Eloge politique de la cervelle de Canut

On a beau se le dire depuis des années, prédire la fin des appareils politiques que l’on a côtoyé sa vie durant, avoir annoncé, dans des postures mi-observateur, mi-acteur, la fin d’un cycle long, bref, on a beau ne pas être surpris, assister en direct à la décomposition globale du paysage politique français à l’occasion de « l’élection-mère », la présidentielle, est un spectacle ahurissant.

Je ne vais pas m’attarder outre mesure sur la situation de la droite. Elle est écartelée depuis longtemps entre plusieurs lignes de fracture : l’Europe et l’identité nationale d’une part, le néolibéralisme et le conservatisme d’autre part. Si la droite républicaine a toujours su à peu près organiser le débat entre les europhiles, les libéraux et les conservateurs, elle est pilonnée depuis deux décennies par le national-populisme du FN. Outre les défections souverainistes aux marges (de Pasqua-De Villiers à Dupont-Aignan), elle est surtout durablement ébranlée dans son corps électoral par la montée de l’extrême-droite dans les urnes, ballottée entre celles et ceux qui courent après le discours frontiste, et les autres, qui cherchent à contenir l’érosion par les actes plutôt que par les discours.
Elle s’est d’ailleurs donnée à l’issue de ses primaires un candidat de synthèse. Mais, patatras, le voilà affaibli par une tare congénitale : l’argent. S’il venait à être éliminé du second tour, alors qu’il y a encore 6 mois l’élection était donnée sur un plateau à son camp, la droite en serait durablement atteinte, sans qu’il soit aisé d’en prévoir les conséquences exactes.
La gauche, elle, a déjà explosé.
On sait depuis longtemps que le Parti Communiste n’est plus qu’une survivance. Nombreux sont ceux qui disent depuis des années que le Parti Socialiste est lui aussi mort cliniquement, et que seule son implantation électorale lui permet de survivre, en le maintenant en pole dominant de son camp.
Le quinquennat qui vient de passer, marqué par l’incapacité du chef de l’État à choisir, à trancher entre deux lignes antagonistes, un libéralisme social qui ne dit pas son nom, et une sociale-démocratie qui n’arrive pas à se réinventer, vient de finir de l’achever.
Sa frange libérale a trouvé un nom pour s’assumer comme telle. Emmanuel Macron réussit vraisemblablement là où ses prédécesseurs centristes ont échoué : fédérer des forces à gauche comme à droite. Nous verrons dimanche si le pari est gagné.
En tout état de cause, une partie significative des élus et des électeurs du PS sont partis avec armes et bagages tenter l’aventure Macron. Si cela contribue à clarifier l’identité d’un parti qui était devenue illisible, les formes du ralliement, la défiance affichée vis-à-vis du vainqueur de la primaire ont signé la fin du vieux parti d’Epinay.
C’est certainement une bonne chose. Reste à savoir comment et sur quelles bases la refondation pourra se faire.

Dans le même temps, le rêve d’Europe Écologie est définitivement mort. Alors même que la bataille idéologique sur l’écologie gagne du terrain chaque jour, ce parti a fini de démontrer son incapacité à structurer un espace politique de conquête. Alors que l’écologie politique aurait pu, aurait dû, être le pivot d’une refondation de la gauche, plus démocratique, plus horizontale, rompant avec les logiques d’accumulations des ressources politiques ( cumul, élus, moyens humains, etc) qui ont corrompu le projet social-démocrate, l’empêchant de se battre contre les logiques d’accumulation du capital, EELV n’a su que se caricaturer dans le juridicisme et la violence verbale de sa démocratie interne et très imparfaite.
Il n’empêche. Même allié à la machine à perdre EELV, Hamon avait des atouts dans sa manche pour poser des fondations. La campagne en a décidé autrement.
D’abord, l’aile droite de la coalition gouvernementale n’a pas supporté de se faire battre par un frondeur. En totale absence de lucidité sur son impopularité comme sur le mécanisme des primaires, elle se voyait déjà adopter le champion qui avait si bien manœuvré pour écarter le président sortant. Elle a méthodiquement savonné la campagne de Benoit Hamon, dans une de ses opérations suicides dont elle a le secret.
Puis Benoit Hamon a, lui-même, commis deux erreurs stratégiques. La première, en allant chercher les alliances, et en pensant que le ralliement de Yannick Jadot allait lui donner l’élan nécessaire. Il n’en a rien été, la dynamique EELV est moribonde.
Ensuite, en pensant que le meilleur des programmes ferait la différence à gauche.

Mélenchon a su profiter de ces faiblesses. Et, surtout, il a su s’affranchir du PC pour mettre en œuvre sa stratégie de « populisme de gauche », dont il est persuadé qu’elle est la seule à pouvoir rivaliser avec le FN.
Depuis des années, la gauche est face au piège du populisme et de la démagogie frontiste.  Depuis l’échec de Jospin, qui croyait que la raison l’emportait forcément sur la violence, différentes figures de la gauche ont teinté leur discours de palettes de la démagogie ordinaire, que ce soit pour contrer Sarkozy ou pour tenter de se donner une stature d’autorité.
Avec son populisme de gauche, directement infusé par Chantal Mouffe, la penseuse du populisme de gauche à l’européenne, il semble avoir trouvé une recette pour élargir son électorat.
Il n’y a pas besoin de lire des pages et des pages de philosophie politique pour savoir ce qu’est le populisme de gauche. Le populisme de gauche, ce sont les armes rhétoriques du populisme au service d’un projet de gauche. Dénonciation des élites, discours anti-système, parler au nom du peuple, voilà trois piliers essentiels du populisme. Il s’accompagne d’une dose variable de violence verbale, symbolique, physique parfois.
Le populisme de gauche a son panthéon moderne : Peron et Kirchner en Argentine, Chavez et Maduro au Venezuela, Morales en Bolivie, Lula, dans une certaine mesure, même s’il ne se revendiquait pas du bolivarisme. On prendra bien garde de ne pas y faire figurer José Mujica, « Pepe », l’austère et intègre ex-président uruguayen.
Il y a de bonnes et de mauvaises choses dans leur bilan, notamment économique et social. Là n’est pas la question. C’est sur le plan démocratique que le populisme de gauche imprime sa marque.
Parce que, tout de gauche qu’il puisse être, le populisme de gauche reste du populisme. C’est à dire la formulation simplifiée à l’extrême que les maux de la société proviennent de celles et ceux qui la gouvernent, et que pour en sortir, il faut suivre la voie imprimée par le leader. « Je vote, ils dégagent », en est, chez Mélenchon, la marque la plus forte. Elle contient tous les ingrédients du populisme, violence comprise.
C’est que toute stratégie populiste comporte un revers de taille : l’impossibilité de construire une société démocratique sur le binôme violence politique / charisme du chef érigé en culte. Le populisme de gauche ne peut vaincre le populisme de droite. Je pense même le contraire.
C’est essentiellement pour ces raisons que je suis convaincu que la gauche ne peut se refonder autour de Mélenchon.
Ce à quoi nous assistons depuis des années, c’est au cercle invertueux du désespoir politique. La montée du Front National plonge ses racines dans l’incapacité des politiques libérales à ne pas laisser pour compte des pans entiers de la société, dans la faiblesse politique de la social-démocratie face à la financiarisation de l’économie, et dans la complexification du monde. C’est un mécanisme politique simpliste, qui consiste à dire à celles et ceux que le monde effraie parce qu’elles / ils ne le comprennent plus, que la solution est simple : il faut revenir au passé.

Cette montée du désespoir politique dans la majorité des plus démunis effraie les classes moyennes, qui en retour, aveuglées par les sirènes du vote utile, donnent le pouvoir à des libéraux, qu’ils soient débridés ou teintés de social. Lesquels actionnent les manettes de l’austérité, qui désespèrent toujours plus les plus démunis, qui font monter le populisme, qui effraie les classes moyennes, qui votent pour les libéraux, qui actionnent l’austérité, etc.
L’idée qu’un individu charismatique puisse, par une formule simpliste, fut-elle inspirée par des valeurs de gauche, contrer le national-populisme, est un pari très risqué.

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Pour contrer le national-populisme, une autre voie existe, et elle est très difficile et exigeante. Il faut parler de façon simple et compréhensible à l’intelligence, à la raison, et il faut pour cela des dirigeants intègres et honnêtes, qui portent un projet d’émancipation par l’éducation, par l’économie et par le politique. C’est pour ça que le projet écologiste est la seule alternative au populisme.
Force est de constater que cette partie de la gauche, qui refuse de ne parler qu’aux tripes des électeurs, mais qui, au contraire, doit parler, avec ses tripes, à l’intelligence de la société, n’a pas encore la recette pour être majoritaire. Benoit Hamon en est une parfaite illustration. Il cherche à parler à l’intelligence du peuple, mais il n’arrive à parler qu’à une minorité. Il ne fait pas de la salade de tripes, il fait de la cervelle de canut. Plat hautement exigeant dans l’équilibre des ingrédients.
Ses chances de gagner sont donc devenues minces.
En même temps, soyons honnêtes : les chances de la gauche de gagner ces élections sont minces.
Je pense que les chances de Mélenchon de parvenir au second tour sont incertaines, et que, s’il y parvenait, il aurait toutes les chances de perdre, quel que soit son adversaire, parce qu’il est bien trop clivant pour rassembler le camp républicain, même par défaut, même contre le FN.
Et l’appel au « vote utile » de ses insoumis me révulse plus qu’il ne me convainc. J’ai toujours milité pour un candidat au premier tour de la présidentielle. C’est ma septième campagne. Et au moins la troisième dans laquelle je suis certain que les chances de mon candidat sont minces.
Je suis relax.
J’ai appris dans cette longue marche que rien n’est jamais fini, et que seul l’avenir peut être insulté.
Et que c’est déjà suffisamment pénible d’avoir trop souvent à voter au second tour pour un candidat auquel tu ne crois pas, qu’il est hors de question de faire la même chose au premier tour.
Je vais donc voter pour Benoit Hamon, parce que c’est celui dont le projet est le plus à même d’être une alternative efficace et intelligente, et parce que l’homme est, jusque dans ses défauts de communication, le plus proche de l’éthique politique à laquelle j’aspire.
Et aussi parce que l’histoire ne s’arrête pas ce dimanche. Au soir du premier tour, la gauche française sera un champ de ruines. Mélenchon sera en tête ? Certainement, et il aura une lourde responsabilité dans cette destruction.

Mais bast! Il faudra reconstruire. Et rien ne se reconstruira par la violence verbale qu’il aura inoculée à ses « insoumis », et le reste de la gauche ne se soumettra à aucun lider, aucun césar. Et il faudra bien alors se parler autrement, ou abdiquer tout espoir de reconstruire le camp de l’espoir autrement que sur les cendres d’un pays dévasté par le fascisme qui vient. J’ai 50 ans, je milite depuis que j’ai 15 ans. Ces 35 années épuisantes et exaltantes ne me laissent que peu de certitudes. Mais j’en ai une : la violence politique engendre l’impuissance.

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