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De qui ?

Eloge politique de la cervelle de Canut

On a beau se le dire depuis des années, prédire la fin des appareils politiques que l’on a côtoyé sa vie durant, avoir annoncé, dans des postures mi-observateur, mi-acteur, la fin d’un cycle long, bref, on a beau ne pas être surpris, assister en direct à la décomposition globale du paysage politique français à l’occasion de « l’élection-mère », la présidentielle, est un spectacle ahurissant.

Je ne vais pas m’attarder outre mesure sur la situation de la droite. Elle est écartelée depuis longtemps entre plusieurs lignes de fracture : l’Europe et l’identité nationale d’une part, le néolibéralisme et le conservatisme d’autre part. Si la droite républicaine a toujours su à peu près organiser le débat entre les europhiles, les libéraux et les conservateurs, elle est pilonnée depuis deux décennies par le national-populisme du FN. Outre les défections souverainistes aux marges (de Pasqua-De Villiers à Dupont-Aignan), elle est surtout durablement ébranlée dans son corps électoral par la montée de l’extrême-droite dans les urnes, ballottée entre celles et ceux qui courent après le discours frontiste, et les autres, qui cherchent à contenir l’érosion par les actes plutôt que par les discours.
Elle s’est d’ailleurs donnée à l’issue de ses primaires un candidat de synthèse. Mais, patatras, le voilà affaibli par une tare congénitale : l’argent. S’il venait à être éliminé du second tour, alors qu’il y a encore 6 mois l’élection était donnée sur un plateau à son camp, la droite en serait durablement atteinte, sans qu’il soit aisé d’en prévoir les conséquences exactes.
La gauche, elle, a déjà explosé.
On sait depuis longtemps que le Parti Communiste n’est plus qu’une survivance. Nombreux sont ceux qui disent depuis des années que le Parti Socialiste est lui aussi mort cliniquement, et que seule son implantation électorale lui permet de survivre, en le maintenant en pole dominant de son camp.
Le quinquennat qui vient de passer, marqué par l’incapacité du chef de l’État à choisir, à trancher entre deux lignes antagonistes, un libéralisme social qui ne dit pas son nom, et une sociale-démocratie qui n’arrive pas à se réinventer, vient de finir de l’achever.
Sa frange libérale a trouvé un nom pour s’assumer comme telle. Emmanuel Macron réussit vraisemblablement là où ses prédécesseurs centristes ont échoué : fédérer des forces à gauche comme à droite. Nous verrons dimanche si le pari est gagné.
En tout état de cause, une partie significative des élus et des électeurs du PS sont partis avec armes et bagages tenter l’aventure Macron. Si cela contribue à clarifier l’identité d’un parti qui était devenue illisible, les formes du ralliement, la défiance affichée vis-à-vis du vainqueur de la primaire ont signé la fin du vieux parti d’Epinay.
C’est certainement une bonne chose. Reste à savoir comment et sur quelles bases la refondation pourra se faire.

Dans le même temps, le rêve d’Europe Écologie est définitivement mort. Alors même que la bataille idéologique sur l’écologie gagne du terrain chaque jour, ce parti a fini de démontrer son incapacité à structurer un espace politique de conquête. Alors que l’écologie politique aurait pu, aurait dû, être le pivot d’une refondation de la gauche, plus démocratique, plus horizontale, rompant avec les logiques d’accumulations des ressources politiques ( cumul, élus, moyens humains, etc) qui ont corrompu le projet social-démocrate, l’empêchant de se battre contre les logiques d’accumulation du capital, EELV n’a su que se caricaturer dans le juridicisme et la violence verbale de sa démocratie interne et très imparfaite.
Il n’empêche. Même allié à la machine à perdre EELV, Hamon avait des atouts dans sa manche pour poser des fondations. La campagne en a décidé autrement.
D’abord, l’aile droite de la coalition gouvernementale n’a pas supporté de se faire battre par un frondeur. En totale absence de lucidité sur son impopularité comme sur le mécanisme des primaires, elle se voyait déjà adopter le champion qui avait si bien manœuvré pour écarter le président sortant. Elle a méthodiquement savonné la campagne de Benoit Hamon, dans une de ses opérations suicides dont elle a le secret.
Puis Benoit Hamon a, lui-même, commis deux erreurs stratégiques. La première, en allant chercher les alliances, et en pensant que le ralliement de Yannick Jadot allait lui donner l’élan nécessaire. Il n’en a rien été, la dynamique EELV est moribonde.
Ensuite, en pensant que le meilleur des programmes ferait la différence à gauche.

Mélenchon a su profiter de ces faiblesses. Et, surtout, il a su s’affranchir du PC pour mettre en œuvre sa stratégie de « populisme de gauche », dont il est persuadé qu’elle est la seule à pouvoir rivaliser avec le FN.
Depuis des années, la gauche est face au piège du populisme et de la démagogie frontiste.  Depuis l’échec de Jospin, qui croyait que la raison l’emportait forcément sur la violence, différentes figures de la gauche ont teinté leur discours de palettes de la démagogie ordinaire, que ce soit pour contrer Sarkozy ou pour tenter de se donner une stature d’autorité.
Avec son populisme de gauche, directement infusé par Chantal Mouffe, la penseuse du populisme de gauche à l’européenne, il semble avoir trouvé une recette pour élargir son électorat.
Il n’y a pas besoin de lire des pages et des pages de philosophie politique pour savoir ce qu’est le populisme de gauche. Le populisme de gauche, ce sont les armes rhétoriques du populisme au service d’un projet de gauche. Dénonciation des élites, discours anti-système, parler au nom du peuple, voilà trois piliers essentiels du populisme. Il s’accompagne d’une dose variable de violence verbale, symbolique, physique parfois.
Le populisme de gauche a son panthéon moderne : Peron et Kirchner en Argentine, Chavez et Maduro au Venezuela, Morales en Bolivie, Lula, dans une certaine mesure, même s’il ne se revendiquait pas du bolivarisme. On prendra bien garde de ne pas y faire figurer José Mujica, « Pepe », l’austère et intègre ex-président uruguayen.
Il y a de bonnes et de mauvaises choses dans leur bilan, notamment économique et social. Là n’est pas la question. C’est sur le plan démocratique que le populisme de gauche imprime sa marque.
Parce que, tout de gauche qu’il puisse être, le populisme de gauche reste du populisme. C’est à dire la formulation simplifiée à l’extrême que les maux de la société proviennent de celles et ceux qui la gouvernent, et que pour en sortir, il faut suivre la voie imprimée par le leader. « Je vote, ils dégagent », en est, chez Mélenchon, la marque la plus forte. Elle contient tous les ingrédients du populisme, violence comprise.
C’est que toute stratégie populiste comporte un revers de taille : l’impossibilité de construire une société démocratique sur le binôme violence politique / charisme du chef érigé en culte. Le populisme de gauche ne peut vaincre le populisme de droite. Je pense même le contraire.
C’est essentiellement pour ces raisons que je suis convaincu que la gauche ne peut se refonder autour de Mélenchon.
Ce à quoi nous assistons depuis des années, c’est au cercle invertueux du désespoir politique. La montée du Front National plonge ses racines dans l’incapacité des politiques libérales à ne pas laisser pour compte des pans entiers de la société, dans la faiblesse politique de la social-démocratie face à la financiarisation de l’économie, et dans la complexification du monde. C’est un mécanisme politique simpliste, qui consiste à dire à celles et ceux que le monde effraie parce qu’elles / ils ne le comprennent plus, que la solution est simple : il faut revenir au passé.

Cette montée du désespoir politique dans la majorité des plus démunis effraie les classes moyennes, qui en retour, aveuglées par les sirènes du vote utile, donnent le pouvoir à des libéraux, qu’ils soient débridés ou teintés de social. Lesquels actionnent les manettes de l’austérité, qui désespèrent toujours plus les plus démunis, qui font monter le populisme, qui effraie les classes moyennes, qui votent pour les libéraux, qui actionnent l’austérité, etc.
L’idée qu’un individu charismatique puisse, par une formule simpliste, fut-elle inspirée par des valeurs de gauche, contrer le national-populisme, est un pari très risqué.

cervelle-de-canut

Pour contrer le national-populisme, une autre voie existe, et elle est très difficile et exigeante. Il faut parler de façon simple et compréhensible à l’intelligence, à la raison, et il faut pour cela des dirigeants intègres et honnêtes, qui portent un projet d’émancipation par l’éducation, par l’économie et par le politique. C’est pour ça que le projet écologiste est la seule alternative au populisme.
Force est de constater que cette partie de la gauche, qui refuse de ne parler qu’aux tripes des électeurs, mais qui, au contraire, doit parler, avec ses tripes, à l’intelligence de la société, n’a pas encore la recette pour être majoritaire. Benoit Hamon en est une parfaite illustration. Il cherche à parler à l’intelligence du peuple, mais il n’arrive à parler qu’à une minorité. Il ne fait pas de la salade de tripes, il fait de la cervelle de canut. Plat hautement exigeant dans l’équilibre des ingrédients.
Ses chances de gagner sont donc devenues minces.
En même temps, soyons honnêtes : les chances de la gauche de gagner ces élections sont minces.
Je pense que les chances de Mélenchon de parvenir au second tour sont incertaines, et que, s’il y parvenait, il aurait toutes les chances de perdre, quel que soit son adversaire, parce qu’il est bien trop clivant pour rassembler le camp républicain, même par défaut, même contre le FN.
Et l’appel au « vote utile » de ses insoumis me révulse plus qu’il ne me convainc. J’ai toujours milité pour un candidat au premier tour de la présidentielle. C’est ma septième campagne. Et au moins la troisième dans laquelle je suis certain que les chances de mon candidat sont minces.
Je suis relax.
J’ai appris dans cette longue marche que rien n’est jamais fini, et que seul l’avenir peut être insulté.
Et que c’est déjà suffisamment pénible d’avoir trop souvent à voter au second tour pour un candidat auquel tu ne crois pas, qu’il est hors de question de faire la même chose au premier tour.
Je vais donc voter pour Benoit Hamon, parce que c’est celui dont le projet est le plus à même d’être une alternative efficace et intelligente, et parce que l’homme est, jusque dans ses défauts de communication, le plus proche de l’éthique politique à laquelle j’aspire.
Et aussi parce que l’histoire ne s’arrête pas ce dimanche. Au soir du premier tour, la gauche française sera un champ de ruines. Mélenchon sera en tête ? Certainement, et il aura une lourde responsabilité dans cette destruction.

Mais bast! Il faudra reconstruire. Et rien ne se reconstruira par la violence verbale qu’il aura inoculée à ses « insoumis », et le reste de la gauche ne se soumettra à aucun lider, aucun césar. Et il faudra bien alors se parler autrement, ou abdiquer tout espoir de reconstruire le camp de l’espoir autrement que sur les cendres d’un pays dévasté par le fascisme qui vient. J’ai 50 ans, je milite depuis que j’ai 15 ans. Ces 35 années épuisantes et exaltantes ne me laissent que peu de certitudes. Mais j’en ai une : la violence politique engendre l’impuissance.

De quoi ?

Culture : demandez le programme

Tous les cinq ans, on redresse la statue du mythe, on feint de croire que l’ensemble de nos problèmes va être résolu par l’élection d’un homme. C’est la fiction présidentielle. Et même les candidats qui proclament le plus leur volonté de changer ces règles finissent par surjouer le coup de l’homme providentiel. Ou de la femme. C’est quoi le féminin de Napoléon ? Je préfère ne jamais le savoir.

Tous les cinq ans, donc, la presse culturelle, les observateurs les plus avisés des zarts-zet-des lettres, ou les plumitifs qui doivent bien vivre, se reposent LA question : et la culture, dans tout ça ?
C’est un peu comme un marronnier, mais en fait non. Un peu parce que les programmes de nos prétendants ont toujours un volet culturel, des ambitions, et, pour les plus aguerris, une brochette d’artistes en soutien. Et que ce volet est rarement évoqué dans les discours, les interviews, les débats.
Ce n’est pas un marronnier, parce que le principe du marronnier, c’est que le plumitif n’a qu’à se baisser pour ramasser le fruit. Et que ça n’a pas d’importance. Et là, c’est l’inverse.
Dans cette campagne présidentielle totalement folle de 2017, où tout peut changer d’un moment à l’autre, dont le scénario aurait été refusé par n’importe quel producteur des meilleures séries politiques américaines ou scandinaves, la culture est aussi absente que n’importe quel autre thème majeur, pas de jaloux. Trouver les propositions culturelles est un vrai boulot de limier. Il faut se fader les brochures à la loupe, fouiller les sites web des candidats, et même, mais ici on ne rechigne jamais à l’effort, se taper plus de trois heures de débat télévisé dans l’espoir qu’à un moment les membres du club des cinq se voient interroger sur la chose. Mais rien. Pas l’ombre du début de la queue d’une petite friandise culturelle à se mettre sous la dent.
Et pour ce qui est de la fouille, bonjour la botte de foin ! Onze candidats ! Parce que là aussi, on a attendu la clôture des inscriptions pour ne pas rater un qualifié, et ne pas non plus trop se disperser dans les quelques deux cents candidats putatifs à la candidature, tous plus inconnus les uns que les autres pour la plupart.
En voila donc onze, deux femmes et neuf hommes. Et tout compte fait, examiner et comparer leur programme culturel est peut-être l’un des moyens les plus surs pour savoir vraiment ce qu’ils pensent, quel est leur programme global. Qui ils sont.

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LA CULTURE, ON NE LA CULTIVE PAS : ARTHAUD, ASSELINEAU, LASSALLE, POUTOU

Regardons rapidement ceux dont on ne saura pas grand chose, parce que leur programme est vide, ou presque, de tout volet culture. Ils sont 4 dans ce cas : Nathalie Arthaud, François Asselineau, Jean Lassalle et Philippe Poutou.

Nathalie Arthaud est l’héritière spirituelle d’Arlette Laguillier, recordwoman des candidatures présidentielles : six fois candidate, entre 1974 et 2007. Nathalie n’en est qu’à sa deuxième tentative. Elle est la candidate de Lutte Ouvrière, un parti créé en 1968, dont l’autre nom est Union Communiste Internationaliste. Lutte Ouvrière est née d’une scission dans la quatrième internationale ouvrière, l’internationale trotskyste, elle même née d’une scission de la Troisième Internationale, l’internationale communiste. En vrai, LO considère que la IVe Internationale n’existe plus et qu’il faut la reconstruire. Je sais, c’est compliqué. Pour faire court, Lutte Ouvrière considère que seule la classe ouvrière est une force de transformation sociale, et qu’il faut donc y réintroduire les idées communistes. Dans le site de campagne de Nathalie Arthaud, il n’y a pas de thématique « culture », ni de propositions culturelles. Grâce au moteur de recherche interne de son site, on trouve néanmoins deux occurrences du mot « culture » : dans la reproduction de courrier en réponse à une interrogation du collectif Europe Democratie Esperanto, Nathalie Arthaud écrit « je souhaite que tout un chacun ait un accès suffisant à l’éducation et à la culture pour avoir la capacité de parler plusieurs langues et d’accéder à plusieurs cultures. »

François Asselineau est le patron de l’UPR, l’Union Populaire Républicaine, un parti crée en 2007. Asselineau est un ancien cadre du RPF, le parti créé par Charles Pasqua et Philippe de Villiers. Il pense que des sociétés secrètes gouvernent le monde secrètement, et que pour s’en sortir, il faut sortir de l’euro et de l’Union Européenne. Il n’a pas vraiment de programme en ligne, juste une très longue vidéo de lui prononçant un discours de 3h46 minutes, pendant lesquelles il parle essentiellement de ses stratégies secrètes qui nous avilissent, et de ses propositions fortes pour restaurer la souveraineté de la France, et qui sont censées être « assorties de toute une panoplie de réformes institutionnelles, économiques, monétaires, sociales, militaires, diplomatiques, culturelles et éthiques ». Mais navré que je suis, je n’ai pas su détecter, dans cette longue logorrhée, les quelques mots sur la culture.

Jean Lassalle est le seul député élu sous l’étiquette modem. Aujourd’hui, son mouvement, créé en 2016, s’appelle « Résistons ». Jean Lassalle est né à Lourdios-Ichère, village des Pyrénées-Atlantiques peuplé de 162 habitants au recensement de 2014, et dont il est le maire sans discontinuer depuis 1977. Il est le candidat d’une certaine France rurale attachée à raison au maintien des services publics. Il a beau être du Sud-Ouest, Jean Lassalle a le programme light : Une dizaine de thèmes assortis d’un paragraphe chacun, et aucune proposition concrète. Et pas un mot sur la culture.

Philippe Poutou est le candidat du NPA, le Nouveau Parti Anticapitaliste, qui est nouveau depuis 2009, année où la vieille Ligue Communiste Révolutionnaire s’est transmuée en NPA dans un processus d’élargissement-scission dont seuls les trotskystes ont le secret. La LCR est aussi un parti de la IVe Internationale, mais version « Secrétariat Unifié ». Pas comme LO, donc, pour celles et ceux qui suivent.
Il est très difficile de s’y retrouver dans le site de campagne de Poutou. Comme disait ma grand-mère, c’est un bordel sans nom. Sympathique, néanmoins. Pas de thèmes culturels. Mêmes les luttes intermittentes n’ont pas trouvé leur place dans le catalogue de lutte. Dans le livret programmatique, le passage sur la culture est essentiellement consacré à un « service public de l’information et de la culture » qui parle essentiellement des médias. Néanmoins :
«  Dans le domaine de la culture, l’accès aux œuvres comme l’accès à la formation artistique et aux pratiques créatives doivent être garantis pour touTEs. Nous voulons un réseau culturel public de proximité pour promouvoir la création, avec une liberté de création, car l’expression artistique est aussi là pour déranger, pour subvertir. Il faut promouvoir l’échange, parce que les cultures minoritaires ou extra-occidentales sont un enrichissement pour tous. Nous revendiquons la liberté complète de diffusion. La rémunération des professionnels doit être pensée hors de la privatisation de la Culture, et pour la liberté d’accès: les barrières, financières et sociales, qui séparent le public des artistes doivent être abattues. »
Et c’est tout. On est bien avancé. Peut mieux faire, Poutou.

LA CULTURE EST UNE ARMEE : CHEMINADE

Jacques Cheminade est notre cinquième homme. Contrairement aux quatre premiers, il a un programme culturel. Cheminade est le fondateur du mouvement Solidarité et Progrès, affilié au mouvement de Lyndon LaRouche, un activiste mythomane américain. Cheminade, lui, a été plusieurs fois qualifié de chef de secte. Il pense que la France est rongée par un ennemi de l’intérieur, que le progrès technologique est le salut de l’humanité, que Mars est notre nouvel horizon. Mais, surtout, Cheminade est un guerrier. Il est en guerre. Même quand il parle de culture, il explique que c’est une arme dans la guerre dans laquelle nous sommes. Et quand il avance une de ces seules propositions singulières, confier un instrument de musique à chaque enfant scolarisé, il ne peut s’empêcher de dire que son « objectif est de créer une armée d’amateurs plutôt qu’un bataillon de professionnels. »
Mais on a aussi plus loin : « Créer des brigades d’intervention artistiques composées de petits ensembles de quelques musiciens qui pourront amener la musique dite « savante » à une population qui ne la connaît pas encore. ».
Incorrigible, le Jacquot.

Voilà, on a passé celle et ceux que la culture n’occupe pas beaucoup, et l’on va attaquer celle et ceux que ça intéresse visiblement, ou qui n’ont pas fait l’impasse dessus.

Autant le dire tout de suite, il y a cette année deux passages obligés dans les programmes : le statut des intermittents et l’éducation artistique à l’école.
Bien que sa place n’évolue guère, l’éducation artistique est une sorte de mantra, une incantation rituelle des scrutins présidentiels.
Quant aux intermittents, c’est tout a fait logique : ils ont gagné, de haute lutte, leur place dans l’agenda politique prioritaire. Mais le consensus est loin d’être établi.

LA CULTURE EST MON ENNEMIE : MLP

Évacuons pour commencer une question majeure de l’exercice de comparaison.
Depuis plusieurs années que le Front National a pris des municipalités et siège dans toutes sortes de collectivités, on a un aperçu du programme culturel du mouvement nationaliste. Bibliothèques municipales expurgées de la littérature et de la presse « subversive », œuvres d’art contemporain repeintes ou éliminées de l’espace public, dénonciation des films et des œuvres « anti-patriotiques », comme ce « navet » de Chez Nous, dixit Florian Philippot, qu’on vous conseille fortement d’aller voir.
Bref, on sait, en fait, que le Front National n’est pas l’ami de la liberté artistique. Et on ne va donc pas vraiment perdre trop de temps à décrypter les quelques propositions sur la culture éparpillées dans les 144 propositions de Marine Le Pen.
Mais on va quand même vous en livrer une, pour la bonne bouche. La 114e.
« Remettre en ordre le statut d’intermittent du spectacle par la création d’une carte professionnelle afin de préserver ce régime tout en opérant un meilleur contrôle des structures qui en abusent. ».
Faut remettre de l’ordre. Avec une carte professionnelle. Que tu auras toujours sur toi, ami intermittent. De quoi nous rappelez cette réplique culte de Papy fait de la Résistance : « Rassurez vous madame Bourdelle, c’est français, c’est la police française. Alors.. Ausweis… Papiers s’il vous plaît. AU TROT »

Voilà. Ça c’est fait. Il nous reste qui ? Nicolas Dupont-Aignan, François Fillon, Benoit Hamon, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon.

LA CULTURE C’EST LE PATRIMOINE : FILLON ET DUPONT-AIGNAN

Nicolas Dupont-Aignan, c’est l’outsider de la droite. Il dirige Debout La République, un mouvement issu lui aussi des marges souverainistes de la droite. Et la culture est très présente dans son programme. Elle est un soubassement de l’identité nationale, passage obligé de tout bon souverainiste. Dupont-Aignan consacre donc 32 propositions aux questions culturelles. Dont les deux tiers sont consacrées au patrimoine. Le patrimoine, c’est rassurant. Ça s’inscrit dans le temps. C’est du beau solide et vaillant. C’est l’identité de la France éternelle, et le support de la France touristique. Ça vaut mieux que le spectacle vivant, à part au Puy du Fou. Et c’est plus sûr que l’art contemporain. L’art contemporain, on ne sait jamais si c’est beau.
Donc Dupont-Aignan réinvente l’inventaire. La proposition n’est pas assez détaillée pour que l’on sache s’il veut réintégrer l’inventaire à l’État, alors qu’il a été décentralisé aux régions, ou s’il entend donner des dotations suffisantes aux collectivités pour qu’elles mènent des opérations d’inventaire généralisé, ce qu’elles font peu aujourd’hui faute de financement, justement.

François Fillon est le candidat des Républicains, cela n’aura échappé à personne. Et aussi de l’UDI. Enfin peut-être. Quoique.
On ne va pas refaire le match, on connaît aujourd’hui le goût de François Fillon pour les châteaux de la Loire et le prêt-à-porter sur mesure.
Son programme comporte 20 propositions culturelles dont une bonne part consacrées au soutien au patrimoine. C’est la marque de son camp, tant il est vrai que le patrimoine est le refuge des conservateurs.
Il est le seul à vouloir conserver, et même renforcer Hadopi.
Concernant le statut des intermittents, il a cette phrase dont on cherche encore le véritable sens, et sa possible traduction dans la loi :
« Préserver le régime des intermittents du spectacle, en luttant contre les abus, en excluant toute forme d’emploi permanent, et en réservant son bénéfice aux artistes et techniciens qui collaborent à des œuvres de création originale dont la fabrication ou l’exécution est limitée dans le temps. »
Tentative d’explication de texte. « en excluant toute forme d’emploi permanent ». Là, François doit faire référence aux permittents. Qui ne sont pas permanents. Mais dont le poste fait l’objet d’une permanence de besoin. Donc il veut les intégrer ? On ne sait pas trop.
L’autre partie de la proposition est encore plus difficile à décrypter. « en réservant son bénéfice aux artistes et techniciens qui collaborent à des œuvres de création originale dont la fabrication ou l’exécution est limitée dans le temps ».
Est-ce qu’il y a des œuvres dont la création n’est pas limitée dans le temps ? Est-ce qu’il y a des œuvres dont l’exécution n’est pas limitée dans le temps ? On ne sait pas, François. Ça doit pouvoir s’imaginer, mais dans l’état actuel de nos connaissances, on ne sait pas.
Il faudra aussi « appliquer le principe d’un nombre minimum de représentations pour les œuvres subventionnées ». Ok. Combien ? 2 ? 12 ? 24 ? La même chose quelque soit la discipline ? Dans quel laps de temps ?
Parmi les autres propositions de François Fillon qui nous reste incomprises, il y a celle-là : « Faire de la France la championne des industries de l’image, en proposant, au plus haut niveau européen, une initiative en faveur des futurs « Airbus » de l’audiovisuel, du numérique et des nouvelles technologies. »
Alors là, les « airbus » de l’audiovisuel, il fallait y penser. Mais qu’est-ce que ça peut pouvoir dire ? On aimerait en savoir plus, mais les confrères qui ont eu la gentillesse de relayer la proposition ne l’expliquent pas plus que nous, et celle qui semble être la principale inspiratrice de cette mesure dans l’entourage de Fillon a, depuis, quitté le navire. On ne saura pas.

cravan

LA CULTURE C’EST L’INDUSTRIE CULTURELLE : MACRON

Emmanuel Macron dirige En Marche, un mouvement crée en 2016. Il n’est ni de gauche, ni de droite, dit-il. Et ses soutiens vont de Robert Hue, ancien dirigeant du PCF, à Alain Madelin, ancien dirigeant de Démocratie Libérale. C’est l’ancien secrétaire général de l’Elysée de François Hollande, et l’ancien ministre de l’économie de Manuel Valls.
Il met lui aussi l’éducation artistique au premier plan, en « encourageant » les projets d’initiation à la pratique artistique collective. Il veut créer des centres artistiques inter-établissements en lien avec les acteurs locaux. Ce n’est pas plus détaillé que ça, du coup on ne sait pas trop ce que ça veut dire. Après… comment dire… Les propositions culturelles de Macron laisse un drôle de sentiment. On ne sait pas trop s’il sait de quoi il parle vraiment.
Par exemple, une de ses trois mesures phares, c’est l’ouverture des bibliothèques le soir et le dimanche. « L’Etat prendra à sa charge les dépenses supplémentaires liées à l’ouverture en soirée et les dimanches des bibliothèques municipales ». Super. Mais ce n’est pas chiffré. Or, en matière budgétaire, Macron propose de maintenir l’effort financier de l’Etat.
Le hic, c’est qu’il a une autre proposition couteuse : un pass culture de 500€ pour les jeunes de 18 ans. Pas de 19, ni de 17, de 18 ans. Et des jeunes de 18 ans, il y en a bon an mal an 900 000. Soit un demi-milliard de chèque culture. Dont une partie ne sera pas payée par l’État puisque le pass sera « co-financé par les distributeurs et les grandes plateformes numériques, qui bénéficieront du dispositif. » C’est la deuxième mesure phare, donc. Un pass-culture de 500€ l’année des 18 ans, subventionné par les industries culturelles, pour que les jeunes majeurs aillent consommer des produits de l’industrie culturelle. Ou éventuellement des livres, du théâtre ou un musée. Les musées, beaucoup sont déjà gratuits pour les moins de 26 ans. Quant aux différentes expérimentations des pass-culture en régions, elles ont toutes été pour le moins mitigées, tout comme la récente initiative italienne, en tout point semblable à la proposition de Macron. Étonnant que celui qui dit vouloir maintenir l’effort financier de l’État en contrepartie de l’évaluation de toutes les politiques publiques en faveur de la culture n’ait pas lui même regardé ces évaluations…
Dernier petit flou : Macron veut « pérenniser et adapter le statut d’intermittent du spectacle ». « Adapter », ça veut dire quoi, au fait ?

LA CULTURE C’EST SÉRIEUX : HAMON ET MELENCHON

Benoit Hamon, c’est le candidat du Parti Socialiste. Et de celles et ceux qui soutenaient l’écolo Yannick Jadot. Enfin pas tous. Et il est aussi soutenu par ceux qui voulaient Taubira. Mais pas par ceux qui voulaient Valls. Enfin pas tous. On ne sait plus. Bref, au milieu de cette recomposition de la gauche, Benoit Hamon a bossé sérieusement ses propositions culturelles.
D’abord, Benoit Hamon affirme vouloir porter l’effort public en faveur de la Culture à 1% du PIB. Pas 1% du budget de l’Etat, hein, 1% du PIB. Comme il rajoute après qu’il le fera « en soutenant le réengagement des collectivités locales pour lutter contre les inégalités entre les territoires », l’effort public doit se comprendre comme l’effort de l’État et des collectivités.
Mais du coup, ça fait combien ? Le PIB, figurez-vous, ce n’est pas facile, ça fluctue sans arrêt. Mais on se cale entre 2180 milliards et 2200 milliards. 1% de ça, ça fait donc 22 milliards.
En 2014, une étude conjointe des Ministères de la Culture et des Finances avaient établi l’effort public culturel à environ 21,5 milliards. On serait donc à 500 millions d’augmentation. Sa deuxième priorité est l’enseignement artistique : inscription des enfants en bibliothèque, développement des pratiques musicales collectives, éducation à l’image, et renforcement de la présence des artistes dans les écoles. Et le maintien du statut des intermittents.
Trois singularités dans son programme culturel : Une journée annuelle « Rue libre pour la culture », « lors de laquelle les institutions et acteurs culturels proposeront de construire avec les habitants des programmations hors les murs. » ; le soutien à la création de fabriques de culture, et, enfin, le soutien à l’entreprenariat culturel. Voilà trois pistes à creuser, revendiquées depuis longtemps par les secteurs les plus en pointe et les observateurs les plus aguerris.
Il promet d’autres propositions issues d’un processus consultatif en cours, qui seront rendues publiques le 1er avril.

Jean-Luc Mélenchon est le leader de France Insoumise, mouvement crée en 2016. Il était en 2012 le candidat du Front de Gauche, qui réunissait le Parti de Gauche, le Parti Communiste Français, et la formation Ensemble. Aujourd’hui, on ne sait plus trop si les communistes sont là ou pas.
Mélenchon s’est lui aussi appliqué à fournir des propositions culturelles qui couvrent l’ensemble du secteur.
Comme Hamon, il veut porter le budget public de la Culture à 1% du PIB, « renouveler l’éducation artistique », supprimer Hadopi pour la licence globale et pérenniser le statut des intermittents. Rajoutons à ça une grande bibliothèque numérique en ligne, et c’est tout. Le reste renvoie à un « livret-culture » qui est un « document de travail ».
On y trouve pas plus de précisions sur sa volonté d’étendre le statut de l’intermittence aux « professions artistiques précaires ». Belle promesse. Mais elle ne peut passer par une extension du statut de l’intermittence à celles et ceux qui tirent leurs revenus de droits d’auteurs, vu que l’intermittence est basée sur des salaires et des indemnités chômage.
En revanche, on y trouve des propositions qui vont largement faire question. Par exemple : « Interdire le sponsoring privé dans les événements culturels. » Et oui, le privé c’est le mal. Et le sponsoring, c’est le grand mal. Je ne sais pas qui leur a soufflé ça, aux insoumis. Je ne connais pas un seul festival qui ne boucle pas son budget avec l’apport du vin de la cave coopérative ou du producteur du coin, qui ne fait pas sa technique avec des bouts prêtés par le magasin ou le loueur du coin. Je ne parle pas du Grand Capital, non, juste des commerces de proximité, de la petite économie des circuits courts à qui profitera directement l’événement, et qui est bien content de se sentir en être, à sa mesure. Interdire ça, ça veut dire quoi ? Ça veut dire mettre à mal des milliers de petites manifestations culturelles, et mettre fin aux grands festivals de musique. Ou alors considérer qu’il faut les laisser totalement à Live Nation. Interdire, c’est, enfin, livrer les manifestations subventionnées au seul bon vouloir des donneurs d’ordre publics, les collectivités locales, qui pourront à loisir transformer l’intention artistique, et faire pression sur le contenu. Beaucoup plus que n’importe quel subventionneur privé. Mais ça, pour le savoir, il faut connaitre la profession, pas se contenter d’incantations. Interdire l’argent privé dans les manifestations culturelles, c’est tout l’inverse de la préservation de la liberté revendiquée par les insoumis.
Ça y’est, il m’ont mis en colère.

Bon, de toutes façons, faut le dire en conclusion, un programme présidentiel, ça ne sert à rien. Ce qui compte c’est la majorité au parlement. Quand tout le monde aura compris ça, on aura plus besoin de Président qui gouverne, et on aura fait un grand pas vers la démocratie.

Cet article est la version numérique augmentée, mais non-augmentée en liens, d’un papier paru dans le numéro #65 de ce petit bijou de presse culturelle qu’est Let’s Motiv Magazine.
Pas de liens, parce que, franchement, si vous avez envie de vous renseigner, ce n’est pas très difficile, et que ce n’est pas à moi de leur ramener du trafic web.

Illustrations : l’affiche de Cravan a été prise en photo gare de Lyon, je ne sais plus quand, ni pourquoi elle était là. Le photomontage est un bidouillage de fotofunias à partir de portraits volés. 

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