, livrer les manifestations subventionnées au seul bon vouloir des donneurs d’ordre publics, les collectivités locales, qui pourront à loisir transformer l’intention artistique, et faire pression sur le contenu. Beaucoup plus que n’importe quel subventionneur privé. Mais ça, pour le savoir, il faut connaitre la profession, pas se contenter d’incantations. Interdire l’argent privé dans les manifestations culturelles, c’est tout l’inverse de la préservation de la liberté revendiquée par les insoumis.
Ça y’est, il m’ont mis en colère.

Bon, de toutes façons, faut le dire en conclusion, un programme présidentiel, ça ne sert à rien. Ce qui compte c’est la majorité au parlement. Quand tout le monde aura compris ça, on aura plus besoin de Président qui gouverne, et on aura fait un grand pas vers la démocratie.

Cet article est la version numérique augmentée, mais non-augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #65 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est Let’s Motiv Magazine.
Pas de liens, parce que, franchement, si vous avez envie de vous renseigner, ce n’est pas très difficile, et que ce n’est pas à moi de leur ramener du trafic web.

Illustrations : l’affiche de Cravan a été prise en photo gare de Lyon, je ne sais plus quand, ni pourquoi elle était là. Le photomontage est un bidouillage de fotofunias à partir de portraits volés. 

Capture

De qui ?, De quoi ?

Go, Rodrigo ! Go !

Novembre 2016. Rodrigo Garcia a annoncé depuis plus d’un mois sa volonté de renoncer à un deuxième mandat à la tête du Centre Dramatique National de Montpellier. Les raisons de ce renoncement ? Une absence de dialogue avec les collectivités sur son projet, des moyens trop faibles, amputés de plus de 100 000 euros dès son arrivée, l’impossibilité de déployer à Grammont son projet de lieu ouvert, l’absence de transports dignes de ce nom pour se rendre au théâtre…
De ça, il ne sera pas question directement dans cet entretien. Le rendez-vous a été pris il y a longtemps, pour parler de son travail, du présent, de ce qui l’anime. De lui, Rodrigo Garcia, auteur, metteur en scène, directeur de théâtre.
Non pas que les raisons de son départ ne soient pas intéressantes à aborder, mais il les a déjà largement explicitées dans un communiqué de presse. Je n’en suis pas surpris. Au fil des nombreuses discussions que nous avons eu depuis son arrivée, j’ai acquis le sentiment que, si Rodrigo est véritablement un auteur politique, il ne conçoit pas qu’il lui faille se battre contre l’indifférence de la Ville et de la Métropole qui l’accueille. Il y a quelque chose de totalement entier chez Rodrigo Garcia. Dans l’homme autant que dans l’œuvre. C’est de ça dont j’avais envie de parler avec lui, ce jour-là, dans sa loge. Pour éclairer à la fois son départ et ce qu’il est, ce qu’il fait. J’ai trop entendu de propos imbéciles, de la part de gens qui, pour la plupart, n’ont d’ailleurs jamais mis les pieds à HtH.
Ses propos ont été recueillis dans sa langue natale, avec l’aimable participation de Laurent Berger, qui a assuré une traduction simultanée. Certaines formulations françaises sont donc de lui, d’autres issues de ma propre traduction.

 ICULT RODRIGO GARCIA

Rodrigo, tu es avant tout un auteur. Écrire, ça a commencé quand, pour toi ?

Rodrigo Garcia : Écrire ? Tard. J’ai commencé tard. D’habitude les écrivains disent « j’ai commencé à neuf ans ». Mais moi, non. Je suis arrivé tard à la littérature. J’ai d’abord commencé par être un lecteur de la philosophie, et la littérature m’a intéressé après.

Mon premier texte, je l’ai écrit pour un fanzine que tenait un ami à Buenos Aires. Un sujet totalement en relation avec Golgotha Picnic. Mais je l’ai relu, il n’y a pas longtemps, et… J’aimerais bien qu’il disparaisse d’internet, qu’il n’y en ai plus de traces, parce que c’est d’une immaturité, d’une ingénuité, on dirait que ça a été écrit par un enfant.

Ah ce point ? Quel âge tu avais ?

Et bien… Vingt ans ! À vingt ans, Rimbaud avait déjà écrit de sacrés trucs ! (rires)

Les vrais débuts, c’est par hasard. Il y avait un concours d’écriture dramatique à Madrid, et je me suis présenté. Parce que moi, en réalité, je voulais être metteur en scène. Quand je suis arrivé en Espagne, mes références, c’était le théâtre de l’absurde, c’était tout. Et en Espagne, je rencontre le théâtre d’Heiner Müller, que je ne connaissais pas. Et j’ai commencé à écrire, et je me trouvais absolument génial, et puis je me suis aperçu que je ne faisais que copier, à la lettre, des textes d’Heiner Müller. Il a fallu que je me dépouille de tout ça petit à petit, que je cherche mon propre style.

Aujourd’hui, la plupart des textes que tu montes sont tes textes, ça fait longtemps que tu n’as pas monté autre chose que tes textes.

Pas tout à fait, on a monté Hamlet dans un kebab à Aubervilliers en mars, mais tu as raison, c’est plutôt une exception. Moi j’aurais voulu monter de grands auteurs, je ne voulais pas mettre en scène mes textes. Mais je me suis aperçu que si je faisais ça, j’occuperais finalement le travail de gens qui faisaient déjà bien ce travail. Dans ce terrain-là du répertoire, j’aurais été un metteur en scène de plus.

Alors que je me suis aperçu que j’étais le seul qui pouvait écrire ce que j’écrivais. Du coup je l’ai pris comme une responsabilité. Bien sûr, quand je te dis ça, il y a l’énorme face narcissique des choses qui surgit, c’est évident. Mais disons que je l’ai pris comme une responsabilité politique : si je pouvais dire ça, écrire, ça, monter ça, alors il fallait que je le fasse.

Après, de quoi je parle, c’est compliqué à dire. Comment dire… Dernièrement, j’ai lu pas mal de théories poétiques, et je suis d’accord avec beaucoup de gens qui disent que les enjeux sont avant tout musicaux et formels. Et c’est ce qui me passionne réellement. Ma motivation à écrire, elle est formelle. C’est très étrange la façon dont le contenu entre en relation avec la forme. Regarde ce que fait Richard Serra : la forme et le contenu y sont complètement indissociables. Et moi j’ai du mal à en dire plus sur cette relation-là.

Tu dis que tu écris tes pièces sur des périodes courtes, sur quelques semaines. Ce n’est pas un travail continu.

C’est vrai. Ça me plairait d’avoir la constance ou la discipline de l’écrivain. Comme Nabokov, tu vois. Il écrivait comme on va au bureau, du matin jusqu’au soir, avec une absolue régularité. Ça ne veut rien dire sur la qualité de l’œuvre, hein. Julio Cortazar, il n’est jamais arrivé à avoir cette discipline et ce qu’il écrit est magnifique. Moi j’y consacre beaucoup de temps, mais je n’ai pas de régularité.

Pour revenir au contenu, je repense à une phrase d’Heidegger qui dit que la poésie à une relation avec ta terre natale, avec tes racines. Et il parle de la relation de ta poésie avec ta langue native. Et ce qui est intéressant au 21e siècle, c’est cette quasi-absence de la terre natale, cette impossibilité de recourir à la terre natale. Et Heidegger fait l’apologie, ce qui m’a beaucoup surpris, du dialecte. Et il fait une analyse de poèmes qui sont passés du dialecte à l’allemand, et de ce qu’ils ont perdu dans cette translation.

Toi tu as l’impression de ce passage entre une langue natale et ta langue actuelle ?

Moi j’ai un espagnol qui vient de Buenos Aires, mélangé à de la langue madrilène, et aussi à ce que je vis maintenant en France. Mon langage est contaminé par les choses importantes que j’ai vécu, de ma vie comme immigrant argentin en Espagne. Ma langue est en tension avec des choses très fortes. C’est pour ça que les thèmes de mon écriture sont toujours les mêmes. Tous les livres parlent de la difficulté d’être avec les gens, et du besoin d’être aimé. La question, c’est comment arriver à atteindre la transcendance minimale dans tout ça. Pour TS Elliot, c’était facile. Pour d’autres c’est plus compliqué. (rires)

Quand tu mets en scène, il t’arrive d’atteindre cette transcendance ?

Parfois oui, parfois non. Quand j’arrive à une image un peu floue, pas évidente, je pense que je suis sur le bon chemin. Quand j’offre des choses incomplètes, que j’arrive à préserver un peu de mystère, je crois que je suis sur le bon chemin.

Mais le problème c’est qu’une œuvre, qu’elle soit littéraire ou théâtrale, ce n’est pas seulement cette espèce d’éclat. La question c’est celle de la totalité de l’œuvre.

La difficulté la plus grande pour moi, c’est d’arriver à obtenir une sorte d’ovni complet. Et parfois je m’éloigne de ça à cause de la quantité d’images et d’idées qui apparaissent dans les œuvres. Parfois je devrais me contenter de moins. Comme si je n’avais pas confiance en le fait de travailler sur une ou deux idées, et de les approfondir, comme si ce n’était pas suffisant. Mais ça vient aussi du fait que je n’ai pas de patience. Pour écrire, oui, j’ai de la patience, je peux écrire, écrire, réécrire. Mais sur la scène, je n’ai pas cette patience-là.

Certaines pièces ont des processus longs, pourtant. Pour 4, ça a été très progressif. Parfois je pars juste d’une idée de l’espace, comme pour 4. Et l’espace de 4 a mis longtemps à se dessiner, il y a énormément d’idées qu’on a mis en œuvre et qu’on a ensuite laissé tomber. C’est incroyable de voir l’impact qu’a la question de l’espace. Parfois je créé des objets théâtraux, et je me demande si je vais pouvoir leur donner le cadre scénique pour que véritablement ils existent, et parfois je les abandonne avant même de leur avoir donnée l’opportunité d’exister.

Il y a certains objets récurrents dans tes espaces. C’est pour te rassurer ? Pour te fixer des contraintes de jeux ?

 J’ai toujours essayé de faire des choses qui sont différentes. Il y a des éléments que je ne peux pas m’empêcher d’utiliser, comme la vidéo. Dans 4 ou dans Daisy, l’écran avait déjà été fait, et on l’a réutilisé autrement pour nous obliger à utiliser la vidéo sous d’autres formes.

Il y a des metteurs en scène pour qui ces éléments de contraintes sont des « règles du jeu ». Toi, on a plus l’impression que ça naît d’un processus.

Oui, ce n’est pas faux. Je ne les pense pas comme des contraintes. Ce sont des complications. Les petites filles, dans 4, par exemple, je ne savais pas très bien au départ quoi faire avec elles, je l’ai découvert en travaillant.

4_fillettes

On dit souvent de tes œuvres que le spectateur doit se débrouiller avec, c’est vrai ça ?

Ça part de l’idée que moi je ne sais pas raconter une histoire clairement. Raconter les choses comme ce qui nous arrive dans une journée de façon cohérente, personne ne peut faire ça. Réduire le chaos que peut être ta vie, même une seule journée de ta vie, à ce qu’est une histoire, c’est tricher. Et bien sûr, comme on est au théâtre, qu’il y a des codes, la lumière qui s’éteint, la pièce qui commence, qu’il y a un montage de scènes qui se suivent, il y a des gens qui ont tendance à y voir une histoire. Je rappelle toujours cette anecdote de Wim Wenders qui pour son premier flm, commence à filmer un train, comme les frères Lumières, puis il colle un autre plan dessus, et ça se met à raconter une histoire qu’il n’avait pas encore planifiée, pourtant.

Il y a certaines de mes pièces où c’est plus ou moins facile de lire une histoire. Certaines n’ont pas d’histoire. Golgota Picnic n’a pas d’histoire. Dans Mort et réincarnation en cowboy, tu peux voir une histoire se développer, en tout cas tu peux avoir l’intuition d’une histoire. Ce qui est intéressant, c’est de voir qu’une pièce chargée de littérature comme Golgotha ne raconte pas forcément une histoire, alors que le cowboy, dans laquelle il n’y a pratiquement pas de littérature, raconte, elle, une histoire.

Il y a un autre invariant dans tes pièces, c’est la troupe, les acteurs. Il y a une grande fidélité, là, longue, qui du coup peut se ressentir dans la mise en scène, dans la relation humaine que les acteurs renvoient. Ça fait partie de ton idée du théâtre, ce sentiment de la communauté ?

J’aimerais dire que je ne le pense pas comme ça. Mais c’est comme ça que je le fais. J’ai peut être eu cette vertu de réunir des gens, pas seulement les acteurs, tous ceux qui participent, et de les mettre dans des situations de bonheur infime, mais qui est bénéfique à la création. Le théâtre, c’est quelque chose que tu fais avec d’autres personnes, tu dois respecter l’intelligence de ceux qui travaillent avec toi. Et c’est le plus difficile, d’arriver à ce que tout le monde soit au même niveau intellectuel et existentiel. Je peux dire comment moi je peux arriver à leur niveau. Mais eux ils attendent beaucoup de moi. Ils espèrent vivre des expériences importantes, des moments poétiques forts, et ça, pour moi, c’est une charge. Il n’y a pas longtemps, Juan Loriente m’écrivait en s’amusant, un peu comme s’il allait bientôt mourir, et il me remémorait combien on a vécu de choses singulières, qui ne se passent quasiment jamais au théâtre. Il nous est arrivé de tout, des gens qui sont évidemment montés sur scène plein de fois, des gens qui ont essayé de nous frapper, on est sorti de certains théâtres protégés par la police. Si ça avait été une seule fois. Mais non, c’est arrivé plein de fois. Ce ne sont pas des choses qui me plaisent, ça me met dans un état de tension terrible, mais c’est quand même incroyable de pouvoir provoquer ce genre de choses-là. Surtout pour la confrontation qui commence à se forger à l’intérieur même du public, parce que face à ceux qui protestent, il y a aussi ceux qui pensent exactement l’inverse. C’est quelque chose, de pouvoir provoquer ça dans un théâtre. Ça a un versant négatif, c’est que ces réactions là annulent une partie de la pièce, ses aspects les plus profonds. Il y a de gens qui se rappellent de Golgotha Picnic comme une pièce sans parole, quasiment, alors qu’il y a énormément de texte. (il rit)

C’est aussi parce que le texte est souvent dit dans tes pièces de façon non conventionnelle…

C’est vrai. Il n’y a pas longtemps, j’étais dans une école de théâtre, c’était très intéressant, et un jeune acteur m’interpelle et me dit « mais vous utilisez les acteurs comme des objets, ils n’interprètent rien ! », et je lui ai répondu : « c’est marrant, moi je critique ça chez plein de metteurs en scène, et je pense que je fais exactement l’inverse ». Il dit ça parce qu’il est dans une école de théâtre, et qu’il a une idée du théâtre, une idée du travail de l’acteur. Je comprends parfaitement qu’il puisse penser que dans « 4 » les acteurs ne jouent pas leur texte, parce que j’ai décidé que la plupart des textes seraient dits au micro, avec eux debout, qui tournent le dos, avec leurs capuches. Et la difficulté interprétative, dans cette situation-là est plus riche, mais aussi plus difficile que dans une situation conventionnelle. D’abord, le texte est contaminé par une énergie corporelle, due à ce contact physique entre les acteurs, il y a quelque chose qui circule entre eux. Et parce qu’on ne voit pas leur visage, il faut qu’ils aient beaucoup plus d’expressivité dans la voix. Cette contrainte physique amène énormément de nuances dans le jeu de la voix, encore plus dans la deuxième partie du texte, où arrivent les acteurs trempés et plein de savon, et tout ça contamine le phrasé, le travail sur le texte.

<Tu ne vois pas tes propres pièces quand elles sont jouées ? Pourquoi ?

Je suis passé par plein de moments. Il y a eu une période où j’étais régisseur sur mes propres spectacles pour m’obliger à les voir. Et maintenant je suis revenu à mon état de départ : j’ai peur. J’ai peur de la réaction du public. Je sais que je rate quelque chose, mais c’est comme ça. Mais c’est vrai que j’ai maintenant un détachement incroyable avec les spectacles, une fois qu’ils sont finis. C’est marrant, parce que concrètement, je ne suis pas déjà en train de penser à un projet précis, mais je suis déjà en train de penser à d’autres projets, tout le temps.
Parfois les acteurs sont déçus, ils me disent : « viens voir la pièce, pour voir comment ça a avancé ». Mais non.

Tu tournes beaucoup.

En ce moment précis, c’est plus calme, mais oui, heureusement, les pièces ont des grandes tournées. Surtout à l’international. En France, on a du mal à trouver une place pour mes pièces dans la saison « normale ». Leur programmation occupe un espace très réduit dans les programmations, des niches, des festivals. C’est difficile, pour le type d’œuvres que nous faisons, pas seulement moi, mais aussi d’autres, de trouver un réseau large de diffusion en France, dans une programmation « normalisée ». Ça a à voir à la fois avec l’architecture des théâtres, et avec le passé de la programmation. Aujourd’hui, à notre époque, une grande salle de mille places, c’est un cancer pour la programmation. Dans une salle de 700, 800 ou 1000 personnes, tu es condamné à programmer des pièces qui ont une composante spectaculaire, qui s’éloignent de l’humanité. Et ça réduit considérablement les thématiques possibles, parce que pour fournir un spectacle qui attire 1000 personnes pendant plusieurs soirs, tu es obligé de tomber dans des thèmes tout à fait identifiables, reconnaissables, par le plus grand public. Et du coup, les pièces qui interrogent les aspects formels du théâtre, son esthétique, tu ne peux pas les programmer dans ces salles. Et donc c’est la mort du théâtre.

Et du coup, avec ces grandes salles, tu fais aussi comme si tu ignorais que la société est fragmentée en mille tribus, mille sous-groupes. Ça veut dire quoi une salle pour la « communauté » ? Tu proposes des spectacles pour une « communauté » générale qui n’existe pas !
Il faut des salles qui puissent être modulables, qui puissent s’adapter aux projets, et pas l’inverse. Il faut que l’artiste se sente libre, dans sa capacité d’expression.

C’est ça le théâtre que tu montres, que tu programmes ?

Je programme un théâtre que je considère positif pour la société. Dire ça, c’est comme ne rien dire. La société est pleine de gens qui ne vont jamais au théâtre, et les gens qui viennent au théâtre et qui sont intéressés par la nouveauté, c’est une minorité. Au départ j’ai vu ça comme quelque chose de positif, je pensais qu’en montrant des choses nouvelles, qui n’avaient pas beaucoup été montrées, ça susciterait de la curiosité.
Et la curiosité était au rendez-vous, mais pas avec l’ampleur que j’aurais espéré.
Après… les choix, nous les faisons à trois : Benoit, Laurent et moi, et je suis celui qui voit le moins d’œuvres, en fait, qui ait le moins le temps de les voir. Et on ne voit pas tout ce qu’on voudrait voir. On s’interdit par exemple de voir des pièces que l’on n’aura pas les moyens de programmer. Le CDN de Montpellier est un petit CDN, c’est un petit budget. Il y a des œuvres qu’on aime beaucoup, mais dont on sait pertinemment qu’on ne pourra pas se les payer. Donc je ne vais pas utiliser l’argent public pour me payer un voyage a Tokyo pour aller voir un spectacle que je voudrais programmer mais qui coûte de toute façon trop cher, j’aurais l’impression d’être un arnaqueur.
Il y a une part de déception là-dedans, bien sûr. Quelqu’un comme Roméo Castellucci, avec qui j’ai par ailleurs une relation personnelle, et une vraie admiration pour son œuvre, j’aurais voulu le programmer. Mais heureusement, le Printemps des Comédiens l’a programmé et le public montpelliérain a pu le voir. Mais ça rejoint ce qu’on disait sur le format des salles. Ici il y a une petite salle, et on essaye d’en faire un espace modulaire, où les artistes puissent s’exprimer et rencontrer le public.
C’est ça le plus important. Le lieu, c’est secondaire, l’important c’est ce qu’on y crée.
Même si, forcément, chaque salle, chaque espace conditionne ce que tu veux y faire.

Tu aurais envie de sortir de la salle, des fois ?

Jamais. J’aime les outils du théâtre, le cadre, les lumières…
Mais j’aimerais un théâtre qui soit ouvert toute la journée, qu’il s’y passe des choses toute la journée, un lieu où tu peux venir voir des expositions, des films, des ateliers, Je n’ai pas envie de réinventer la médiathèque, mais c’est un peu cet esprit-là. C’est bizarre, quand même, d’avoir un lieu de culture, comme ça, un théâtre, avec quelqu’un qui vient ouvrir les portes à 7 heures du soir.Ce format de la soirée, c’est déjà une déclaration d’intention, une déclaration élitiste. Si tu l’ouvres toute la journée, que tu peux y entrer, rencontrer une œuvre, un débat, y manger, discuter, l’événement du spectacle va être moins transcendant, plus accessible, plus quotidien.
Mais ça, ça ne marche vraiment que si tu es dans la ville. Ici, à midi, il y a plein de gens qui viennent manger et qui ne viennent jamais le soir. Ils ne cherchent rien d’artistique en venant déjeuner.

Mais cette contamination, elle n’existe pas vraiment. Quand on fait un festival sur les sexualités, ou qu’on programme de l’électro, on voit venir au théâtre des gens qui n’y sont jamais venu avant. Mais il y en a très peu qui reviennent voir le reste de la programmation. Très peu par rapport à ce qu’on pouvait espérer. C’est une déception, pour moi. Mais c’est une réalité. Je ne sais pas pourquoi les gens acceptent de voir dans un musée d’autres formes que les formes traditionnelles du musée, et qu’au théâtre, ils l’acceptent mal.

Est-ce qu’il n’y a pas aussi, dans ta programmation, qui est très européenne et internationale, une question de la langue ? Un obstacle que créerait le surtitrage des pièces, par exemple ?

Pourquoi ça serait un problème au théâtre, alors qu’au cinéma, on va sans problème voir des films sous-titrés ? Même si en France, il y a beaucoup de films traduits. Mais c’est vrai qu’il y a assez peu de metteurs en scène étrangers qui pénètrent vraiment le réseau théâtral français, et peu de théâtre français qui tourne à l’étranger. Mais la vraie question, ce n’est pas celle de la langue, c’est celle du théâtre expérimental.

Notre programmation, c’est celle qui, ailleurs, est une programmation de festival, de temps forts dédiés à la recherche, ou aux auteurs vivants.

C’est intéressant de voir à quel point le système lui-même formate des artistes, comment il oblige les artistes à penser avec ça.
Je sais très bien avec quel type d’œuvres on pourrait remplir ce théâtre. Mais dans ce cas-là, on a pas besoin de moi, s’il s’agit juste de remplir le théâtre. Mon objectif c’est de remplir ce théâtre avec ma programmation. J’ai encore un an et demi pour le tenter.

Tu penses déjà à après ?

Non, pour le moment, non. C’est tellement récent cette décision de ne pas demander le renouvellement de mon mandat que j’ai besoin de temps pour réfléchir. La question, c’est de comment rester concentré sur ce qui reste à faire ici. J’ai passé le moment de la tristesse, de la déception. Comment te dire ? Je n’ai pas les moyens ici pour faire le projet tel que je l’ai pensé, c’est aussi simple que ça.

Les photos sont de Marc Ginot.
Cet entretien est la version numérique augmentée en liens d’un papier paru dans le numéro #64 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est Let’s Motiv Magazine.
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De quoi ?

La poilue

95-cartepoilus01Le 11 novembre, je pense irrémédiablement à Céline, à Tardi et à Marguerite.
Ce salaud de Céline, il continue à me hanter. Je suis mort à crédit plusieurs fois, et au bout de la nuit de Bardamu, j’ai fini par croiser Brindavoine, l’antihéros de Tardi, le dessinateur habité par les poilus. Je voudrais, il faudrait, en parler beaucoup, faire lire Tardi aux enfants, qu’ils aient envie de s’intéresser à la Grande Boucherie, et, quand ils sont plus grands, leur faire lire les trois livres de Louis Ferdinand Céline qu’il a illustré.

Mais là, c’est Marguerite qui m’importe.
Marguerite, la tante Marguerite. La tante Margot.
C’était pas ma tante, Margot. C’était la tante de ma mère. Elle est née en 1896, à l’agonie du 19e siècle. À l’aube d’une République que sa famille, première génération de fonctionnaires républicains, a épousée.
En 1914, quand la guerre éclate, Marguerite a 17 ans, et un fiancé, qu’elle regarde partir au front. Il ne reviendra pas, le pauvre chou. C’était un fils de paysan des Alpes, qui ne savait pas se battre. Il a péri dans les premiers jets de chair à canon. En 1918, Margot a 22 ans. Elle est belle. Les seuls hommes de son âge qui pourraient s’en apercevoir sont des planqués, sont déjà mariés, ou sont malades ou estropiés. Les autres, une génération entière, ont disparu dans les charniers-tranchées de Foch, dans les charges de Joffre et de Nivelle, sous les balles des pelotons de Clémenceau.
Elle le sait, Marguerite. C’est elle qui amène les lettres aux familles, les lettres de l’État-major qui disent que le soldat machin est héroïquement mort dans la tranchée bidule. Elle est postière. Elle les reconnaît bien, ces lettres. Ce ne sont pas les mêmes que les lettres des poilus à leur chérie. Mais de celles-là, il n’y en aura bientôt plus. Alors que les autres, elles vont se multiplier, encore bien après la guerre.
La tante Margot n’a pas de fiancé. « Des hommes, il n’y en a plus ». Alors elle fonce, elle bosse. Elle grimpe les échelons de la Poste, s’extirpe de la « province », arrive à Paris. C’est la fête, les années 30, l’insouciance encore presque folle. Marguerite n’a pas le temps. Elle est au Ministère des Postes, des Télégraphes et des Téléphones, et ça usine sec. Elle a un petit faible pour un homme, mais elle ne sait pas trop comment ni pourquoi. La tante Margot ne sait pas trop comment faire avec les hommes. Elle n’a jamais vu le loup et elle approche de la quarantaine. Alors elle plonge dans la révolution technologique, la première, celle des télécommunications. Aiguière du télégraphe. Un vrai nom alpin. De toute façon, l’homme qui était dans le coin de son œil a disparu, happé par la Deuxième. On ne sait où, il a fuit, elle ne l’a plus revu.
Dommage. Margot aurait pu, elle a encore du charme. Mais la Deuxième vient finir le travail de la Première. Des hommes de sa génération, il ne restera bientôt plus rien.
En novembre 1945, Marguerite, désormais cadre des téléphones, obtient le droit de vote. Et achète le premier numéro d’un magazine d’un nouveau genre, dont la fondatrice, revenue de New-York donne la ligne éditoriale : « Le sérieux dans la frivolité, de l’ironie dans le grave ». Le magazine s’appelle Elle. Marguerite ne cessera d’y être abonnée.
Elle n’était pas farouchement féministe, Marguerite. Elle a crevé le plafond de verre. « Parce qu’il n’y avait plus assez d’hommes dans notre génération, à ma soeur et à moi, ils nous ont laissé grimper, prendre des places », me dira-t-elle un jour. Elle et sa sœur Jeanne, petites postières filles du receveur principal des postes de Moutiers, Savoie, et d’une institutrice hussarde de la République, finissent leur carrière au Ministère des Postes et Télécommunications. Marguerite supervise l’ensemble des standards téléphoniques d’île de France, Jeanne le tri postal, je crois.
Elles sont cadres supérieures. De bonnes payes, de confortables retraites, elles vont au théâtre, à l’opéra, aux concerts. Jeanne s’est mariée. Un peu trop tard pour avoir des enfants. Marguerite, elle, a décliné l’offre du gentil voisin du 9° arrondissement qui lui a proposé de « vieillir ensemble », quand elle avait la cinquantaine passée.
Elle me raconte ça, lovée dans son fauteuil, à la Croix-Rousse. La retraite venue, elle est redescendue vivre à côté de son petit-frère, mon grand-père. J’essaye de lui faire dire d’autres choses. Quand je pousse le questionnement sur ses relations avec les hommes, elle glousse, elle esquive. Et garde sa version officielle : elle n’a jamais couché avec un homme. J’aime bien discuter avec elle, aller la voir. Il y a du thé raffiné, des petits fours, des livres, beaucoup de livres, j’en lirai plein. Et des journaux. Les piles de Elle, le Parisien, le Progrès de Lyon. Marguerite aime bien parler. Elle parle de tout. De ce siècle qu’elle a traversé, de ce monde qu’elle a vu plusieurs fois basculer. Elle parle de cette République qu’elle a servie dans toutes les tempêtes.
La République se moque bien de Marguerite. Elle ne l’a pas décoré, ni pour son mérite, ni pour sa longévité à son service. La République ne décore que les femmes exceptionnelles. Pas celles qui l’ont faite.
Marguerite ne lui en veut pas. Elle s’en fout, des décorations. Elle aime quand même, malgré que ce sale siècle lui ait volé la possibilité de l’amour. Elle est heureuse, dans son appartement de la rue Denfert-Rochereau. Le Lion de Belfort. Celui qui sauve l’honneur de la France en 1870. Il aurait peut-être pu changer le cours de l’Histoire, Denfert-Rochereau. Lui, le parlementaire protestant libéral, il aurait peut-être pu, aux côtés de Gambetta et de Jaurès, éviter la Première. Il est mort trop tôt pour ça.
Marguerite, elle, a vécu presque un siècle. Le siècle s’en fout. Elle l’a traversé de bout en bout, ce siècle. Elle l’a construit, à force de volonté, de ténacité, d’abnégation. Mais le siècle n’a d’yeux que pour les hommes. Les rescapées du siècle meurent dans l’anonymat.
Tous les 11 novembre, la République rend hommage aux morts de la Première Guerre mondiale. C’est en comptant les noms, sur les photos de monuments aux morts qu’égrène mon ami Patrice de Benedetti, que l’évidence m’est apparue : il n’y a que des hommes, puisqu’il n’y a que les morts. Les femmes à qui les boucheries des hommes ont pris l’amour, la possibilité d’être pleinement femmes, les femmes qui ont tenu les guidons que plus aucun homme ne pouvait tenir, les femmes qui ont sauvé la République plusieurs fois dans ce siècle maudit, seules sont restées les plus célèbres. Femmes politiques, scientifiques, artistes.
Je revois Margot, recroquevillée sur son fauteuil baigné de lumière, sa petite tête blanche un peu décharnée, et juste un poil blanc sur un grain de beauté.
Ma poilue.

Toute spéciale dédicace à Annie, nièce et filleule de Marguerite, qui a également le bon goût d’être ma mère.

De quoi ?

J’ai un truc qui se pince

Il m’aura fallu attendre le dimanche, à 18h24, pour enfin voir une proposition artistique qui avait quelque chose à me dire, dans cette ZaT de Figuerolles, la 10ème Zone Artistique Temporaire, la 2ème depuis que leur fondateur, Pascal Lebrun-Cordier, a été poussé vers la sortie par la nouvelle équipe municipale.
Dimanche 18h24, ça commençait à faire long, depuis vendredi soir. À force de se promener sans rien avoir à se mettre sous la dent, on prend faim. Je suis triste de devoir écrire ça. J’ai aimé et défendu le projet des ZaT, j’ai critiqué certaines éditions, par exigence. Mais jamais je ne me suis senti confronté à cette absence. Rien à évoquer. Rien à partager. Rien à raconter, parce que cette ZaT ne racontait rien. Elle ne parlait pas. Et ce qu’elle chantait n’avait rien à dire sur le quartier qu’elle envahissait. Il y avait du son. Mais rien qui résonnait.
Par un lapsus fulgurant, on savait, la veille du premier jour, que les propositions allaient « raisonner » le quartier, comme l’écrivent les élus de la majorité municipale, dans un bilan rédigé avant la ZaT, et livré dès le vendredi 8 avril par une indiscrétion. « Nous tenons à vous remercier d’avoir été aussi nombreux à partager l’enthousiasme des 400 artistes en herbe ou confirmés qui ont fait raisonner (sic) de leurs talents le quartier Figuerolles ».

La tribune de la majorité dans le bulletin municipale, fuitée avant la veille de la ZaT

La tribune de la majorité dans le prochain bulletin municipal, fuitée la veille de la ZaT

Voilà. On en est là. On peut prédire l’affluence, n’avoir comme ligne d’évaluation que le nombre de passants, et se féliciter que les propositions artistiques fassent « raisonner » le quartier. Pour qu’il soit sage. Gentil toutou. Le lapsus qui dit tout. Tout de l’intention, tout de l’inculture, tout du mépris. Tout du gâchis.
Même le moment nocturne dans le Parc de la Guirlande, qu’on pouvait attendre féérique, était un four catastrophique. Aucune écriture, aucune scénographie, 45 « solistes » disposés comme ça, l’un là, l’autre plus loin. L’un arrosé par l’éclairage public, l’autre non. Et rien. Aucun ensemble. Les gens qui se demandent pourquoi. Qui picorent un artiste. Ne voient pas l’autre. Un petit marché de l’artiste local.
Ça ne raconte rien d’autre.
La rue du faubourg Figuerolles, comme une grande foire à la merguez. Sur le pont de la voie rapide, côté Salengro, on a tendu des rideaux rouges. De l’autre côté, non. Un demi Christo. Comme un truc fait à moitié. De part et d’autre, l’installation sonore de Chorus. 10 minutes toutes les heures. Ça ne change rien. Que le son soit là ou pas, que les mobiles tournent ou pas, les gens passent. Par milliers. Ils ont faim. Ils voudraient bien voir un truc. Dans le quartier des Saints, ils errent, baguenaudent. On leur a dit qu’il y avait des trucs à voir. Mais il n’y a que les élèves de l’école de danse. Qui s’essayent à l’espace public. Ils ne savent pas encore ce qu’est l’écriture pour cet espace, ni comment gérer les jauges. Personne ne les accompagne. Alors ils dansent. Le public s’agglutine, repart. Continue son errance. Plus haut, on fait la queue pour essayer les machines de Décor Sonore. Ceux qui ne renoncent pas sont heureux. La pièce est encore en création, mais c’est un bon crash test pour la jauge et les dispositifs. La Friche de Mimi s’égare, délocalisée. Mais au moins elle fait grave de buvette. Comme l’école à côté. C’est l’aubaine.

C'est pas au programme, mais tu prendras bien ta BAF ?

C’est pas au programme, mais tu prendras bien ta BAF ?

Pris séparément, rien n’est vraiment mauvais. Mais quoi ? Une belle scène place Salengro pour qu’un seul groupe y joue plusieurs fois ? Bizarre. Mais en face le cafetier est hilare.
Entre Salengro et Plan Cabane, rien ne se passe. La liaison n’est pas pensée, pas écrite. Dans un coin de Plan Cabane, 2,6 couverts joue. Le reste de la place est vide. Sur Gambetta, les voitures défilent comme si de rien.
Rien. Comme un lent et inexorable retour à Quartiers Libres, cette manifestation qui avait hissé Montpellier à la hauteur d’une politique culturelle d’une ville de moins de 50 000 habitants…
Dimanche, 18h24. Dans la cour d’un des immeubles, une famille a sorti le barbecue. La musique sort des quatre portes ouvertes de la voiture. Le père danse avec une valise, les filles tapent dans leurs mains. Petit spectacle habituel.
Sur le parking, rue de la commune clôture, le public s’agglutine. Les gamins de la cité Gély sont excités. À l’écart, les 5 freerunners de Zéro Degré s’échauffent, sous le regard des grands frères gitans. 18h30. Ça démarre. Les yeux en l’air, le public suit les acrobates de balcon en toit, de poteau en bitume. La cité Gély se retrouve envahie par une foule qui ne l’a jamais visité. Aux fenêtres, les gitans fument en nous regardant. Par toutes petites touches, le spectacle nous montre ce qui pourrait nous échapper. La fontaine bétonnée sans eau. Le balai, qui pour une fois vient nettoyer l’espace. La caravane défoncée, qui sert de salon d’été. Et les freerunners qui virevoltent, les mômes de la cité qui leur courent après, hilares, si contents de voir enfin l’action dans son entier, depuis une semaine que les zouaves sont entrés sur leur territoire d’ordinaire réservé.
Là, ce ne sont plus eux les indiens.

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Zéro Degré, la French Freerun Family à la Cité Gély.

Les espaces sont trop petits. Seuls les spectateurs professionnels de la rue s’en tirent. Eux, ils savent où se placer pour voir, et pour partir ensuite dans la bonne direction.
Mais, au moins, une proposition artistique de cette ZaT va chercher quelque chose au cœur du territoire qu’elle a envahi le temps d’un week-end.
Voilà. C’est fini. J’ai un truc qui se pince. Ça m’attriste. Putain. Tout ça pour arriver là.

De quoi ?

Que tourne la roue de la pizza

On en a à toutes les sauces, de la culture numérique. Jusqu’à l’écœurement. Mais c’est pas parce qu’on aime pas la pizza qu’il ne faut pas s’interroger sur une mode qui est peut-être déjà dépassée. Ode aux incultures numériques et autopsie d’un phénomène. Et que tourne la roue de la pizza.

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Electric Sheep – Generation 245 – Sheep 3422. cc electricsheep.org

Tandis que j’étais paisiblement en train de suer le burnous en tentant d’installer un hackintosh sur un laptop de base, les yeux rivés sur des implantations de kexts, une petite notification est apparue simultanément sur quatre des écrans qui me faisaient face. J’avais rendez-vous dans dix minutes avec le type qui était censé répondre à la question centrale qui agitait mes neurones : « C’est quoi la culture numérique ? »
La culture numérique. Je ne sais pas ce que c’est. Je vois bien ce qu’est la culture. Enfin, dans les contours, hein. Si on rentre dans les détails ça devient sujet à guerre de frontières. Je vois bien ce que c’est que le numérique. Des bits, des octets, et des circuits électroniques autour. Mais la juxtaposition des deux mots, je ne vois pas. Je veux bien, à la limite, disserter sur ce qui peut faire culture dans le numérique. Au siècle dernier, j’ai pondu des papiers bien indigestes, là-dessus. Sur les comportements induits par les technologies, sur ce qu’on appelait les « cultures numériques ». Mais c’étaient juste des ensembles de pratiques disparates autour des jeux vidéos, du hacking, des bidouilleurs, des tenanciers de forums techniques, et deux ou trois plasticiens qui se mettaient au clavier et faisaient du flash avant le flash. J’ai assisté à des boot camp, des hacking camp. Il y avait, là, une culture digitale. Mais les seules traces d’art que j’y ai vu étaient des ascii art.
Ado, j’ai même été éduqué, par hasard, chez les pionniers de l’électroacoustique, les premiers à transformer la voix parlée en direct. Ils écrivaient des pièces comme La Fange se farde, ou Le colonel des Zouaves. C’était une belle bande de zouaves, c’est sûr. Ils n’étaient pas dans la fange, mais dans les marges, une avant-garde de machines musicales. Est-ce que le Macintosh Plus avec lequel Gilles Grand composa la musique de Mes Amis de Dominique Bagouet, en 1984, faisait de cette œuvre une œuvre numérique ? Non.
Cette tribu-là le disait : ils ne faisaient pas de musique, ils faisaient du son. C’était une tribu sonore, aux confins de l’Ircam. C’était en 1984.

Ià, Ià, Chtulhu fhtagn !

Le monde tel qu’Orwell nous l’avait prédit était un peu en retard. On en était à peine aux machineries foldingues du Brasil de Terry Gilliam. Le numérique n’existait pas.
Dix ans plus tard, on ne parlait pas encore de tribus, mais les premières communautés émergeaient. Reliés à des modems qui tintinnabulaient, des gens partageaient du savoir enregistré sous forme numérique, stocké sur des plages de mémoire inoccupée de serveurs universitaires. On y trouvait de quoi faire du phreaking (indispensable), se partager des schémas de montage, des logiciels, et, déjà, des histoires. Là sont nées les tribus profondes.
Aujourd’hui, leurs enfants font vivre Reddit, 4chan, et bien d’autres sous-toiles, plus sombres. Ce sont les Deep Ones. Ià, Ià, Chtulhu fhtagn!
Puis les tribus se sont multipliées, diversifiées. Nerds, geeks, hackers, hacktivistes, gamerzs, … Et les premiers festivals, lieux et autres camps numériques. On y croisait – on y croise toujours – une gentille faune de bidouilleurs qui tentent de croiser les arts et les techniques, de reproduire avec des machines une réalité que d’autres avant eux ont peint, chanté, sculpté. Il y a là, indéniablement, une sous-culture numérique. Pas au sens péjoratif.  Au sens que les sociologues et les ethnologues donnent à sous-culture : subculture en anglais. Culture souterraine, underground, contre-culture, subversions face à la normalité.
Cette sous-culture numérique à ses valeurs, ses rituels, sa presse. Wired en fut le premier étendard. Dès le début des internets, le magazine publié à San Francisco s’est imposé comme le défricheur et l’analyseur des sous-cultures numériques et de leurs tribus.
Puis des générations se sont distinguées. Digital Natives contre Digital Immigrants. On a cru pouvoir distinguer ceux pour qui le numérique était une langue natale, et ceux qui doivent l’apprendre.  Foutaises. La plupart des digital natives sont en fait des digital naïfs. Ils sont nés dedans, mais ils savent très peu de choses des technologies qu’ils utilisent. Et encore moins des enjeux qui sous-tendent le numérique.
Et moi, qui suit né quand la télé couleur n’existait pas, je suis quoi ? Un dinosaure digital. J’ai vu le numérique naître. J’ai lutté pour qu’il reste libre. Je connais les sous-cultures numériques. J’ai fait élire Andy Muller Maguhn, porte-parole du Chaos Computer Club, au board de l’ICANN. Tout le monde s’en fout, personne ne connait l’ICANN. Je sais que la plupart des films cultes de la génération Y sont inspirés de Philip K. Dick, l’homme qui est toujours vivant alors que nous on est déjà morts. Et la génération Y s’en fout, à peu près. J’ai vu toutes les versions de Blade Runner, je sais que le 14 février dernier, c’était le jour de la naissance de Pris, Nexus-6 de 3° génération, et quand mon ordinateur dort, il rêve et crée des Electric Sheep. Et c’est grâce à Benoit Mandelbrot. Qu’il soit béni par Alan Turing jusqu’à la troisième génération.
Mais ce truc-là, qu’on veut nous vendre à toutes les sauces, et qu’on appelle la culture numérique, je ne sais pas ce que c’est.
Le type avec qui j’ai rendez-vous, il parait qu’il sait, lui. Et qu’il va m’expliquer.
Il m’attend devant un petit salé aux lentilles maison, ce qui est plutôt bon signe. On évite la pizza-tortues-ninja, insupportable sous-culture culinaire des geeks et des gamerz.

“Tropisme, c’est pas un festival numérique, c’est un festival augmenté. L’intérêt c’est de montrer comment des outils du quotidien nous permettent de dépasser notre expérience de la musique, de l’image, de l’art.”

D’entrée, il m’affranchit. « Tropisme n’est pas un festival numérique », me dit-il. Pourtant, à le voir, Vincent Cavaroc, directeur artistique de Tropisme, a tout d’un hipster. Et le hipster est au dinosaure digital que je suis ce que le publicitaire des années 80 est aux étudiants de 1968 : un lointain descendant qui lui pique l’héritage et bafoue sa mémoire.
Cavaroc, ce n’est pas le cas. L’an dernier, il nous avait bluffé avec, en guise de festival numérique, un baroud d’honneur d’eXyZt, le collectif d’architecture, plein de bonne odeur de bois frais, de sauna, de poulpes enjaillés, de boites de nuit en chaussettes, de rosés nature liquidés lors d’apéro vinyles, d’exploits en kapla, et de bonne sueur sous les coups répétés du collectif Versatile et des découvertes des Inrocks. Et, comble de joie, les hipsters étaient noyés sous une avalanche de familles bariolées à des lieux du ghetto sous-culturel. Du bonheur. Mais loin, très loin de pouvoir revendiquer une attache réellement numérique. Sauf que le Tropisme 2015 était déjà immersif, interactif, et que ces deux dimensions pourraient bien être la patte à venir de cette nouvelle culture.
Donc, si le Tropisme 2016 n’est pas numérique, il est quoi ? « C’est un festival augmenté ! On a viré le mot numérique. Le numérique s’applique à tout, et donc il ne s’applique plus à rien. L’intérêt c’est de montrer comment des outils du quotidien nous permettent de dépasser notre expérience de la musique, de l’image, de l’art. »

La culture numérique ne crée pas grand-chose, elle ne connait même pas ses mythes fondateurs. Qu’au moins elle nous crée des sensations !

Je sens que l’on va « visualiser de la musique »… Dans la sous-culture geek, il y a un jeu célèbre des années 70, un rond avec 4 touches de couleur, avec lequel il faut répéter des séquences sonores qui allument les touches de couleur. Simon, ça s’appelle. Un des premiers jouets électroniques. Cultissime. Il s’inspire de la séquence mythique du vaisseau spatial transformé en orgue chromatique dans Close Encounters of The Third Kind. Rencontres du Troisième type pour les lecteurs qui auraient le mauvais goût de regarder Spielberg en vf. Et le principe de Simon est repris, cette fois façon marelle, dans Tron, cinq ans plus tard, en 1982. Comme tous ces jouets mythiques, on en trouve des répliques pour jouer sur des consoles, ou sur PC. Les geeks sont des enfants. Je dis ça juste pour  pas oublier que j’ai eu pendant des années une fenêtre de légo virtuel ouverte sur mon écran…
C’est ça qui me mine dans la culture numérique. Elle ne crée pas grand-chose, elle ne cite même pas ses mythes fondateurs, et parfois elle ne les connait pas. Qu’au moins elle nous crée des sensations !

Pendant que les robots rêvent, les installations de Scale dorment

Pendant que les robots rêvent, les installations de Scale dorment

L’installation phare de Tropisme, son Scale, hybride de mapping 3D et de 360, ça vaudrait vraiment le coup ? C’est du Simon augmenté ?  Possible. Faut voir.
L’hybridation, c’est le point de départ de Cavaroc pour passer du numérique à l’augmenté. « L’hybridation colonise tout ! Sauf les guichets des subventionneurs ! », me dit-il en riant. Et le rire se poursuit : « D’ailleurs, le seul label culturel national qui ait disparu, ce sont les ECM, les espaces culturels multimédia. Et ils ont disparu au moment même où il devenait totalement crucial de les renforcer. C’est comme ça ! Aujourd’hui les collectivités sont toutes à la recherche du label French Tech. Mais ça sort rarement du côté bizness de la chose. Et c’est pareil pour le secteur culturel ! On essaye juste de faire du neuf avec du vieux, d’habiller un vieux truc avec du numérique. On se croirait au fooding, avec le foodtruck qui réinvente le camion à pizza. La belle affaire. »
Bon. A ce point-là de l’entretien, le garçon a carrément piqué ma curiosité. Je résume pour ceux qui ont du mal à suivre. 1. Le numérique doit sortir de son ghetto. C’est vrai que j’aime bien les endroits comme Acces(s) à Pau, mais c’est quand même un rassemblement d’hacktivistes et de nerds. Sympa, mais bien ghetto. 2. Il faut arrêter d’habiller de numérique des programmations qui restent ultra-conventionnelles. Bon, là, je ne cite pas de nom, des festivals numériques qui sont en réalité des festivals de musique électro avec siestes devant un écran qui balancent des films expérimentaux, j’en ai fait mon lot aussi. 3. Le seul intérêt du numérique, c’est d’augmenter tes sensations, de faire vraiment travailler plusieurs sens en même temps. Pas avec le blabla de l’œuvre interactive dont tu vas être le héros, non. Mais par l’immersion dans l’espace sensoriel que tu n’attends pas.
Le transmédia, ça doit augmenter le récit. Pas en mettant des liens sur lequel tu vas cliquer pour aller voir plus loin. Ça c’est de l’hypertexte, et ça a vingt ans. Ce que cherchent les auteurs de Je suis super, la pièce transmédia présentée à Tropisme, c’est à « diluer la narration complète dans un labyrinthe de média, textes, jeux, animations, websérie, jusqu’au live du groupe qui fait la bande son. »
Voilà. Je me surprends tout à coup à rêver de plonger avec mes cinq sens dans Immemory, le labyrinthe mémoriel de Chris Marker, guidé par le chat Guillaume-en-Egypte en personne, avec Michel Krasna lui-même en train de jouer du piano.
On en est pas encore à plonger dans la matrice de William Gibson, ni à mener l’enquête avec des implants cybernétiques enfichés dans le cortex comme Marid Auran, le détective de George Alec Effinger. Mais le menu de Tropisme a quand même l’air bien augmenté. Il a plutôt intérêt. Si c’est pas le cas, je leur lâche le Jabberwockie au milieu de la Panacée, ça va leur remuer la quatrième dimension.

Rezba

Ceci est la version enrichie en notes et liens d’un article paru dans le magazine Let’s Motiv n°61, ce petit bijou de la presse culturelle gratuite. Tu as pu le remarquer si tu as glissé la souris ou le doigt au bon endroit, il y a aussi un glossaire, là, en dessous.

LM61

Glossaire

La roue de la pizza : Nom que le geek donne à la roue multicolore du Mac. Quand la roue de la pizza multicolore d’Apple (ou du linux ou windoze customisé) se met à tourner à perdre haleine, ta machine est figée. Tu ne peux plus rien faire. Tu commandes une pizza.
Hackintosh : installation semi-légale d’un système osx d’Apple sur une machine d’une autre manufacture.
Kext : mini-programme permettant d’assurer la compatibilité d’un matériel avec un système d’exploitation.
Hacker : individu dont le passe-temps favori consiste à faire ce qui est réputé impossible à faire pour prouver que l’industrie numérique est une industrie immature, et lutter pour la transparence et la liberté des individus face aux technologies.
Boot camp, hacking camp : sorte de colonie de vacances pour hackers et geeks, qui, le temps d’un week-end, font des concours de recherches de failles dans des logiciels, de programmation d’imprimante 3D, et autres joyeusetés technologiques, en ingurgitant du café et des pizzas
ascci art : dessin entièrement réalisé avec des caractères asccii, acronyme de American Standard for Code for Information Interchange, le premier schéma d’encodage des polices de caractères avec lesquelles nous écrivons avec nos claviers. L’émoticone, aussi appelé smiley, en est l’exemple le plus frustre.
Phreaking : ensemble des techniques grâce auxquelles on peut pirater une ligne téléphonique pour ne pas payer les consommations. Très répandue chez les dinosaures digitaux dans les années 90, quand on se connectait au réseau par modem, et que l’on payait la communication à la minute.
Reddit, 4chan : Tape reddit.com ou 4chan.org, et tu verras qu’il y a un autre monde que facebook.
Ià, Ià, Chtulhu fhtaghn : Expression du ralliement à Chtulhu, créature divine et légendaire née de l’imagination sombre et paranoïaque d’Howard Philip Lovecraft, auteur hypnotique de romans de dark fantasy cultes. Les Deep Ones sont les servants du dieu Chtulhu. Du haut de ses 135 pages, HP Lovecraft. Contre le monde, contre la vie est sans conteste le meilleur livre de Michel Houellebecq.
Les internets : On ne dit pas l’internet. Enfin, pas chez les dinosaures digitaux qui savent qu’il y a plein d’autres internets que le web.
ICANN : Internet Corporation for Assigned Names and Numbers. Autrement dit le machin qui régule les noms de domaines, les adresses internet. Sans lui, c’est le bordel. Mais tout le monde s’en fout. Après l’élection du pirate Andy, représentant des usagers pour l’Europe, le collège usagers  a perdu tout pouvoir. Lol.
Philip K. Dick. Si tu ne connais pas Philip K Dick, lecteur, il est plus qu’urgent que tu ailles te renseigner sur le plus grand auteur de romans d’anticipation que l’humanité ait engendré. Sans ça, tu ne peux rien comprendre au monde qui t’entoure.
Nexus-6 de 3e génération : robots androïdes autrement appelés Réplicants, car ils répliquent à la perfection l’humanité. Invention de Philip K Dick dans son roman Do Androids Dream Of Electric Sheep ?, brillamment adapté au cinéma par Ridley Scott sous le titre de Blade Runner.
Benoit Mandelbrot : mathématicien français inventeur des fractales, théorie qui a permis la compression informatique du son et des images. Le mp3, les divx, toussa, on lui doit. Objet d’un culte discret chez les informaticiens.
Alan Turing : mathématicien anglais, est le père de l’informatique et des concepts d’intelligence artificielle, de programmation informatique, d’algorithme, de fonction calculable, etc. Pour le remercier d’avoir inventé la méthode de calcul qui a permis craquer les communications codées des nazis pendant la seconde guerre mondiale, et de raccourcir ladite guerre d’au moins deux bonnes années, les britanniques l’ont condamné à la castration chimique en 1952 après la révélation de son homosexualité, considéré comme un crime. Il se suicide au cyanure peu de temps après. Oui, tu as bien lu, lecteur, ça se passe en 1952 en Grande-Bretagne. La Queen Lisbeth II l’a gracié à titre posthume en 2013. La belle jambe que ça lui fait, à Alan.
Rencontres du Troisième type : très bon film de Steven Spielberg sorti en 1977. Si tu ne l’a pas vu, télécharge-le fissa.
Tron. Le premier film numérique qui cartonne le box office. Les Daft Punk lui doivent tout.
Immemory. Madeleine des auteurs numériques, Immemory est un cd-rom cultissime réalisé par Chris Marker, « le plus célèbre des cinéastes inconnus », première et unique pièce d’une collection d’œuvres multimédia produites par Beaubourg. Immersion dans la cartographie mémorielle de Chris Marker, racontée par Guillaume-en-Egypte, son chat, qui, le reste du temps,  avait le bon goût de se vautrer lascivement dans des petites vidéos sur la musique de Michel Krasna, pseudo de Marker lorsqu’il composait.
William Gibson : Romancier américain, fondateur du courant cyberpunk.  Il a inventé la toile et la matrice en 1984, avec son premier roman, Neuromancien. Un visionnaire.
George Alec Effinger : Autre romancier américain cyberpunk. Il a inventé la réalité augmentée dans son roman Gravité à la manque, en 1987.
Le Jabberwocky, ne me dis pas que tu ne sais pas ce que c’est.
La Quatrième dimension : En anglais The Twilight Zone, est une série américaine en 138 épisodes créée par Rod Serling en 1958, oui, oui. On y parlait pour la première fois de réalité virtuelle, d’univers parallèles, avec des effets spéciaux paluchés come personne n’en avait jamais vu.
Rezba : Pseudonyme utilisé depuis des décennies dans les internets par l’auteur de cet article, qui généralement signe de son nom, mais là il a carrément trop la honte d’avoir du ré-écrire son enquête en quatrième vitesse et en style gonzo parce qu’il avait perdu la première version par une mauvaise manip de sauvegarde sur son cloud, et qui pond un glossaire pour se faire pardonner.

De quoi ?, et aussi

La nuit au grand jour

La nuit. Les heures sombres. Le temps de l’oubli. Le temps du repos.
La nuit. Les heures gaies. Les heures riches. Le temps de la fête. Le temps des ivresses.
La nuit. Les heures invisibles. Les heures des invisibles. Les heures oubliées.
Longtemps la nuit n’a pas existé. Le temps social s’arrêtait. Le temps politique s’arrêtait. La nuit était niée, les sociétés étaient convergentes, elles étaient cadencées. Métro, boulot, dodo.
La nuit était reléguée. Elle était, pour l’essentiel, le temps de l’intime. Mes nuits sont plus belles que vos jours, clamait encore Marie (Raphaelle) Billetdoux en 1985.
Quand elle était sociale, la nuit devenait affaire de mœurs, de police. C’était la nuit de « tous les chats sont gris », le temps où l’on ne distingue pas les gentils des méchants, le moment où la délinquance se glisse sans être vue.
Et puis, bien sûr, il y avait la nuit des canailles, la nuit où l’on s’encanaille, la nuit des ivresses.
C’est par elle que la nuit est d’abord revenue sur l’agenda des politiques. Quand, sous la pression de riverains, les établissements de nuit des grandes villes ont commencé à avoir des ennuis. Le début d’une longue problématique de tensions entre « la ville qui dort, la ville qui travaille et la ville qui s’amuse », comme le résume le géographe Luc Gwiazdzinski, qui travaille depuis 10 ans à saisir les tensions entre l’espace et le temps des villes.
Mais la question de la nuit ne se limite pas à cette question de la cohabitation entre ceux qui font la fête et ceux qui veulent dormir. Elle prend ses racines loin dans l’histoire des villes universitaires, et se déploie aujourd’hui dans une pluralité de dimensions sociales et urbaines, et s’alimente au marketing territorial autant qu’aux résistances culturelles.

« Elle n’est pas belle, ma nuit ? »

Gageons que nombreux seront les lecteurs montpelliérains qui se rappelleront de la campagne de communication municipale Montpellier, la ville où le soleil ne se couche jamais, du milieu des années 2000. Alors que la ville a, depuis plusieurs années, drastiquement appliqué la fermeture des bars et restaurants à 02 heures du matin durant les trois mois d’été, et 01 heure tout le reste de l’année, le marketing territorial continue de pointer son nez pour maintenir – à l’extérieur – l’idée d’une ville festive, à l’aune des grandes villes méditerranéennes. La maire de l’époque, Hélène Mandroux, n’hésite d’ailleurs pas à tailler la comparaison avec Barcelone, la voisine tant enviée.

montpellier soleil couche jamais
Il faut dire que depuis les années Frêche, la communication de la ville n’a eu de cesse de tenter de faire oublier que Montpellier, et avec elle quasiment toutes les villes françaises, sont des naines à l’aune de l’espace européen. Avec force communication, intégration dans des réseaux européens, arc méditerranéen et autres eurorégions chères aux géographes, Montpellier se hausse du col sur des estrades où figurent les métropoles voisines, fortes de leurs habitants par millions : Barcelone, Milan, Gênes, …
L’irruption d’une comparaison avec la vie nocturne des grandes villes espagnoles prête tant à sourire qu’on se demande encore, 10 ans après, comment une telle idée saugrenue a pu surgir des cerveaux des communicants de l’institution. Depuis de nombreuses années, la capitale héraultaise a raccourci ses nuits, et réussi à migrer le gros de l’industrie festive en périphérie. Aucun bar de nuit. Ne restent en ville que quelques établissements musicaux. L’emblématique Rockstore, et quelques caves transformées en boîte de nuit, si possible à la périphérie du centre historique, pour accueillir une jeunesse étudiante polyglotte.
La vie estudiantine nocturne ne date pourtant pas d’hier. Montpellier doit à ses universités son essor historique, et une bonne partie de son dynamisme économique et démographique. En accueillant plus de 60 000 étudiants, elle est aux premiers rangs des populations étudiantes françaises.
De tout temps, l’Écusson, le centre historique, a été le terrain de jeu préféré des étudiants montpelliérains. Ils y ont longtemps bénéficié d’une impunité quasi totale. Au moyen-âge, les privilèges accordés aux universités – les « libertés et franchises universitaires » – permettaient aux « disciples » comme aux « maîtres » d’échapper à la justice locale, pour n’être redevables que devant les juridictions universitaires et, pour les faits les plus graves, devant les juridictions ecclésiastiques, beaucoup plus clémentes. Les nuits de Montpellier la médiévale étaient agitées de bagarres entre étudiants, de crimes, parfois.
Si ces « franchises » se sont, dès la révolution, cantonnées aux enceintes des universités, la ville a continuer à battre au rythme des temps universitaires, et la fête estudiantine constitue, au moins à égalité avec l’excellence des formations, l’un des principaux facteurs d’attraction des universités.
Jusque dans les années 2000, l’Agem, la grande et puissante fédération des corporations étudiantes, était d’abord connue pour être l’une des plus attrayantes boîtes de nuit du centre-ville. Dans ses locaux historiques de la rue de la Croix d’Or défilait chaque année une jeunesse montpelliéraine qui venait danser, chanter, boire à moindre coût, flirter. L’époque est révolue.
L’augmentation du prix de l’immobilier dans le centre-ville a amené une nouvelle population, plus aisée, qui aime vivre en centre-ville, mais veut la paix nocturne. Le droit au silence, comme se nomme l’une des associations les plus actives.
Négociés avec la municipalité, les arrêtés préfectoraux ont restreint les heures d’ouverture des établissements. La nuit montpelliéraine est désormais plus proche d’une ville de province que d’une capitale.
Non pas que les problèmes ne se posent pas ailleurs et de façon similaire. À Paris, la tension entre les riverains et les activités des « loisirs nocturnes » s’est fait sentir dès les années 2000. Sous la pression des phénomènes de gentrification, c’est à dire, beaucoup plus clairement, d’embourgeoisement, les quartiers populaires et traditionnels de le nuit parisienne ont commencé à vivre les conflits. Ceux-ci se sont d’abord focalisés autour des cafés-concerts, des bars musicaux. À travers l’organisation des États généraux de la nuit, l’idée d’une charte nocturne, ou, plus spécifiquement comme à Lyon, d’une charte des bars musicaux, s’est fait jour. Aide à l’insonorisation, information et sensibilisation des clients, médiation avec les associations de riverains, toute une panoplie s’est déployée, avec plus ou moins de succès, pour faire cohabiter la ville qui dort et la ville qui s’amuse.
Autour de cette première prise en compte politique de la nuit, deux courants ont convergé : la question des temps multiples, et celle d’une médiation, d’une régulation spécifique des activités nocturnes.

La nuit est-elle notre prochain horizon politique ?

La question des temps est récente. Longtemps nos sociétés ont été cadencées. Les temps de travail étaient peu ou prou les mêmes, les temps des loisirs aussi. La nuit était le temps des marges, et des marginaux.
L’individualisation des sociétés, l’exponentielle diversification des activités, la mondialisation des communications, tout cela a concouru à augmenter l’amplitude temporelle des activités humaines. Insidieusement, le continent de la nuit se fait coloniser. « Le temps en continu de l’économie et des réseaux s’oppose au rythme de nos corps et de nos villes. Le temps mondial se heurte au temps local », écrit Luc Gwiazdzinski. Dès lors, la question du temps des services publics se pose. Lorsque notre propre activité régulière est décalée, comment accéder aux services publics ?
C’est en Italie que la question des temps des politiques publiques a émergé. Dès les années 1980, des mouvements féministes italiens ont demandé la reconnaissance d’un « droit au temps » pour les mères de famille, avec, comme corollaire, un renforcement de la coordination des horaires des services urbains : transports, enfance, accès aux guichets administratifs, aux équipements sportifs et culturels.
Progressivement, des bureaux des temps sont apparus au sein de collectivités publiques, en Italie, en Allemagne, et plus tardivement en France. Mais rares sont encore ceux qui s’occupent de la nuit.
Christophe Vidal, maire de la nuit de Toulouse. Crédit photo Jean Chiscano
C’est dans les pays où la nuit est la plus longue que d’autres types de régulation publique sont apparus pour traiter des activités nocturnes. Dans les grandes villes du Danemark ou des Pays-Bas est née l’idée du conseil de la nuit. Les nuits nordiques sont, il est vrai, sensiblement différentes. Quinze heures de nuit l’hiver, quatre l’été, font que la perception physique de la nuit est différente. C’est là, dans ces grandes villes, qu’est née l’idée d’un maire de la nuit. Si la nuit porte conseil pour ceux qui dorment, alors la nuit doit avoir son propre conseil avec ceux qui y vivent.
Ces expériences se sont d’abord constituées autour des tensions entre les activités festives et les riverains. Les premiers maires de la nuit étaient des noctambules, cela va sans dire, mais pour la plupart issus du milieu festif. C’est en 2013 que les maires de la nuit sont apparus en France, à Paris, à Rennes, et à Toulouse. À l’origine de l’initiative, des professionnels de la nuit, le collectif Culture bar-bars et l’association Technopol. Si Nantes et Paris ont élu des maires noctambules, usagers de la nuit, Toulouse a fait un choix quelque peu différent. Christophe Vidal, éditeur de Minuit, le magazine d’exploration nocturne, a rapidement élargi l’activité de l’association Toulouse Nocturne à l’ensemble des questions soulevées par la nuit : transports, sécurité, santé, économie. Mi-lobbyiste, mi-médiateur, il auditionne les candidats aux élections, et cherche à sensibiliser les décideurs de tous poils aux questions du champ nocturne. « Je me suis attelé à ce triptyque : comment concilier ces trois villes : celle qui veut dormir, celle qui veut travailler et celle qui veut s’amuser ». Trop souvent, les élus ne s’intéressent à la nuit que parce qu’il y a un conflit d’usage, ou parce que la nuit est prétexte à un évènement. Les « nuits blanches » parisiennes, la « fête des lumières », généralisation progressive d’une tradition populaire lyonnaise élevée au rang d’attraction touristique majeure, ou, plus ponctuellement et modestement, une « nuit des étoiles », une « nuit du cinéma de plein-air », un « trail de nuit » urbain. Christophe Vidal cherche à renverser la problématique, autour du quotidien de la nuit, espace-temps de plusieurs millions de travailleurs nocturnes, enjeu économique et touristique, mais aussi enjeu de santé publique, de prévention des risques. L’un de ses combats actuels concerne l’alimentation. « Il est interdit au restaurant d’ouvrir toute la nuit. Du coup, il est impossible de manger lorsqu’à 3 heures du matin on veut rentrer, et qu’il faut éponger l’alcool. Je veux obtenir l’autorisation pour que des food-trucks ou des restaurants puissent servir à ce moment-là. »

botellon
À Montpellier, la réflexion en est loin. Si Toulouse et Bordeaux ont beaucoup fait pour revitaliser leur vie nocturne, notamment en centre-ville, Montpellier n’a jamais eu à faire d’efforts. Mais elle est aujourd’hui dépassée par son inaction en la matière. À l’heure, trop précoce, de la fermeture des bars, des centaines, parfois des milliers de noctambules défilent dans les rues de l’Écusson et des faubourgs, pas assez fatigués pour rejoindre leurs couettes. Certains font la jonction avec celles et ceux qui boudent les bars, trop chers, et ont importé d’Espagne le botellon. Depuis une dizaine d’années, une partie de la jeunesse étudiante a délaissé les bars, et squatte l’espace public, places et jardins, au grand bonheur des épiceries de nuit qui récupèrent un marché d’importance. Alcoolisation excessive, bruit, déchets laissés sur place, le botellon crée des problèmes publics autrement plus difficiles à gérer que les relations riverains – patrons de bars. Elle pose de plein fouet la question de l’espace public, et de son utilisation nocturne. Une question essentielle dans les villes méditerranéennes, celle de la « civilisation de l’apéro ».
On l’élit quand, ce maire de la nuit montpelliéraine ?

PeyrouNuit

Ceci est la version enrichie en notes et liens d’un article paru dans le magazine Let’s Motiv n°60, ce petit bijou de la presse culturelle gratuite. 
LM60