francois

De quoi ?, et aussi

Et ma fille, tu y as pensé, David ?

C’était en 1979. Je me rappelle le garage où l’on faisait la boum. Les garçons regardaient les filles, les filles regardaient les garçons, nous avions 13 ans tout mouillés. Il y avait des disques, des disques noirs, des vinyles. Nous écoutions de tout, et tout ce qui sortait.
Puis ta voix est sortie des enceintes. We could be heroes, just for one day.
Sur la pochette en noir et blanc, tu avais la position d’un automate. Tu étais d’une rare beauté. C’était la première fois que je te rencontrais. Je m’en suis souvenu dernièrement, quand The Next Day est sorti. C’était la même photo que sur la pochette de Heroes, barrée d’un rectangle blanc.
BowieOuttake
Ta musique ne m’a plus quitté. Des dizaines de tes morceaux ont jalonné ma vie. Tu m’as fait frissonner, tes concerts m’ont ébloui, toujours, tes albums émerveillé, souvent.
Tu as vieilli, tu étais toujours aussi beau, ta musique toujours aussi belle. J’ai su, nous avons tous su, que tu allais nous quitter un jour, que tu allais quitter ton enveloppe charnelle, qu’elle te pesait. La mort, ta mort, tu l’as chanté tant de fois, qu’on sait bien tous que tu y étais très préparé. Mais lorsque The Next Day est sorti, nous avons tous bien vu que tu vieillissais.
C’est à peu près au même moment que ma dernière fille t’a rencontré. Elle, elle ne se doutait pas que tu ne l’accompagnerais pas, pas comme tu m’as accompagné. Elle dansait sur Changes et Space Odity, et tu es sa première idole.
Ce matin, j’ai attendu qu’elle ait terminé son petit-déjeuner, puis je l’ai serré très fort dans mes bras pour lui annoncer que tu étais parti. J’étais plein d’une infinie tristesse, et elle aussi, du haut de ses dix ans. Je lui ai expliqué que tu étais parti, mais que ça ne changeait rien, que tu étais toujours là. Que tu serais toujours là. J’ai monté le son, nous avons dansé, chassé nos larmes, puis nous avons pris le chemin de l’école.
Je sais que tu y as pensé, à ma fille. Que tu as pensé à toutes les filles de toutes celles et ceux qui t’ont aimé tout au long de leur vie, et qui ont transmis ce truc dingue à leurs enfants. C’est pour ça que tu es éternel. So long, David.

Photo : David Bowie’s « Heroes » cover Shoot : The Outtakes : Masayoshi Sukita
De quoi ?, et aussi

509 bissextile

Nous voilà en 2016, année bissextile. Imagine que c’était déjà bissextile en 1008, quand est née la fille de Takasu, Sugawara no Takasu no musume, l’une des premières écrivaines de l’histoire du Japon. Et déjà aussi en 252, quand est née Wei Huacun, fondatrice du taoïsme. Et en 16, quand est née Julia Agrippina, l’une des plus grandes impératrices de Rome.
Je pourrais te les multiplier, des années bissextiles, il y en a eu…. Combien ? À vue de nez, une tous les quatre ans, on est en 2016… 504 !
Ah mais non. Depuis le calendrier grégorien, en 1582, on saute les années multiples de 100 qui ne sont pas divisibles par 400. Donc faut enlever 1700, 1800 et 1900. Reste 501.
Sauf que le calendrier julien débute en -45, et qu’au début, ces cons se gourent et mettent des jours intercalaires tous les 3 ans, du coup, ça merdouille pendant 40 ans, on remet les calendriers d’aplomb, on saute des années pour récupérer le bastringue, et on reprend le rythme normal en 8 après Jésus. Y’en avait eu 13 avant. Moins les deux zappées par le calendrier révolutionnaire.
Tu suis ? On en est à 509 !
Comme tu n’es pas sans le savoir, 509 est un nombre premier, et surtout un premier dit « de Sophie Germain ». Sophie Germain n’est pas ma cousine, c’est l’une des plus grandes mathématiciennes françaises et tout le monde ou presque s’en fout. Pourtant, elle a découvert des trucs incroyables, et je ne te dis même pas tout ce qu’on utilise encore, notamment dans le cryptage des clés informatiques, qui nous vient d’elle. Elle fut la première femme à remporter le grand prix de l’Académie des Sciences, en 1816, et elle a dit des trucs indispensables comme
Le temps ne conserve que les ouvrages qui se défendent contre lui.
Défends-toi, mais détends-toi. Ne sois pas raisonnable, fais ce que personne n’attend de toi. Passe une très bonne année, pleine de tout ce que tu voudras.

et aussi

Brique après brique (2)

Journal de campagne. Épisode 2

mosaique 1

9 novembre. Pas de repos.

Pas de répit. La liste est déposée, mais il reste une poignée d’attestations d’inscription sur les listes électorales mal remplies par des mairies pas très au point. Ça se gère facilement.
Une autre course nous attend : l’infernale cadence imposée par l’État pour faire valider les professions de foi et les bulletins de vote, les donner à l’imprimeur, pour qu’il sorte les 4,5 millions de bulletins et de professions de foi en une semaine, afin qu’ils soient définitivement validés dans 8 jours, et livrés dans 9 jours au prestataire chargé de les mettre sous enveloppes.
Nous sommes dimanche matin. Je ne connais pas la graphiste qui va travailler toute la journée avec moi, à distance. J’ai une idée à peu près précise de ce que je veux en termes de visuels et de messages, et c’est à peu près validé par le groupe.
La femme que j’aime est là. On se voit peu, la distance géographique est notre quotidien, et nos moments de rencontres sont rares depuis quelques semaines. Elle est là, et je n’aurais pas une minute à moi. Je refoule l’angoisse de lui faire vivre l’absence alors qu’elle est présente. Je plonge dans ce qui est, à ce moment précis, une absolue priorité.
En 12 heures de navette avec la graphiste, Christophe, l’équipe, les colistiers qui tardent à donner les éléments que je leur demande, les visuels sont prêts.
Ils sont le plus proches possibles de ce que nous sommes : un groupe, une diversité. C’est la mosaïque des visages qui viendra trancher avec tous les portraits des têtes de listes régionales qui vont composer les visuels des autres.
Et du blanc. De la transparence, de la sobriété.
Le lundi matin, je prends le train de 06h13 pour Toulouse. Une longue semaine commence où l’on ne comptera pas les heures. Une fois les dernières formalités administratives passées, j’aurais trois priorités à organiser : les outils de communication, les outils de travail pour que 13 campagnes départementales se mettent en place, et la centralisation administrative et financière de la véritable campagne qui s’ouvre.
Dans l’ordre, l’affiche officielle. À la commission de validation de la propagande, à la préfecture de Toulouse, j’ai vu le matériel des autres. Aucune exception à la personnalisation du scrutin. La tête des leaders s’affiche en énorme. Tous complètement happés par la présidentialisation. Comme s’ils étaient déjà au 3° tour du scrutin, quand l’assemblée nouvellement élue désigne l’exécutif. Ou comme s’ils n’avaient finalement rien d’autre à proposer que la figure de leur leadership. Ça me désole, et ça me renforce. L’affiche reprendra la mosaïque. Nous sommes un collectif. Un collectif bariolé, qui ressemble à la vraie vie. Au monde réel, comme dit Stéphane.
Sur le chemin du retour, je m’attelle à la refonte du site web. Celui qui existe est statique, et son univers graphique ne correspond plus du tout à ce que nous avons produit pour la séquence qui s’ouvre. Le nouveau doit vivre, bouger, être très réactif. Petite tension avec le webmaster. Je n’ai pas de temps pour la discussion, je prends la main, je crée un blog sous wordpress, aux nouvelles couleurs du Bien commun. Il faut que ça aille vite. Très vite. Il y a beaucoup de calage à faire pour que cette petite entreprise fédéraliste et libertaire puisse à la fois s’exprimer pleinement, et que nous gardions, à 3 ou 4, la maîtrise de la cohérence des messages. Il y a aussi beaucoup à faire pour aider les groupes départementaux à se prendre en main.
Et comme la campagne a commencé, il y a aussi le groupe de l’Hérault, où je suis candidat, à organiser un peu. J’ai l’impression que mes journées ne s’arrêtent pas. Ce n’est pas une impression.

12 novembre. Le purin.

Dans la séquence précédente, nous nous sommes battus en vain pour ne pas être relégués au rang de petites listes dont on ne parle pas. Les médias, mais aussi une partie des lobbies régionaux, ne veulent voir que ceux qu’ils appellent les « principaux candidats ». Nous, nous avions à nous battre pour imposer l’idée que, oui, nous allons déposer une liste. Ce qui, jusqu’au bout, n’était acquis pour personne, sauf pour nous.
Maintenant que les listes sont déposées, les choses ne changent pas. Depuis des semaines, la tête de liste écolo distille dans la presse l’idée que nous ne sommes que des fantômes téléguidés par le PS, payés par le PS, dont le PS aurait fourni les bataillons. Juste pour faire baisser son score à lui. Je ne sais pas s’il y croit, mais les plus lâches de ses condisciples y croient, relayent l’info, nous agressent chaque fois qu’ils peuvent. Cette semaine d’après dépôt des candidatures doit être le moment de changer le message. Mais la presse s’en fout.
Sauf que. En milieu de semaine, on voit pointer l’odeur du purin. Une des colistières de Perpignan, une des dernières arrivées, s’est fait avoir par le FN aux municipales à Canet. Partie avec 2 anciens du PS comme elle dans une liste qu’elle croyait centriste, la liste a été déposée comme « soutenue par le rassemblement bleu marine ». Les colistiers ont voulu se retirer de la liste, ce qui est impossible. Elle a été élue avec un autre de ses anciens colistiers de gauche, et ils ont décidé de siéger en non-inscrits pour empêcher les suivants, FN, de siéger. Louis Alliot s’est vanté dans la presse d’avoir utilisé cette stratégie dans quatre villes moyennes des PO. Lui même essaye de faire croire qu’il est à la tête d’une liste centriste à Perpignan.
Une femme abusée par le FN, certainement pas aguerrie aux basses manœuvres. On l’a rencontré, elle raconte son histoire. On sait qu’à un moment ça peut coincer, mais on prépare la riposte virale. L’attaque vient d’Onesta, en meeting à Montpellier. Elle est nominale, mensongère et concerne aussi la tête de liste des PO, éducateur à la protection judiciaire de la jeunesse. Il a dit « je ne suis pas charlie ». Il préfère Siné. Traduit dans la langue agressive de celui qui prêche un « nouveau monde », il est un islamiste déguisé. On est loin de pocahontas.
L’attaque est si violente, que les journalistes en sont choqués. Le chef du « nouveau monde » va même jusqu’à revendiquer la violence verbale, expliquer à certains journalistes qu’il fait ce que ses conseillers lui ont conseillé de faire, et qu’après, promis, il arrête d’être agressif. Nos téléphones sonnent. Devant l’outrance mensongère, la plupart des journalistes décident de ne pas reprendre, sauf les spécialistes du buzz, ceux qui ne vérifient l’info qu’après, quand tu les appelles pour porter la contradiction. Et le tombereau s’avance. Les militants d’Onesta et de Saurel reprennent, déforment, tentent d’amplifier. Ils colportent, tranquilles, les mensonges du leader « écolo », et du leader du FN. Le mensonge, ça fait partie de « l’éthique », sûrement. Même parmi ceux dont je crois être encore proches, certains révèlent une agressivité dingue.
La violence de l’attaque fait peut trembler nos rangs. Dans la vraie vie, des gens bernés par les néo-fachos, il y en a plein. Notre mosaïque est remplie d’individus qui ont subi des discriminations de toutes sortes. Celle-là n’en est qu’une de plus. Dès l’instant que la victime est humaniste, abusée de bonne foi, ils ne voient pas le problème. Nous on le voit. Le mensonge est toujours plus fort que la vérité. Il faut stopper ça. Puisque le bâton est tendu, nous allons nous en servir pour accrocher enfin les médias les plus grands publics, qui se préoccupent peu du fond, mais adorent les batailles et les polémiques. Vendredi soir, on décroche enfin l’interview avec France 3, où l’on va pouvoir dénoncer le climat d’agressivité et de violence qui vient de s’installer.

14 novembre. Bataclan. Terrasses. Chaos.

La nouvelle m’arrive par textos de Christophe. Je ne sais plus ce que je suis en train de faire, impossible de m’en rappeler après coup. Sidération. Immense chagrin. J’ai envie de vomir. Je reste scotché, à ne plus pouvoir rien faire d’autre, en attendant de comprendre ce qui se passe, de cesser de voir le compteur des victimes progresser. La violence pure, à l’état brut. La violence qui gangrène. Tout. Jusqu’à nos enjeux politiques locaux. La violence que l’on ne contrôle plus, qui se nourrit de nos violences quotidiennes. Et qui vient frapper au milieu de nous, au milieu de ce que nous sommes. Au milieu de notre immense et riche diversité. De notre envie de vivre, et de vivre ensemble.
Le samedi matin à l’aube, ma fille aînée part pour une année à l’autre bout du monde. Le vrai nouveau monde. L’Amérique latine est le seul continent dans lequel réside l’espoir, peut-être. Pas dans les Che Guevarra de pacotille ou les bonapartes vénézuéliens, mais dans ces pays qui basculent sûrement vers une société démocratique, écologiste. Les embrassades sont fortes. Je préfère la savoir là-bas que dans notre société de merde.
Le soir, ma fille cadette joue un rôle de mini-miss décalée et second degré dans la dernière création du talentueux et radical patron du CDN de Montpellier. Cette journée est folle, traversée de contrastes, de déchirements, de larmes paternelles et de contre-coup d’une terreur mondiale.
Il faut repartir. Les attentats ont ébranlé nos militants. Celles et ceux qui viennent des quartiers populaires, de la lutte contre les discriminations, contre l’injustice sociale, forment une majeure partie des troupes mobilisées. Je passe des heures au téléphone, quatre choses en même temps, la boîte de guarana fond à vitesse grand V.
Lundi. Le 06h13 pour Toulouse. Le calendrier officiel s’égrenne et rien n’y déroge. Commission de propagande, vérification des documents, retour.
Le mardi, je monte à Lyon, vérifier les bulletins et les professions de foi à leur arrivée au hangar du prestataire choisi par l’État, qui ne dispose d’aucun lieu de production dans notre région. Le camion est en retard. En pleine pénurie de papier, les imprimeurs régionaux se sont affolés de devoir réaliser pour chaque liste entre 4 et 15 millions de documents électoraux. Multipliés par 11 listes. Plus de papier, plus de cartons pour emballer. Nos bulletins ont été imprimés à Barcelone. Mais le camion a du mal à franchir la frontière du Perthus, coincé 7 heures dans les contrôles renforcés aux frontières. Moi qui voulais en profiter pour voir ma sœur, me voilà réduit à partager un sandwich avec elle sur un parking de zone industrielle à Mézieux. Le bouchon du Perthus a eu raison de notre envie de bouchon lyonnais.

Vendredi 21 novembre. Maturité.

Les attentats ont transformé nos équipes. Elles sont pleines de gravité, de responsabilité. Suspendue le temps d’un deuil profond, le temps d’une immense tristesse, la campagne va reprendre. Elle sera totalement différente, sûrement. Moins violente, il faut l’espérer. Mais désormais si courte. Les gens étaient déjà si difficilement intéressés par l’enjeu régional. Pour une formation aussi récente que la nôtre, il ne reste quasiment plus de temps.
On se retrouve le dimanche, près de Carcassonne, une moitié de la liste, celles et ceux qui étaient disponibles. On a besoin de ça. De se serrer les uns contre les autres. De se parler, de se réchauffer. De par ce que l’on est, on est certainement les plus à même de contrer les discours extrémistes de tous bords. La diversité de nos cultures, la mixité de nos origines, de nos parcours, l’intelligence collective que l’on commence à faire grandir, devrait nous permettre de dire mieux qu’aucune autre liste ce que nous pensons être la source de ce cataclysme, et comment on peut, au moins sur notre territoire, trouver la volonté et les moyens de l’éradiquer. Les nouvelles économies, la formation professionnelle, la culture et la promotion de la diversité culturelle, les nouvelles approches démocratiques que l’on porte, tout cela peut contribuer fortement à transformer le marasme apparent en un élan porteur. Mais il faut vaincre la domination de l’argent et des médias, et se faire entendre. C’est l’heure du terrain. L’heure que l’on attend, et que l’on préfère.

Lundi 23 novembre. Du pognon ou de la colle.

La campagne officielle s’ouvre aujourd’hui. Il faut coller nos affiches sur les panneaux officiels. Surprise : dans beaucoup d’endroits, huit affiches sont déjà proprement collées et nous attendent. Dans d’autres, aucune. Jamais une ou deux. Huit ou rien. La même entreprise a raflé, cher, les contrats de collages des listes qui ont l’argent pour payer. Mes bons mots de la veille, pour motiver des troupes un peu affolées devant l’ampleur de la tâche, prennent du plomb dans l’aile. Et pourtant on s’y attelle. Il reste quinze jours, et ce sera du non-stop. Rencontres, diffusion sur les lieux publics, discussions longues, et le plus souvent enjouées et sympas. Et le soir, collage. Les yeux rivés sur une liste d’adresses dont la moitié est mal orthographiée ou imprécise.
Entre tout ça, il faut nourrir le site web avec les articles de presse, qui commencent enfin à sortir, et les propositions, que l’on égrène selon un plan de charge dosé. Parce que, dans l’océan de banalités que l’on lit ailleurs, nos propositions concrètes se font récupérer à la vitesse de la lumière. Alors on dose.
Le groupe de base s’est considérablement étoffé. Il y a maintenant une vingtaine de personnes en permanence, qui entraîne chacun sa petite équipe, son petit cercle. La mayonnaise prend entre nous. Il faut gérer les tensions liées à la fatigue, continuer à avoir un œil sur la cohérence globale de nos messages.
Christophe est sur les routes. Il enchaîne rencontres, conférences de presse, interviews. C’est Laure qui gère cette tournée, et toute la logistique. Nos points de coordination sont téléphoniques, les échanges d’infos constants. Je dois me concentrer sur l’Hérault, au moins la moitié de mon temps. L’équipe montpelliéraine est pleine d’énergie, d’idées, de ressources. Le groupe qui se dessine est une pépite.
Et il y a aussi les dizaines de sollicitations qui arrivent tous les jours, pour connaître notre position sur tel problème local, tel enjeu mondial. On est deux à tenter de gérer ça, et c’est une tache impossible. Les élections sont le rendez-vous des lobbies. Et la plupart expédient le questionnaire dans les derniers jours. On renvoie aux colistiers qui s’y connaissent, quand ils existent. On classe. Et il y a aussi les mails. Souvent du matin. Arrivés par la boite de contact du site web. Certains sont beaux à réchauffer un cœur glacé. D’autres pleins de détresse, et qui cherchent une issue. Et ceux qui veulent juste une réponse à leur question, une raison de voter. De voter pour nous.

Lundi 30 novembre. Insondables.

Les sondages s’enchaînent et nous font rire. 3%. 4%. 7%. 2%. 0,5%. Il y en a même un qui nous donne à 0. Rien. Nibe. C’est celui commandé par Onesta, normal. Dans le précédent, il avait refusé que l’on soit sondé.
Les méthodologies sont tellement faibles, tellement loin de la réalité qu’elles sont censées représenter, que tout ça vire au comique. Un journaliste m’appelle pour en discuter. Je lui remets des chiffres, pas des pourcentages devant les yeux. 0,5%, ça veut dire combien de voix ? 11 000 sur toute la région. Au premier tour des législatives, Christophe avait fait 15 000 voix sur sa circonscription, avec un éclatement de la gauche énorme. Les copains du CDS en avaient réuni près de 10 000 à Montpellier aux départementales, avec quatre candidatures de gauche sur chaque canton. Idem pour les copains du Gers. Ces sondages sont tous, sans exception, incapables de sonder les niches que nous représentons. Et les marges d’erreur sont tellement consistantes pour les autres que seule la répétition des enquêtes les conduit à gérer leur marge d’erreur, comme une belle stratégie d’autopersuasion.
Surtout, ces enquêtes ne visent qu’à deux choses. Directement, à parler de ce qui est particulièrement insondable, le résultat du second tour. Indirectement, à reproduire inlassablement l’idée qu’il y a des « gros candidats », et des « petits candidats ». Aucune égalité de traitement, aucune équité, même. Les mêmes débats se répètent. Et les « gros candidats » n’ont qu’une chose en commun : leur gros budget. Ils ne disent rien, mais ils organisent des meetings qui n’ont comme seul intérêt que de leur permettre d’avoir un article le lendemain dans la presse écrite.
Et tout ça forme un immense miroir déformant. Une classe politique hors-sol, qui parle à une presse régionale qui n’est plus lue que par une infime proportion d’habitants. Et dont les grands titres sont désormais concentrés dans les mêmes mains, dans le même groupe, dont l’équilibre financier ne tient que grâce aux abonnements institutionnels et aux achats d’espaces pour les annonces légales et les campagnes de promotion du « branding territorial ». Le pompon revient à ce magazine national qui organisera une rencontre du club des 5 qui n’ont rien à dire, rencontre organisée avec deux partenaires, la métropole toulousaine (dont le président est le 1er soutien de la liste d’opposition), le conseil régional (dont le président est le premier soutien de la liste sortante) et dont la cheville ouvrière à Toulouse n’est autre qu’une colistière du maire de Montpellier.
Pendant ce temps-là, la presse nationale ne parle que d’Ile de France et des régions qui pourraient basculer au FN, ressassant ad nauséum des prises de paroles des candidats frontistes.
Rien. Aucune leçon. Ils n’apprennent strictement rien de leurs erreurs. La révolution n’est jamais télévisée, on le sait. The revolution will not be televised. Ce morceau-là, je n’ai pas besoin de le chercher. Il est là, toujours sous la main, l’hymne de Gil Scott-Heron.

Allez. Un dernier coup de reins. Ce soir à minuit la campagne du 1er tour est close. Quoi qu’il en soit, on a fait le boulot. Et plus que ça. La coopérative politique existe, elle s’est forgée dans ce premier round, dans cette première épreuve. Elle est fertile. Et le groupe d’élus à la région est à portée de nous. À portée de voix.

Tu cherches l’épisode 1 ? Il est là.

et aussi

Brique après brique


Sticker
21 octobre. Apnée.

J’ai rangé mon bureau. Ça fait des mois que ça ne m’était pas arrivé. J’ai dégagé tout le couloir derrière. Depuis qu’on a emménagé, il servait de fourbis. J’ai remonté les étagères qui attendaient à la cave. Il faut faire de la place et de l’ordre. J’ai 184 dossiers à classer.
184.
Des dossiers tout cons. Un formulaire de déclaration de candidature, une attestation d’inscription sur les listes électorales d’une commune de la grande région, ou, à défaut, des papiers qui prouvent qu’on a une attache dans la région, une maison, un terrain, et la feuille d’impôts qui va bien avec, et un papier qui prouve qu’on n’est pas déchu de ses droits civiques. Un mémento de candidat pour livre de chevet.
Quand je commence à organiser le classement, j’ai 50 dossiers prêts. À peine.

Juin. Que le meilleur perde.

Énième épisode de guerre interne idiote chez les verts. Processus de sélection des candidats à l’élection régionale. Mode de scrutin débile, bourré d’effets pervers et de finasseries mal réfléchies. Après un an d’âpres luttes, on a viré nos clientélistes. Du coup l’espace s’ouvre, et les médiocres ambitions s’épanouissent. Degré zéro de la réflexion stratégique. Tout est réuni pour que l’on fasse encore n’importe quoi. Ça ne manque pas. Je participe de loin, pour aider les copains. Tout ça m’emmerde à un degré intense. Il n’y a rien à faire. Les verts sont une machine à perdre. Ils haïssent toute forme intelligente de leadership. Ils n’aiment que les leaders qui les violent, parce qu’ils sont fascinés par les mots, comme des incantations magiques. Résultat, la plupart des fondateurs d’Europe Écologie sont partis, ou sont en congé. Les verts réapparaissent, dans toute leur caricature. Et leur saloperie de violence verbale. Et leur incapacité à parler à d’autres qu’à leurs semblables. L’écologie politique, en tant qu’alternative globale à la financiarisation de l’économie, à la destruction des ressources naturelles, à l’archaïsme des lambeaux d’un mouvement ouvrier politiquement à bout de souffle, à la démagogie populiste triomphante, est portée par des incapables. Incapables de porter leur projet hors de leurs niches. Alors les incapables décident de s’allier à d’autres incapables, tout aussi en incapacité de faire vivre leur propre projet. Ce n’est pas encore fait, mais je vois la manip venir grosse comme une maison. On va voter triomphalement pour l’autonomie aux régionales, et l’entourloupe va se dévoiler dès qu’on aura fini de s’entretuer pour savoir qui portera haut les couleurs.

Ça ne manque pas. C’est même pire que prévu. Celui qui est désigné leader régional se révèle être un autocrate de la pire espèce, persuadé de son aura – introuvable – et de son destin – improbable.
Bref, pour moi, c’est la fin de cette histoire. Que faire, comme disait Lénine ?

Juillet. Souffle court.

Mon dernier contrat correct se termine. Rien à l’horizon de sérieux. Les pistes s’effilochent. Toutes les collectivités sont en train de baisser les aides aux opérateurs culturels, et encore plus quand il s’agit de réfléchir. Les cons. Ils ne comprennent rien. Et parmi les quelques collectivités qui ont encore de la thune à mettre, elles sont pour la plupart persuadées de n’avoir besoin de personne en Harley Davidson.
Faut que je change. Tout. Bye bye le rêve de l’intelligence. Aux orties, l’idée que la connaissance fera avancer la connaissance. Je suis à bout de souffle. Je pars en vacances avec les mômes. C’est la première fois depuis longtemps. Je me régénère dans une bulle d’amour.
Au retour, Christophe m’appelle. Il a rencontré un type qui a l’air super. Gérard Poujade. Je l’ai rencontré rapidement fin juin. Le type veut l’embarquer dans une aventure aux régionales. Christophe veut tenter le coup. Il a un tout petit pécule. Le deal est simple : on se donne quelques semaines pour voir si c’est jouable.

Août. Le Labyrinthe.

Je n’ai pas de rôle précis. Il faut jouer tous les rôles, à deux ou trois. Trouver les pistes de financement. Chercher l’idée fédératrice, le nom, la punchline, écrire les bases, tâter le terrain ici et là, estimer, évaluer, cartographier, objectiver. Tout. Le territoire, les forces en présence, leurs stratégies, les résistances, les possibles. Les limites. Recruter, évaluer les volontaires, chercher, chercher, chercher encore. De quoi se perdre mille fois. Y’a des bouts de fils partout, impossible de voir celui qui va dévider la pelote. Si ça se trouve, y’a pas de pelote. Tout le monde est méfiant. Trop risqué, comme plan.
Y’en a qu’un. Un binôme, en fait. À l’autre bout de la région. Un petit groupe de rebelles, des trentenaires. Ils ont une super pêche, ils sont intelligents, ils connaissent un peu les rouages. Si ça le fait avec eux, y’a moyen de faire une tenaille et de ratisser pour trouver les bons plans. Eux vont partir de l’ouest et aller vers le centre de la région. Et nous on va partir de l’extrémité Est, et on va se rejoindre au milieu. Ça peut marcher. Mais on est 5 et demi. On teste l’idée de partout. Ça répond sur le fond. Mais l’incrédulité est énorme. Nous, on commence à voir l’idée d’une vaste coopérative politique, dont les régionales peuvent juste être un tremplin.
Fin août. Gérard plonge. Gros souci de famille. Il est en train de dévisser, et on a encore posé aucune fondation. Ça sent mauvais. S’il ne fait pas le boulot en Midi-Py, pas moyen de s’en sortir. C’est ce que je me dis.
Grosse séance avec Christophe. Il veut tenter un électrochoc. Il ne trouve personne qui tienne le choc pour filer un coup de main. C’est Bérengère qui va s’occuper de toute la partie organisationnelle. Les outils partagés, la mobilisation gardoise, notre camp de base. Dès qu’elle peut, elle est dans la voiture. J’aime Bérengère. Sa sincérité. Son enthousiasme. On a quelques coups de mou, de gros doute. On va tenter de s’appuyer sur les gersois, consolider un premier tout petit réseau, et prendre la tête par intérim, en attendant que Gérard refasse surface. On décide de mettre les bouchées doubles, et de fonctionner vraiment comme une coopérative : on évalue les valeurs communes, on coopte, on donne la prime à ceux qui font, et on vire ceux qui ne font que dire.

Septembre. Le maître ou le jeu de Go.

On décide de travailler les éléments programmatiques avec une méthodologie drastique. Hors de question de faire le tour de tout en balançant des phrases creuses. Juste un constat par grandes compétences, et deux ou trois propositions innovantes, issues d’expérimentations, pour illustrer le « comment faire autrement ». Ça tombe bien, Gérard Poujade nous a légué son projet de livre pour les régionales, et il a déjà largement balayé le terrain.
Alexis et son groupe gersois nous présentent des gens. Ça prend un embryon de tangibilité. Je révise mes classiques de stratégie. Ni Sun Tzu, ni Clauzevitcz. Les crises politiques de Dobry, le Cens Caché de Gaxie. Vu l’offre politique qui se met en place en région, si notre aventure a un sens, il faut qu’elle se donne les moyens d’aller chercher les abstentionnistes. Chez les votants, le gâteau est déjà partagé. Mais seulement un convive sur deux a envie de manger. Enquête d’opinion après enquête d’opinion, un sondé sur deux déclare qu’il n’ira pas voter.
L’espace, il est là. Aller chercher les déçus, les ignorés, les méprisés de la « cène » politique. Et pas que. De la scène républicaine. Il va falloir être sacrément inventifs.
Je reprends mes lectures. Peter Pan. Les pirates de Tim Powers. Les enquêtes souterraines de Tony Hillerman. Les quêtes de Morcoock.
Et on prend la voiture. La plupart du temps juste Christophe et moi. Jamais à l’improviste. Des bornes. Des gens. On discute. On prend le temps quand on sent que ça en vaut la peine. Comme à Ramonville, où, le temps d’un festival de rue, on se trouve à notre place. Dans l’espace public. Dans la chose publique prise par notre coté le plus écolo-libertaire.
Et on remonte dans la voiture. Je conduis. On téléphone. Entre deux appels, Christophe écrit des mails. Des textos. Des centaines de textos. Des heures de téléphone. Des kilomètres. Auch. Rodez. Carcassonne. Nîmes. Montpellier. Perpignan. Tarbes. Toulouse. Ô Toulouse. On trace, on teste, on prend des marques. On parle, beaucoup. De ce qu’on veut. De comment y arriver. De la stratégie en route.
Alexis et Laure sont très énergiques. Et de plus en plus efficaces. À bien des égards, et à leur façon, ils ne sont pas normés. Comme nous. Ils nous présentent Marie-Ange. Elle est un peu intimidée. Elle a un potentiel énorme. Elle est exactement ce qu’on cherche. L’archétype de la minorité visible dont on se sert d’alibi de la diversité de temps en temps, qu’on ne prend jamais la peine d’écouter vraiment, encore moins de comprendre. Et encore moins de l’entendre pour l’individu qu’elle est. Rangée dans sa case d’indigène. Pas sortir. Une pépite méprisée, comme il y en a tant. Avec elle, un réseau de semblables. Des gens sincères, qui ont à la fois l’envie de faire, la compétence et l’expertise pour agir, et qui sont poussés à coopérer par impossibilité de faire seuls. Pelote. Fil. Trouvé.
Les attaques commencent.
On ne les remerciera jamais assez, ces leaders aveugles qui nous ont ramené les écolos qu’on ne connaissait souvent pas, et qui souffraient des mêmes symptômes que nous. On ne la remerciera jamais assez, toute la cohorte des suiveurs qui égrenait chaque départ d’un flot d’insultes sur les listes de discussions internes d’EELV. Ils ont éveillé la curiosité de toutes celles et ceux qui se tenaient sur le bord du chemin.
Voiture. Kilomètres. Gargottes savoureuses. Rencontres. Responsables associatifs, tentés par l’aventure, mais effrayés par le terrorisme des collectivités territoriales. Premiers sous-marins, si visibles tant ils sortent le périscope facilement. Velléitaires, que l’on mettra parfois longtemps à diagnostiquer. Fainéants, qui voudraient qu’on bosse à leur place. Rien. Nibe. Nous on a rien à perdre. Si tu veux monter dans le train, nourris le moteur. Je tombe sur le mot de Churchill : « Agissez toujours comme s’il était impossible d’échouer ». En fait, la citation exacte est « Pensez et agissez comme s’il était impossible d’échouer ». Et elle est de Charles F. Kettering. Un inventeur. Je ne sais pas ce qu’il a inventé. Je n’ai pas le temps de chercher.

Octobre. Le puzzle.

Ça s’assemble. Mais ça ne suffit pas. Il nous manque une chose essentielle : les quartiers populaires. Pour des raisons différentes de par nos histoires, je partage avec Christophe l’idée que l’écologie ne peut grandir qu’en devenant crédible pour les individus les plus pauvres. Ce n’est pas facile. Pour nous, on a que trois choses. Les deux premières sont les deux piliers que l’on a construits quant à la méthode : l’idée de coopérative, à édifier en marchant, et le bien commun. Un substitut puissant à la notion d’intérêt général – le passe-partout de tous les projets inutiles, et aussi le creuset d’une réappropriation de la chose publique et du politique. Deux idées, résumées en une page chacune.
La troisième, c’est ce que l’on est. On ne se travestit pas. Plus. Là, c’est une aventure de l’impossible. La seule façon de réussir, c’est de ne pas se fixer de limites devant la difficulté, mais de l’attaquer avec la plus grande simplicité, la plus grande sincérité. Et avec patience.
Brique après brique.

I’m building it with simplicity
And the way that we feel, you and me
I’m building it with what I believe in

So get off my dick ‘Cause I’m building it brick by brick
Brick by brick
Brick by brick

Je n’ai même pas le temps de chercher l’album d’Iggy Pop. Juste la chanson dans la tête.

Et puis, c’est le déclic. Le film sur Justice pour le Petit Bard. J’ai beaucoup d’admiration pour le combat de cette association qui, dans le quartier le plus pourri de France en termes d’immobilier, essaye de survivre sans concessions. Je les aime beaucoup, mais on est loin de se connaître. Et ils ont fait voter Saurel.
Je ne connais pas du tout « la fille des quartiers » qu’il avait sur la liste. Je l’ai juste vu s’engueuler avec lui avant de perdre sa délégation. Jeune, forte dans l’expression, pertinente, sincère, qui monte un peu trop vite dans les tours, peut-être.
Le film traite avec pertinence la violence politique à laquelle sont confrontés les militants des quartiers quand ils refusent le néocolonialisme et le clientélisme. La discussion s’engage. Dense.
Et puis, celui qui n’a de cesse de nous insulter depuis qu’on a quitté EELV nous offre un magnifique cadeau. Étouffé par les guerres internes stériles de son cartel de partis, il joue le chef de tente avec les militants des quartiers qu’il avait réussi à séduire. Le vieux coup de la verroterie qu’on file aux indigènes pour pouvoir traverser le territoire. Le très vieux coup, éculé, de l’alibi qu’on met en place charnière, parce que « l’indigène » doit gagner sa place au milieu des apparatchiks. Il insulte le groupe montpelliérain dont il avait fait l’oripeau et la caution citoyenne de son cartel. J’aime bien ces gars-là. C’est la première fois que je vois un groupe qui arrive à sortir de la logique d’agents électoraux dans laquelle le clientélisme les confine, tout en s’associant par-delà les frontières que les élites bien blanches créent entre les histoires et les cultures différentes, pour mieux les maintenir dans leur périmètre urbain, sociologique, économique, communautariste. Des gars des quartiers, qui en ont marre qu’on s’essuie les pieds sur eux. Des gitans. Des harkis. Des blacks. Des beurs. Des yougos. Des prolos.
Dès qu’ils claquent la porte du faux-semblant de projet citoyen en commun, je lance la perche.
S’ensuivent plusieurs rounds d’observation, de discussions intenses, de méfiance chez eux, de mûrissement du projet chez nous.
On y est. On sait ce que l’on a en commun. On est dans l’action, et les diseurs nous rejettent à la périphérie du pouvoir dès qu’ils peuvent. Et on veut sortir de la niche où on tente de nous maintenir, pour se réapproprier les outils du pouvoir.
Depuis des mois que je vais à Madrid si souvent, j’ai appris de ce qui s’était passé d’extraordinaire dans la conquête de cette ville par Manuela Carmena. Elle a su s’appuyer sur l’expérience politique d’un petit groupe pour faire revenir à la politique des militants associatifs, des militants de quartiers, des intellectuels marginalisés par la gangrène néo-libérale, des expérimentateurs hors-norme.
Christophe n’hésite pas une minute. Moi non plus. Si on va les chercher, ce n’est pas avec de la verroterie. On les veut aux premières places.
Le temps presse. Trop. On sait que l’on va aller au bout du dépôt de la liste. Mais on va y arriver sans force. Avec eux, tout peut être différent. Non seulement on atteint une cohérence dans notre idée d’écologie populaire et républicaine, mais ça peut avoir plus que du sens : de l’écho. Loin. Si on les bride pas, Sabria et Stéphane peuvent aller loin.
Et surtout, ça peut créer un groupe qui va durer longtemps.
Alors nous voilà. Des écolos sans parti, des libertaires sans maîtres, des coopérateurs, des entrepreneurs solidaires, des militants des quartiers, des militants de la diversité, des ruraux qui veulent se connecter, des associations citoyennes. Voilà ce que nous sommes.
184.
Plus les réservistes.
Plus toutes celles et ceux qui n’ont pas osé, parce qu’ils ont encore peur de franchir le pas. Parce qu’ils vivent de subventions et ne peuvent pas s’en affranchir. Parce qu’ils subissent encore. Mais qui ont envie de nous voir réussir. Dans la joie de cette coopération nouvelle, inédite. Cocktail de fraîcheur et d’expérience. Sans limites.
Le plus dur est fait. Le meilleur arrive. Et qui sait ? Hein ? Qui sait ?
Rien n’est écrit d’avance. Mais on est maintenant nombreux à pouvoir tenir le stylo.

Bref, hier, on a déposé les 184 noms de la liste LE BIEN COMMUN, la liste 99% écolo et citoyenne.

De quoi ?

Relever l’Évidence

Imagine un paysage de garrigues, des chênes verts, des chênes kermes, des oliviers, du romarin en fleur.
Tout à coup, au détour d’un lacet du sentier, tu tombes nez à nez avec un l’évocation d’un Loup.

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Tu es au départ du sentier du Pic Saint Loup, et tu as en face de toi un loup fait d’acier et de plastique fluorescent. Un loup au pied du Pic. L’Évidence. C’est le le nom du loup, le nom que son créateur, Thomas Monin, lui a donné. Thomas construit des animaux totémiques, des évocations spectrales. Des œuvres avec une puissance d’évocation sans pareil. Elles naissent dans son atelier, caché au fond du Morvan, et se baladent ensuite partout où des gens s’intéressent à cet art si particulier, si rare, et pourtant si populaire, l’art des paysages.
Cette fois, c’est la Communauté de Communes du Grand Pic Saint-Loup qui a initié la chose. Elle s’est appuyée sur le Passe Muraille, une association de sensibilisation au patrimoine. Le Passe-Murailles est allé chercher un commissaire d’exposition, Manuel Fadat. Et Manuel a ramené deux œuvres de Thomas Monin, l’Évidence au pied du Pic, Aurora, une baleine posée au col du Fambetou, entre l’Hortus et le Pic Saint Loup, évoquant le temps où la combe de Mortiès était peuplée de poulpes géants et de mammifères marins. Il a ramené aussi les Pheuillus du Phun, disséminés dans le village des Matelles, et plein d’autres œuvres. Ça s’appelle Au bord des paysages, Métaphores.
Et tout allait bien. Les gens se sont émerveillés, amusés, émus. Par dizaine de milliers. Tout allait vraiment très bien.

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Jusqu’à ce qu’on retrouve le loupiot écroulé, vandalisé.
Par qui, on n’en sait rien. Un méchant, un ivrogne, un idiot qui a voulu grimper sur la dentelle d’acier. On en sait rien et on ne le saura pas. Le loup n’était pas surveillé, posé en pleine nature.
Oui mais voilà. Quand on fait ce genre d’opérations artistiques, aucune compagnie d’assurance n’accepte de prendre en charge les risques liés au vandalisme. Et en cette fin d’année, la Communauté de Communes n’a plus la capacité de faire face à l’incident.
Le créateur, qui comptait laisser l’œuvre au delà de la date de fin d’expo, pour qu’elle passe l’hiver chez nous, est catastrophé. Pour réparer le loup, il a deux options : le démonter, l’emmener dans son atelier, au fin fond de la Nièvre. Ou rester ici, la réparer sur place, et prolonger sa visite de quelques mois, comme c’était prévu. Mais pour cela, il faut effectivement trouver de quoi payer le temps de travail, un local assez grand pour s’installer, et un endroit pour que Thomas et son assistant puissent dormir et manger.
Parce que l’émotion est vive. Le loupiot, des dizaines de milliers de gens l’ont vu. Et comme toujours dans ces expositions, le public s’approprie les créations.

Alors on a décidé de tenter une expérience, avec Gwenaelle Guerlavais et Nicolas Ethève, de Médiaterrannée.com. On a pris nos téléphones, appelé les protagonistes, et on a lancé une petite opération de financement participatif pour relever l’Évidence. Trouver 2 ou 3 000 €, c’est pas la mer à boire.
Il va falloir qu’on trouve aussi l’atelier temporaire, et les deux gentilles familles du coin qui vont accepter de loger Thomas et son assistant pendant une semaine. Si tu as des idées, envoie.
Pour le numéraire, c’est simple, c’est un pot commun.
Paye tes 10 balles, et on va montrer au monde entier comment tout ça nous appartient, et comment on y tient.
C’est par là : https://www.lepotcommun.fr/pot/b0b0av8g

À très vite. Autour du loup remonté.

et aussi

On ne va pas se fâcher

Amies et amis, moins amies et moins amis, mais néanmoins camarades, je vous écris ce petit mot pour vous dire que je m’en vais.

Je ne vais pas faire trop long, c’est inutile. Mais je voudrais juste vous dire les quatre raisons pour lesquelles je quitte le bateau d’Europe Écologie Les Verts. Et pourquoi on ne va pas se fâcher, ni se cacher.

J’ai adhéré à ce mouvement en 2010, au moment de son ouverture, et de ce qui semblait une fabuleuse aventure, emmenée par José Bové et Daniel Cohn-Bendit, entre autres. Mais pour moi c’était les principaux. Je ne me découvrais pas écolo, je crois que j’attendais juste cette impulsion pour me dire que ce parti, les Verts, que je considérais comme incapable de faire avancer ses idées, avait là l’occasion d’être à la fois le vecteur d’un changement massif de comportements et d’idéaux, et d’être en capacité de conquérir les lieux et les temps du pouvoir, nécessaires à transformer nos sociétés.
Ça n’a pas duré. L’élan fut de courte durée. La fondation d’Europe Écologie éclata les cadres rouillés et stériles des Verts. Mais la matière était… thixotropique. Passé l’éparpillement, la matière reprit sa forme. Dans la bataille du nom, les Verts reprenaient déjà le dessus, et c’était le début de la fin.
Mais bon, le jeu en valait la chandelle. Un autre monde est possible, et un autre parti pour le changer est possible. C’est ce que je me suis dit.
Cinq ans plus tard, je n’y crois plus. En tout cas plus ici.

1 – Ce parti ne sait pas rompre avec la logique mortifère des partis du mouvement ouvrier, qui ne font que singer l’organisation sociale qu’ils sont censés combattre, en favorisant les logiques d’accumulation capitaliste de ressources symboliques, tout en ayant l’exquise schizophrénie de croire les combattre par un grossier vernis de lutte permanente contre ses propres élus. Pour autant, ce parti est réellement différent des autres. Parce que sa démocratie interne est presque réelle, en tout cas tout ce qu’il y a de plus dense. Sauf que.

2 – Le fonctionnement interne d’EELV, le foisonnement de sa démocratie électronique, s’accompagne d’une incapacité à juguler la violence verbale. Tranquillement installée derrière un clavier, une minorité pense qu’elle peut libérer la parole jusqu’à l’intolérable, sans voir qu’inconsciemment elle détruit l’une de ses valeurs fondamentales, la non-violence. Je l’ai beaucoup subi dans d’autres pans de ma vie militante, et j’espérais m’en préserver ici. Ce fut tout le contraire. Et ça m’insupporte. D’autant plus que cette violence imbécile n’a souvent pour but que de masquer la vacuité politique de ces combats d’appareils, dans un cercle vicieux qui permet de concentrer son énergie sur l’interne, pour éviter de se coltiner la réalité, et écarter celles et ceux qui pourraient amener du mouvement et de l’innovation. En vieux sociologue des institutions, je comprends le phénomène chez les partis ouvriers moribonds et leurs héritiers de pacotille. Mais pas ici.

3 – Cet épuisement interne est alimenté par une étonnante passion du droit amateur. Mes vieux ami-es des verts pensent que tout se règle par un foisonnement juridique. Il y a des règles pour tout, la plupart sont inapplicables, chaque majorité peut les tordre à sa guise, puisque de toute façon les sanctions internes n’arriveront qu’après que le mal soit fait. Dans cette « région comme les autres », j’ai subi les tricheries du clientélisme comme je ne pensais plus en subir après tant d’années d’arnaques internes aux socialistes. Et pourtant ce fut pire. La bataille fut rude pour en sortir, les dégâts incommensurables, ramenant l’écologie montpelliéraine au néant de l’influence électorale. Et pourtant, force est de constater que rien n’est vraiment fini. Le moindre mouvement interne donne lieu aux mêmes déchaînements de mauvaise foi, d’appels imbéciles aux règlements inconnus et à une jurisprudence qui remonte parfois à Waechter ou Dumont. C’est l’erreur profonde que nous avons faite en 2010. Au lieu de repartir de zéro, complètement de zéro, nous avons repris le moule stérile des Verts et de leurs batailles endogamiques. Elles nous mènent à la stérilisation de l’écologie politique.

4 – Le tournant présidentialiste à l’œuvre achève ce tableau. J’ai longtemps pensé que ce parti était vacciné contre ce crime démocratique qu’est la présidentialisation des enjeux politiques français. Force est de constater que le mouvement à l’œuvre conduira à construire une écurie présidentielle, dont je ne veux pas. Je ne veux pas participer à cette farce qu’est la présidentielle. Cette ignominie démocratique. Je veux lutter pour la proportionnelle, et pour des groupes parlementaires forts. Ce n’est pas le chemin. Au contraire, la gangrène gagne du terrain localement. Le dernier numéro que nous avons du subir en région, pour satisfaire l’ambition d’une tête de liste régionale qui se voit président d’une région nouvelle, a fini de mûrir ma décision.

Ce n’est pas seulement que je pense idiote cette idée que nous devrions nous unir avec des anti-fédéralistes, des antipollinisateurs, des anti-européens, des souverainistes communaux. Mais ce dernier épisode de la série « je vous prends pour des cons » m’est impossible à regarder sans rien dire. Voter l’autonomie de la voie écologiste, pour immédiatement après débuter un mouvement vers un cartel de partis, dans une totale opacité, c’était déjà fort. Appeler concertation citoyenne une plateforme numérique dans laquelle chacun de ces partis cartellisés viendra poser ses vagues idées, pour aboutir à une enfilade de déclarations de principes qui masquent les désaccords de fond, alors qu’un boulevard politique autonome s’ouvrait à nous ; dévaluer la parole publique, flinguer des mots comme participation citoyenne, prendre l’intégralité des militants pour des cons en leur envoyant 120 scénarios comme autant de journées chez Pasolini, tout cela devient surréaliste. Tout ça pour quoi ? Pour se dire que si on passe une campagne entière à taper sur celui avec qui on devra s’allier au 2° tour, on peut nourrir l’improbable idée que cette médiocrité collective séduira une majorité d’électeurs?
Non, sans rire.
En tout cas, c’est la goutte de trop. Ce n’est, surtout, pas ce dont j’ai envie.
Je pense sincèrement que l’écologie ne peut pas exister politiquement dans un parti fermé. Et que la solution n’est pas le cartel de partis, ni l’écurie présidentielle. L’écologie doit tenir sur deux jambes : les solutions qu’elle nourrit dans la société civile, dans les mouvements alternatifs, dans les expériences individuelles, et la capacité de porter ces solutions innovantes dans l’institution. On ne parle plus de ça.
On a plus le temps, on est tellement occupé à construire des écuries, purger les impurs et scruter la jurisprudence interne.

Je m’en vais. Ailleurs, au large, avec plein d’autres gens, qui pour la plupart nous ont quitté sans bruit ces dernières années. J’espère que les 5 ans passés avec vous me vaccineront contre toute tentation de structurer un mouvement. J’aspire à des choses fluides, et une partie d’entre vous sont des adorateurs des écluses et des barrages.

On ne va pas se fâcher. Celles et ceux avec qui je suis déjà fâché changeront peut-être un jour.
Les autres, les ami-es, on sait qu’on sera assez intelligent pour se retrouver.
À elles et à eux, bisous et à très vite dans d’autres sphères.

eclipse_lune

François.

Le 28 septembre 2015. Jour d’éclipse.
À Montpellier, Languedoc-Roussillon. Gros Sud, comme on dit maintenant. À moins qu’on ne lui préfère Langue2pie.

De quoi ?

Où va la rue ?

« Trop politique ». « Trop populaire ». « Pas assez exigeant ». « Trop bruyant ». « Trop de punk à chiens ». Depuis plus de 30 ans que le spectacle contemporain a réinvesti l’espace public, les « trop » ne manquent pas pour mettre à distance des politiques culturelles une forme plus que millénaire de spectacle, qui, dans sa version moderne, chatouille les rêves et bouscule les villes. De politisation en divertissement, d’instrumentalisation en libération, tour d’horizon des débats qui continuent de chahuter les arts de la rue.

Khta

« Juste avant que tu ouvres les yeux », déambulation pour camion et murmures, La Khta

C’est l’un des plus importants secteurs culturels de la région. Les arts de la rue préfèrent le soleil à la pluie, c’est plus pratique pour travailler. C’est aussi l’un des plus faiblement financés, et, souvent, l’un des moins reconnus. Pourtant, 70 compagnies languedociennes, et 80 en provenance de Midi-Pyrénées étaient présentes cet été à Aurillac, le plus grand rassemblement du genre. Et depuis plusieurs années, les œuvres issues d’ici tournent loin et longtemps, et font le buzz.
Ailleurs, l’ampleur du phénomène des arts de rue ne faiblit pas. Nationalement, une bonne dizaine de festivals ont su s’installer, autant que de centres nationaux des arts de la Rue. Et pourtant, régulièrement, certains lieux, certains festivals tanguent, sous le coup de polémiques politiques retentissantes. Où va la Rue ?

Une histoire vieille comme la rue

Commençons par l’histoire. Car c’est une histoire vieille comme la rue. Avant la rue, même, disent ceux qui y rattachent les fresques pariétales des cités troglodytes de nos très lointains ancêtres de la grotte Chauvet.
C’est une histoire vieille comme la rue et pourtant si contemporaine. Bien sûr, l’Antiquité nous a légué des lieux de plein air, des théâtres et des arènes. Bien sûr, la Commedia dell’arte a débuté dans les places de Venise. Bien sûr, Molière a débuté dans la rue, sur des tréteaux. Mais, hormis Cervantès, qui considérait que la rue était l’écrin naturel de la Comédia espagnole, toutes ces formes étaient dans la rue faute de mieux. Faute de toits, faute de salles.
La rue restait le théâtre des saltimbanques : marionnettistes à la sauvette, musiciens au chapeau, danseurs de Carnaval.
Pourtant, toutes ces grandes formes historiques ont construit les bases du spectacle de rue : convoquer le public, le fidéliser, jouer, tendre le chapeau.
Mais l’ère moderne, l’ère du théâtre et de la salle, a rejeté les artistes de rue dans le monde des forains et des « cognes-trottoir », ce lumpenprolétariat artistique. Jusque dans les années 1970, où l’espace public a reconquis ses lettres de noblesse, où jouer dans la rue est devenu un choix : celui d’intervenir artistiquement dans ce que la cité compte de plus politique : l’espace public, premier d’entre les communs.

Flashback 1 : 1980. À Chalain, dans le Jura, Michel Crespin invente la Falaise des fous. Deux jours de rassemblement où convergeront plusieurs centaines d’artistes, et plusieurs milliers de spectateurs, pour 36 heures de spectacle ininterrompu. Véritable manifeste moderne des arts de la rue, la Falaise des fous est le premier festival de cette (in)discipline artistique. Michel Crespin parle d’une nouvelle génération d’artistes, de rencontres avec le public, d’agir sur la ville. 6 ans et autant d’expérimentations plus tard, Michel Crespin fondera le festival d’Aurillac.

« Jouer dans la rue est devenu un choix :
celui d’intervenir artistiquement dans ce que la cité compte de plus politique :
l’espace public, premier d’entre les communs. »

GroupeTonne

« AE. Les Années », adaptation d’Annie Ernaux mise en scène au plus près de la rue par le Groupe Tonne

Flasback 2 : En 1979, Royal de Luxe s’installe à Saint-Jean du Gard. Personne ne les connaît et le Gard s’en fout. En 1984, le Royal s’en va squatter un château près de Toulouse. Toulouse s’en fout. En 1989, Royal de Luxe lance un appel pour une terre accueillante. Nantes leur ouvre 10 000 m2 de hangar. Royal de Luxe devient l’une des plus grosses compagnies de France, toutes disciplines confondues.

Flashback 3 : 2005. Le ministère de la Culture décrète « le temps des arts de la rue ». Structuration, création de Centres nationaux des arts de la rue (CNAR), aides aux compagnies et à la diffusion : vingt ans après une émergence fulgurante, le ministère décide de prendre au sérieux ces artistes qui investissent l’espace, drainant un public considérable.

2015. Douze centres nationaux, autant de festivals d’importance, les arts de la rue semblent enfin être légitimes. Pourtant, la rue gratte toujours.

Le beurre, mais sans la crémière

À Chalon dans la rue, 29 ans d’existence, le maire, élu sous l’étiquette UMP, s’énerve. Les artistes sont impolis. Avec tout l’argent que donne la ville aux arts de la rue, les artistes pourraient quand même être reconnaissants et gentils. Mais non ! Les impertinents pointent la réduction de 25% du budget du festival et de l’Abattoir, le centre national des arts de la rue de Chalon. « Ce n’est pas de ma faute », clame le maire, « c’est la faute de l’État » qui baisse les dotations de la ville. Certes. Bon. Mais quoi ? Le festival et le CNAR nous dit le maire, coûtent 1,5 million par an à la Ville et à l’agglo. Le territoire, lui, récupère 10 millions de recettes, grâce aux 200 000 journées de visite cumulées sur le temps du festival. Ça, le maire ne le dit pas. Il ne dit pas non plus que 1,5 M€ pour le festival, c’est 2% du budget de fonctionnement de la ville de Chalon (66 M€). Moins de 1% des budgets cumulés de la ville et de l’agglo (150M€). Une paille, pour financer la principale manifestation touristique et économique de la préfecture de Saône-et-Loire.

Car d’autres que lui l’ont bien compris. Les arts de la rue se sont imposés dans le paysage culturel français grâce à ces festivals d’importance, qui drainent plusieurs dizaines, parfois plusieurs centaines de milliers de spectateurs. L’impertinence, le politiquement incorrect, la mise en question de la ville et du politique, tout cela reste présent. Mais un festival se construit aussi avec de grandes déambulations poétiques, avec du rêve ou du rire à chaque coin de rue. Et pour vivre ça, les spectateurs des festivals s’installent, louent des chambres, prennent des repas, boivent des verres. À Aurillac, qui n’est pas la manifestation la plus bourgeoise du genre, chaque spectateur dépense en moyenne 85€ par jour de festival, selon une étude d’impact assez sérieuse menée sous la houlette du comité régional du tourisme.

"Do Not Clean". Le Komplex Kapharnaüm prend le contrôle des services de nettoyage pour éclairer nos déchets.

« Do Not Clean ». Le Komplex Kapharnaüm prend le contrôle des services de nettoyage pour éclairer nos déchets.

Pourtant, les arts de la rue restent le parent pauvre des politiques culturelles. À 12 établissements, les CNAR peinent à cumuler le budget d’un seul théâtre national. En région Languedoc-Roussillon, le nombre de compagnies conventionnées par la DRAC oscille entre 0 et 1 selon les années. En Midi-Pyrénées, entre 1 et 0… La seule résidence de création conventionnée du Languedoc, l’Atelline, déménage faute d’un vrai soutien de sa commune d’implantation, Villeneuve-les-Maguelone. En Midi-Pyrénées, la structuration est plus sérieuse. Un CNAR, Pronomades à Encausse-les-Thermes, des lieux de création mixte (l’Usine Tournefeuille, Derrière le Hublot, MixArt Myris, …). Après être passé à côté de l’histoire Royal de Luxe, Midi-Py a décidé de ne plus louper le coche.

Mais du côté des manifestations, le soutien public reste en demi-teinte. Quatre festivals ont régulièrement les honneurs de la presse nationale : Pronomades s’appuie sur le CNAR de Haute-Garonne, et s’est déployé en saison, pour mieux épouser un territoire aussi vaste que rural. Ramonville, banlieue de Toulouse, jongle avec des crédits faibles pour une programmation exigeante et repérée. Cratère Surface s’appuie sur la scène nationale d’Alès et défriche théâtre et cirque. Les Grands Chemins d’Ax les Thermes se singularisent par … leurs chemins d’altitude ! Mais aucun n’arrive au niveau de soutien public auquel prétendent les Furies de Châlons en Champagne, VivaCité à Sotteville-les-Rouen, les Invites de Villeurbanne, ou a fortiori Aurillac ou Chalon dans la Rue.

Pourtant, à côté de ces quatre manifestations largement repérées, une dizaine d’autres creusent un sillon dans des territoires massivement ruraux : Derrière le hublot, Olt, 48° de rue, Label Rue, Festin de Pierres, … Les initiatives ne manquent pas. Montpellier s’y est essayé. Les Z.A.T., zones artistiques temporaires, devaient habiter un quartier de la ville deux fois par an. La nouvelle municipalité a réduit l’ambition à une seule rencontre annuelle, et s’est séparée du concepteur d’origine. La dernière édition, confiée au patron du Festival Montpellier Danse, a semblé s’écarter du chemin des « arts de l’espace public » pour célébrer une dimension animatoire, sans grand lien avec le quartier. Les arts de la rue ne s’y retrouvent plus.

La nouvelle vague renouvelle le danger

C’est que les héritiers des « saltimbanks réunis » de Michel Crespin sont exigeants. Ils sont dans la rue et ils savent pourquoi. La nouvelle génération d’artistes n’attaque plus frontalement comme au grand temps du Théâtre de l’Unité, des charges motorisées de Générik Vapeur, ou des confrontations de masse de Royal de Luxe.
Grimpée sur l’épaule de ces géants, la nouvelle vague triture la matière de l’espace public, cherche les spectateurs là où ils ne s’attendent pas être, et joue avec le danger.
Quand le groupe Tonne adapte les textes furieusement féministes d’Annie Ernaux et s’installe au milieu d’une foule autant convoquée qu’amassée au fil de la déambulation, c’est toute l’après-guerre, ses fantasmes et ses gâchis, qui se glisse en nous, comme les comédiens du groupe Tonne se glissent parmi leur public, au plus près de la rue.
Quand Komplex Kapharnaüm transforme un véhicule de nettoyage en videoprojecteur roulant, pour décliner sur nos murs la litanie des déchets de nos sociétés de gaspillage et d’exclusion, ce sont non seulement nos habitudes de consommation, mais aussi tous les mécanismes d’exclusion qui défilent devant nous.
Bien entendu, tout ça pourrait se passer en salle. Mais l’irruption artistique sur nos pavés ou nos murs confère à ces messages une autre dimension. Elle questionne la ville, la met en danger, dans ses interstices ou ses esplanades.

Quand la Khta décide d’inverser les rôles, de placer les spectateurs dans un gradin roulant, et de leur chuchoter une histoire en marchant au cul du camion, elle isole l’espace public dans une bulle intime autant que mouvante, imperméable et pourtant totalement ouverte. Et c’est tout notre rapport à la scène – et à la rue – qui s’en trouve désorienté.
Lorsque Patrice de Benedetti plante son soldat fracassé devant un monument aux morts pour incanter Jean Jaurès, et tous les Jean des mines, des syndicats, des tranchées, on voit bien ce que peut être la rue : un moment où même la commémoration et ses rituels peuvent être bousculés et peuvent nous bousculer.

"Jean, solo pour un monument aux morts", la commémoration coup de poing de Patrice de Benneditti

« Jean, solo pour un monument aux morts », la commémoration coup de poing de Patrice de Beneditti

Mais la force de la rue n’est pas seulement dans sa capacité à mettre en danger l’équilibre précaire que constitue la cité. Elle est aussi, parfois, la mise en danger de l’artiste comme jamais la salle ne peut le permettre.
Quand Alixem nous enferme dans un stade pourtant ouvert, pour nous prendre à témoin de ses folies familiales, le public rit aussi jaune que les gilets dont il est affublé. Nombreux en sortent ivres, au propre comme au figuré. Et passablement déboussolés d’avoir littéralement plongé au milieu d’artistes qui se mettent d’autant plus en danger que le public les entoure, les agresse, les adule, sans aucun artifice de filet.
Cette mise en danger, au plus près du public, des passants, de ceux qui s’en foutent, de ceux qui piratent la rue, aucune salle ne peut la restituer.
Et pourtant les institutions restent largement réticentes. La rue, au sens artistique, fait peur. Autant que la rue, la vraie, fait peur. Car elle est le témoin de ce qui ne peut pas toujours être contrôlé. C’est pourquoi les festivals de rue sont un équilibre fragile. Aurillac reste le seul à tenir tous les bouts, et à une telle échelle. Accueillir plusieurs centaines de compagnies (700 en 2015) pour plusieurs milliers de représentations demande une ingénierie solide, et une coordination très forte entre le festival et les collectivités locales, ainsi qu’au sein même des collectivités. Et un consensus sur les objectifs, partagé avec les services de l’État : police, santé, éducation nationale. Car il faut gérer tout le reste. L’afflux du public, les habitants dessaisis de leur ville, et toute l’intégralité du continuum de la rue : depuis les punks-à-chiens aux artistes amateurs, aux pros du « off du off » qui jouent quand ça leur chante. La « rue naturelle », comme le dit un de ses théoriciens, Solen Briand.
Et c’est bien cette frontière si ténue – dans l’espace -, et pourtant si abyssale, dans l’essence, qui inquiète les directeurs culturels et autres conseillers artistiques. La rue est un endroit poreux, dans lequel du pire peut surgir le meilleur, toutes classes et toute hiérarchie artistique pouvant être sur le champ abattues. Et surtout, le pire cohabite toujours avec le meilleur. Choisir, sélectionner, demande un véritable effort. Ça demande à voir.

« Cette mise en danger, au plus près du public, des passants,
de ceux qui s’en foutent, de ceux qui piratent la rue,
aucune salle ne peut la restituer. »

"Trip(es). Mes parents n'ont pas eu les couilles de faire des enfants". Plongée en gilet dans la folie d'Alixem.

« Trip(es). Mes parents n’ont pas eu les couilles de faire des enfants ». Plongée en gilet dans la folie d’Alixem.

En échange de quoi, les arts de la rue sont, de très loin, la forme de spectacle vivant la plus populaire. Celle qui répond le mieux aux impératifs de démocratisation culturelle énoncés depuis maintenant trente ans.
De cette popularité, une ville comme Aurillac fait son miel, et pas que. L’impact économique est considérable. Le maire le sait bien. En remettant les clés de sa ville quatre jours par an au festival, il sait aussi qu’il permet à Aurillac de continuer à vivre, et à rêver. Alors il accepte d’être lui-même mis en scène pendant la séance inaugurale, et de laisser la main aux techniciens du festival sur des affaires qui relèvent pourtant plutôt de son directeur général des services. Mais, à cette échelle de ville, Aurillac reste, depuis trente ans, le seul îlot de folle liberté.
Chalon, comme d’autres, aimerait le beurre sans la crémière. L’impact économique sans l’impertinence artistique. Chemin risqué. Fidèle à elle-même, Toulouse ne se risque toujours pas. Quant à Montpellier, seuls les devins savent ce qu’elle veut en la matière. Et les devins ne courent pas les rues.
La rue, elle, sait que son existence ne tient qu’à sa capacité à s’organiser elle-même. Alors elle se serre les coudes, s’engueule, s’organise. Parce que la rue sait que les petits poucets doivent anticiper. Sans même attendre les élections à venir, une fédération régionale des arts de la rue, unifiée sur la future grande région, devrait voir le jour sous peu. Elle s’appellera Gros Sud, ou Langue2Pie. Indiscipline oblige.

*Ce texte est la version augmentée en liens d’une enquête parue dans ce bijou de presse culturelle gratuite qu’est Let’s Motiv Méditerranée, au mois de septembre 2015. Les photos sont de moi aussi. Et oui.

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et aussi

Un hélicoptère de fonction ?

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Mon cher Philippe,

J’ai lu ton interview dans La Gazette de Montpellier de cette semaine, et, à la fin, tu dis une énormité dont je m’étonne qu’elle n’ait pas été relevée. À la question « Si vous êtes élu président de région ?« , tu réponds :
« Je resterais président de la métropole (…) Et je vivrais ici. Toulouse en hélicoptère, c’est à côté »
En hélicoptère ! Tu m’en diras tant !

Un aller-retour Montpellier-Toulouse dans un petit hélicoptère, c’est 2 200€. À raison d’un minimum de 3 aller-retours par semaine, 50 semaines par an, ta petite folie héliportée couterait aux contribuables 300 000€ à l’année,  2 millions sur tout le mandat. Au minimum ! Comptons plutôt sur le double, vu ton hyperactivité.
D’ici à ce que tu mettes dans le peu de tes points de programme l’achat d’un Écureuil de chez Eurocopter, il n’y a plus qu’un pas. Un hélicoptère de fonction !
Bref, ce serait une aberration écologique et financière.
Nul doute que tu sauras te ressaisir et avancer enfin des propositions qui vont dans le sens du bien commun, d’un développement durable et d’une saine gestion publique. Car pour le moment, c’est une gabegie annoncée.

Et puis, 3 jours par semaine à Toulouse, qui s’occupera de Montpellier, hein?

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De quoi ?

Mon pauvre Jean, t’es bien solo

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de l’assassinat de Jean Jaurès. Ça fait 101 ans. Par son assassinat, la gauche, paradoxalement, rentre dans la première guerre mondiale. C’est sa première trahison.
C’est loin tout ça. Le monde s’est tellement accéléré depuis. Jaurès on lui a d’abord pissé dessus. Son assassin a été acquitté, et c’est la veuve Jaurès qui a été condamnée à payer les frais du procès. Mais la gauche, en ordre dispersé, l’a fait entrer au Panthéon. Et depuis, Jaurès est l’étendard d’une gauche démarxisée mais qui ne veut quand même pas rompre même si enfin pas que.
Et surtout, Jaurès est le grand tribun de la gauche à l’ancienne. C’est le ministère de la parole à lui tout seul.
A tel point qu’aujourd’hui, n’importe quel démagogue est capable de revendiquer Jaurès, même un Sarkozy, même une Le Pen.
Parce que Jaurès est devenu peu à peu une référence que l’on singe. La bannière que l’on brandit dès qu’on veut faire croire qu’on s’intéresse au sort des « petites gens », comme on disait à son époque.
Sauf qu’on brandit la bannière, mais que l’on en a rien à foutre !
Jaurès est devenu la référence de tous ceux qui se croient encore des tribuns.
Et de toute cette gauche qui adore se parer de mots plutôt que d’actes. Qui adore mentir et se mentir.
Mon pauvre Jean. Complètement dévalué. Tu méritais mieux que l’adoration fausse des accapareurs de la démocratie représentative.
Si toi, lectrice, et toi lecteur, tu as encore envie de vibrer pour Jaurès, je te conseille ce magnifique spectacle qui tourne bien : Jean. Solo pour un monument aux morts, de Patrice de Beneditti. Là, au moins, tu auras de l’émotion et tu sauras pourquoi.

De quoi ?

Mimi ou la culture en friche

C’est l’une des plus anciennes mécènes montpelliéraines. Et l’une des plus discrètes. Il y a près de 20 ans, “Mimi” Vergne a commencé à accueillir un premier artiste dans ses entrepôts. Les entrepôts de l’entreprise de son mari, qui faisait commerce de bois, à Figuerolles. Puis est venu un autre artiste. Puis un théâtre, fait de bouts de bois. C’est ainsi qu’est née la Cour Vergne. Une friche culturelle en plein cœur de la ville, sur une emprise artisanale.
Depuis des années, les mieux informés savent que l’histoire ne durera pas éternellement. Car elle est intimement liée à Mimi. Et que Mimi a aujourd’hui 94 ans. Depuis des années, pouvoirs publics et acteurs de la Friche de Mimi s’activent pour tenter d’anticiper. Tentative d’éclaircissement*.

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À l’entrée de la cour, un bosquet cache une petite maison dont on ne distingue qu’une terrasse en bois fleurie toute l’année. C’est ici que vit Mimi, depuis que l’entreprise familiale de négoce de bois Vergne s’est installée à Montpellier, en 19271.
En limite de Figuerolles, à la croisée de plusieurs axes de circulation, l’entreprise a fleuri, jusqu’à être un empire artisanal dans les années 1970, avec l’essor des cuisines en bois. Puis l’activité a décliné. Jusqu’à la cessation, en 1994.
Mimi n’a pas voulu vendre. C’est ici qu’elle a grandi, c’est ici qu’elle a aimé. C’est ici qu’elle veut vieillir, entourée de créateurs et d’artistes.
Alors elle ouvre sa cour. Doucement, en gardant le contrôle total de l’occupation. Pas de squat ici, pas d’anarchie. D’abord un atelier, puis un autre. Petit à petit les espaces se sont remplis. Au bout de la cour, Alain Garcia a construit le théâtre du Griffy. Une salle de 80 places, faite de bois recyclé et d’ingéniosité.
C’est la particularité de l’endroit : il est encore plein de bois. Si Mimi maîtrise l’occupation de l’îlot, empêchant une réappropriation totale de l’espace par les artistes, elle encourage à l’utilisation du bois encore stocké. Alors les artistes recyclent le bois, et avec lui, les souvenirs de Mimi.

Un « lieu intermédiaire » dans la foulée des années 90

Deux autres espaces naîtront ainsi au fil des années. Les locaux « des occitans », qui construiront à l’entrée de quoi héberger plusieurs structures, dont La Rampe et Radio Lengua d’oc.
Et au centre, un projet de résidence, dont le fils de Mimi sera le maitre d’œuvre : la Réserve. Vaste structure en bois aménagée par un jeune architecte, Luc Albouy, et un artiste, Frédéric Amar-Khodja. C’est là que s’installera, en 2006, la Friche de Mimi, à côté des locaux occupés par l’Ardec, association de gestion des entreprises culturelles.
En quelques années, « l’îlot Vergne » est devenu « la Cour Vergne », la friche « de Mimi ».

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La pluralité des appellations perdurera. C’est souvent l’une des caractéristiques de ces lieux.
En 2000, le gouvernement prend conscience de l’importance de ce mouvement de réappropriation de sites industriels par des artistes, et va chercher à identifier, nommer, et éventuellement aider des « lieux d’expérimentation ». C’est Fabrice Lextrait2, l’un des fondateurs et administrateur de la Friche de la Belle de Mai, à Marseille, qui est chargé de prendre son bâton de pèlerin et d’ausculter « ces projets qui posent de manière originale et singulière les conditions de production et donc de réception de l’acte artistique ». Il en ressortira des appellations : lieux intermédiaires, nouveaux territoires de l’art, et une politique de soutien public de l’État, si tant est que les collectivités territoriales fussent convaincues de l’apport culturel et urbain de ces espaces d’expérimentation.
La Cour Vergne n’est pas dans les sites étudiés. En 2000, il ne s’agit encore que d’espaces loués à très bas prix par une propriétaire mécène.
Mais le rapport Lextrait va marquer l’époque, et contribuer à mettre sous les projecteurs ces lieux différents, qui tantôt sont des squats artistiques, tantôt des lieux de création, tantôt des lieux d’expérimentations plus ou moins ouverts sur la ville, avec, souvent, de fortes dimensions interculturelles, des volontés de réinvention du rapport au public. Des lieux intermédiaires, organisés le plus souvent dans un triple rapport à la création artistique, à l’action culturelle, et à une dimension que l’on appellera selon les cas citoyenne, urbaine, sociale, ou territoriale3.

De là émergeront des aventures durables, comme la Friche de la Belle de Mai à Marseille, L’antre-peaux à Bourges, Mix-Art Myris et l’Usine Tournefeuille autour de Toulouse, le Confort Moderne à Poitiers, le TNT à Bordeaux, Mains d’œuvres à Saint-Ouen… Certaines seront confortées par de forts financements publics et des labels nationaux comme Culture Commune dans le Pas de Calais, devenue Scène Nationale, l’Atelier 231 à Sotteville-lès-Rouen, la Paperie à Angers, labellisés Centres Nationaux des Arts de la Rue, ou le Brise-Glace grenoblois, devenu Scène de Musiques Actuelles. D’autres seront reprises directement en gestion par les collectivités territoriales, devenant par un oxymore une « friche institutionnelle », comme les Subsistances à Lyon, ou directement insérées dans un projet de réhabilitation public, comme le 104 parisien. Soufrières des années 90, voilà les friches érigées au rang de nouvelles maisons de la culture dans les années 2000.

Montpellier est passé à coté de l’histoire des friches artistiques

Rares sont les villes qui sont passées à côté de l’histoire des friches. Montpellier en fait partie.
Pour sa décharge, la capitale régionale est dépourvue de toute tradition industrielle. Les anciennes usines sont rares, les lieux où expérimenter ne sont pas légion.
Pourtant, les années 1990 et 2000 comportent leur lot d’expériences, et de projets avortés.
Au milieu des années 90, des artistes investissent l’ancien bâtiment de la CRAM, avenue de Lodève, avant démolition. L’expérience est de courte durée, et l’équipe investit en 1997 un autre lieu, l’ancienne coopérative viticole, rue Saint Cléophas. Elle y restera 7 ans, le temps de porter un projet de réhabilitation soutenu par la DRAC et la Région, qui avortera finalement du fait du très faible engagement municipal.
Dans ce début des années 2000, un autre lieu devient friche, les anciens entrepôts textiles Agniel, près de ce qui devient alors Port Marianne. Avec Changement de propriétaire, ce sont cette fois des danseurs et des plasticiens qui investissent un territoire. Là encore, l’aventure s’arrêtera avec le revirement de la municipalité, qui avait pourtant acté le rachat des entrepôts textiles au début de l’année 2003.
Les deux opérations, la Coopérative et Changement de Propriétaire, ne manquent pourtant pas d’atouts pour réussir, si on les compare aux autres expériences françaises du moment : des équipes artistiques émergentes, un projet porté par un ou des référents crédibles, un modèle économique plutôt moins fragile que d’autres exemples français d’alors. C’est essentiellement sur les questions de gouvernance du lieu, et donc de pilotage du projet artistique, que les négociations achopperont. Le laboratoire, la friche, le lieu intermédiaire contiennent intrinsèquement une valeur anxiogène pour les pouvoirs publics. Angoisse sur la nature de l’engagement, angoisse sur ce qui en émergera. Ce sont encore les années Frêche, et la politique culturelle, faite d’institutions rayonnantes et de régies municipales de quartier, est marquée par une volonté de contrôle politique.
Dans la cour Vergne, la problématique est bien différente. Les artistes et les structures culturelles qui y logent bénéficient de la protection de leur mécène. Elle ne cherche pas un projet, mais un entourage. La Cour est une cour, pas un laboratoire, ni une friche artistique. Ce n’est pas une terre à l’abandon que les artistes gagneraient sur la mer, comme l’entend son étymologie batave. Ce que les usagers ont en commun, c’est d’abord la cour. Le projet commun est absent des premières années. Alain Garcia, fondateur du théâtre du Griffy et l’un des premiers occupants, nous confiera ne pas avoir pris l’exacte mesure de l’endroit. « Je n’avais pas mesuré qu’en m’installant ici j’étais rentré chez quelqu’un qui vivait une autre histoire. Je n’avais pas mesuré que Mimi voulait garder le contrôle de l’espace, et des accès. Du coup, la cour s’est fermée sur elle-même. La Rampe a construit ses bureaux là où Mimi voulait qu’ils les construisent, dans l’ouverture. Alors qu’on aurait dû ouvrir par l’autre entrée, par la rue Antérieu, avec un accès plus direct sur Figuerolles. »

« Je n’avais pas mesuré qu’en m’installant ici j’étais entré chez quelqu’un »

Vers le milieu des années 2000, les locataires de Mimi Vergne se sont rendu compte d’une autre évidence : ils étaient dans une situation viagère, au sens premier du droit public : Qui dure pendant la vie d’une personne déterminée. Leurs baux, économiquement intéressants, ne seraient pas renouvelés lorsque Mimi disparaîtra.
Non pas que les enfants de Mimi tiennent à tout prix à ce qu’ils partent. Mais que la réalité de la succession les obligerait à vendre pour payer les droits.
Dans ce que l’on appelle aujourd’hui la Friche de Mimi, la nécessité d’un projet collectif et d’une ouverture marquée sur le territoire s’est fait jour. Le collectif de la Friche, animé notamment par Florence Bernad (Groupe Noces) et Mathieu Lambert (le Garage Électrique) a cherché à dépasser le seul enjeu d’une mutualisation de locaux et de personnel pour s’ouvrir, à travers des animations, des moments de restitution, de convivialité aussi. Pour faire exister une âme collective, et acquérir suffisamment de notoriété et de reconnaissance pour s’assurer un soutien fort des collectivités le jour où la question de la succession se posera.
Car les structures présentes sont toutes ou presque soutenues, à des degrés divers, par les collectivités territoriales, et parfois l’État. Pour autant, que ce soit les soutiens financiers cumulés, les investissements passés, ou le projet collectif, rien ne garantira leur présence future. De cela, les animateurs de la Friche sont conscients. D’autres lieux, beaucoup plus emblématiques et dotés d’un projet plus ancien et plus affirmé ont cessé du jour au lendemain devant des impératifs de sécurité, ou devant la pression immobilière. La friche R.V.I. à Lyon, le Totem en Lorraine, la Caserne D’Angély à Nice témoignent de cette précarité.
Pour Jonathan Chevalier, le nouveau directeur de la Vista, la précarité, le risque, est la substance de l’activité artistique. Et l’incertitude, celle d’un théâtre. « C’est notre jeu quotidien. On est dans le spectacle. C’est un risque permanent. Un risque pour les artistes qui montent sur scène, un risque pour le théâtre qui doit remplir. La question des locaux est un risque de plus. On doit juste s’y préparer, et être capable de s’y adapter ». Jonathan a le calme de l’expérience. En 2012, le théâtre nîmois qu’il administrait a du fermer ses portes pour des raisons similaires. Les héritiers, mis en demeure de payer les droits de succession, ont vendu le théâtre auquel ils tenaient tant. Le Mobile Homme Théâtre a quitté le quartier Richelieu pour se réinventer dans une péniche. Mais l’histoire ne se reproduit pas, et la Vista n’a pas de projet nomade. Alors Jonathan sensibilise, questionne les collectivités territoriales, essaye de réduire les marges d’incertitudes dans une politique culturelle qu’il décrit comme un « savon qui glisse ». Sa seule certitude, c’est que La Vista n’aura pas les moyens de se reconstruire un théâtre si elle doit déménager. Mais il nourrit l’espoir que ce théâtre familial de proximité aura suffisamment fait la preuve de sa nécessité pour que les collectivités l’aident à rebondir, ou à rester.

« le risque c’est notre jeu quotidien. On doit juste être capable de s’y adapter »

Car la messe n’est pas dite, tant s’en faut. En 2010, la ville de Montpellier, alertée sur les inquiétudes de ces acteurs culturels, a posé un périmètre d’étude sur l’îlot Vergne, compte tenu de son importance culturelle. En d’autres termes, la Mairie pose le fait que la vocation culturelle du lieu doit être en partie maintenue, et le périmètre d’étude permet à la municipalité d’intervenir sur les futurs permis de construire.
Et des offres, il ne devrait pas en manquer. 5 000 m2 constructibles, en lisière de centre-ville, près d’accès routiers majeurs, même à Figuerolles, ça représente une opportunité d’aménagement. En 2011, une opération du même ordre est sortie de terre à deux pas de chez Mimi : la reconversion du site de l’ancienne CAF, rue Chaptal. Plus d’une centaine de logements ont été construits, dont un tiers de logements sociaux. Si la partie sociale a été financée sur des fonds publics (près de 5 M€), la partie privée (la résidence Grand Air) s’est commercialisée à plus de 20 M€. Le prix d’achat, lui, n’est pas connu.
Pour l’îlot Vergne, l’estimation varie selon une large fourchette en fonction des interlocuteurs. Sur les 5000 m2 des anciens entrepôts, un aménageur peut espérer construire 10 000 m2 habitables en R+3 (un rez-de-chaussée + 3 étages). Mais il doit composer avec la nécessité de parkings (une place pour 50 m2 habitables), pour être aux normes et espérer une commercialisation à 3000 € le m2. L’enjeu est donc de taille, et le prix d’achat à la famille Vergne estimé entre 1,5 et 5 Millions d’euros.
Mais pour l’une des expertes immobilières interrogées pour notre enquête, la contrainte de conservation d’une vocation culturelle, fût-elle à minima, change quelque peu la donne. « Lorsqu’il y a des contraintes assez fortes de ce type, avec la nécessité de financer l’investissement d’un équipement public, ce n’est pas forcément le mieux-disant, celui qui achète le plus cher, qui remporte la mise. Mais plutôt celui qui comprendra le mieux ce que veut la collectivité, et comment elle peut monter le projet le plus acceptable, tout en lui gardant un seuil de rentabilité important ».
Reste à comprendre ce que veut réellement la collectivité. Répondant à une question en conférence de presse, le 15 octobre 2014, Philippe Saurel, maire et président de la Métropole, déclarait « Si ils vendent à des promoteurs, les promoteurs seront obligés de discuter avec la ville, et là nous serons en capacité de leur demander des mètres carrés culturels. Parce que c’est un périmètre d’étude culturel, autour de l’îlot vergne. Lié à la culture. On a une protection du lieu grâce à la culture. Cela permettra d’intervenir sur les permis de construire, et de garder une présence culturelle forte dans ce lieu. Parce qu’outre la friche de Mimi, outre le théâtre, outre les radios associatives, outre le milieu occitan qui est très présent, on a là un lieu de culture très populaire qu’il convient de garder dans les anciens ateliers de la menuiserie Vergne. »
Aujourd’hui, les structures culturelles de la cour occupent près de 3000 m2. Dans la cour, personne n’a l’illusion que tout le monde pourra rester. La question est donc de savoir qui, et, dans quelles conditions.
Pour y voir semble-t-il plus clair, la Ville a commandé en 2014 une étude précise du potentiel urbanistique, et du potentiel économique des structures culturelles en présence au cabinet d’urbanisme Ubak. Mais le diagnostic, terminé début 2015, n’a toujours pas fait l’objet d’une communication municipale4.
Cette situation d’attente nourrit les angoisses de ceux qui veulent rester, ou qui ne savent pas où aller. Et les certitudes de ceux qui savent qu’il leur faudra inventer autre chose, un autre modèle, une autre implantation. Alors ils cherchent à anticiper, tout en maugréant contre l’absence d’anticipation des politiques culturelles.
L’avenir de la cour Vergne est toujours en friche.

*Ce texte est la version augmentée en notes et liens d’une enquête parue dans ce bijou de presse culturelle gratuite qu’est Let’s Motiv Méditerranée, au mois de juin 2015
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  1. Thierry Arcaix, Le quartier Figuerolles à Montpellier, imaginaire et lien social. 

  2. Fabrice Lextrait, Une nouvelle époque de l’action culturelle, rapport à M. Michel Dufour, secrétariat d’État au Patrimoine et à la Décentralisation Culturelle, mai 2001. 

  3. Philippe Henry, Quel devenir pour les friches culturelles en France ? D’une conception culturelle des pratiques artistiques à des centres artistiques territorialisés.  

  4. et au moment où ces lignes étaient publiées, la Ville de Montpellier n’avait répondu à aucune de nos nombreuses sollicitations