L’équation personnulle

Les écologistes montpelliérains ont mauvaise réputation. Chaotiques, bordéliques, habitués aux défaites et aux stratégies illisibles. Le constat est partagé, mais les causes en sont inconnues. C’est parce qu’on ne pose pas la bonne question. La question n’est pas : “Pourquoi ne gagnent-ils pas ?”. La question est “Pourquoi veulent ils perdre ?”

Y’a-t-il des stratégies délibérées de la défaite en politique ? Voilà une question, la défaite, que la science politique explore peu. Pas assez glamour ? C’est en tout cas l’un des objets de la science politique qui continue de m’intéresser. Non pas la défaite des « semeurs de graine » ou des « chairs à scrutin », comme on appelait fin 19ème les républicains qu’on envoyait en terres monarchistes, ou de ce que Italo Calvino1Italo Calvino, <i>La journée d’un scrutateur</i>, Seuil, 1966 appelait « l’optimisme héréditaire d’une minorité politique qui croit avoir gagné chaque fois qu’elle perd », comme si tout pion sacrifié n’était qu’une étape d’une longue marche vers la victoire.

Non, ce qui pique ma curiosité, ce sont celles et ceux qui disent aspirer à gouverner, qui sont potentiellement en capacité de le faire, et qui inlassablement, alors qu’ils disposent d’un courant favorable, d’équipes et d’outils électoraux suffisants, construisent des stratégies non pour gagner, mais pour perdre.

La volonté de perdre

Il y a une pensée de la défaite en matière militaire. On parle de défaite tactique, parfois même de défaite stratégique. On sacrifie une place forte pour attirer l’ennemi dans un piège, par exemple. Les joueurs d’échecs connaissent ces finesses. Les lecteurs de Clauzewitz2Carl Von Clauzewitz, De la Guerre, 1827 et de Sun-Tsu3L’art de la guerre aussi. Shimon Tzabar4Shimon Tzabar, <i>Éloge de la défaite</i>, Denoë 1972 en a fait une rafraichissante et acide théorie.
Mais dans la compétition électorale, pourquoi mettrait-on en place des stratégies perdantes ? Seul le regretté Frédéric Bon, chercheur grenoblois de renom, a su y répondre dans un délice scientifico-littéraire : Que le meilleur perde. Éloge de la défaite en politique. Et sa réponse est des plus éloquentes : « Le pouvoir est un insupportable fardeau, l’opposition une situation de rêve. »

J’ai côtoyé de tels stratèges dans ma vie montpelliéraine. Il doit y en avoir dans toute grande ville, mais il y a ici quelques spécimens plus ou moins connus, qui construisent avec opiniâtreté et constance de telles stratégies. Peut-être parce qu’ils se sont historiquement façonnés dans une opposition à Frêche, lecteur assidu de Clauzewitz et de Sun Tsu ? Aller contre ces théories stratégiques pouvait constituer un principe de distinction, qui sait ?
L’écologiste Jean-Louis Roumégas fait partie de ceux-là. Je le dis d’autant plus facilement que je suis un compagnon de route des écologistes depuis longtemps, et que je l’ai régulièrement constaté : il est totalement impossible de remettre en cause les options stratégiques de Jean-Louis Roumegas, et toute tentative de surmonter cet obstacle par la prise d’une majorité alternative interne se heurte inlassablement à un afflux d’adhésions de complaisance. Les verts montpelliérains sont donc régulièrement emmenés à la défaite par une majorité de voix contre une majorité de militants.
Voilà donc le parti écologiste montpelliérain emmené de nouveau par Jean-Louis, 24 ans après sa première campagne municipale. Cette fois encore, en contretemps stratégique, en autonomie contre la majorité sortante gauche et écologiste, et cette fois frontalement contre les élus écologistes sortants (5 adjoints et 1 vice-président de la métropole). Alors que dans la plupart des grandes villes, les stratégies des écologistes sont des stratégies d’union, avec la gauche sortante, ou avec la gauche en pole position.

Les premiers effets de cette stratégie se sont manifestés dès les deux premiers sondages municipaux de la fin 2025 : Montpellier est la grande ville de France dans laquelle l’estimation de vote pour le parti écologiste est la plus faible, et de loin. Donné à 4% dans le sondage IFOP de novembre 2025, 7% dans le sondage Harris de décembre, sondage commandé par le parti Les écologistes.fr.
Soit entre le quart et la moitié des intentions données aux listes écologistes autonomes testées dans les villes de gauche sortantes : 11% à Rouen, 14% àParis, 16% à Brest, 19% à Lille. Ces situations ne sont pas nombreuses, puisque partout ailleurs, la norme, c’est l’union des écologistes avec la gauche sortante (Paris en tête, David Belliard s’étant rallié depuis le sondage à Emmanuel Grégoire).

Je ne suis pas un fétichiste des sondages, loin de là. Les sondages ne sont même pas « une photographie de l’opinion à un instant T », ce sont un des nombreux outils de pilotage des récits politiques. À 4%, on est en dessous de la barre fatidique des 5% qui détermine le remboursement des frais de campagne. À 4%, les banques ne prêtent pas. À 7%, on reste dans la « marge d’erreur » fatidique, mais les banques peuvent prêter. Le parti de Marine Tondelier n’avait donc pas le choix, il fallait un autre sondage, un sondage à plus de 5%, pour que la campagne montpelliéraine de Jean-Louis Roumégas puisse exister. La vraie question du parti est plutôt : Pourquoi Jean-Louis Roumégas ?
C’est une curiosité verte. Les verts sont un petit parti d’adhérents. Il y a eu 7000 votes en interne pour plébisciter Marine Tondelier comme candidate à une hypothétique primaire de la gauche pour les prochaines présidentielles. Le seul groupe de Montpellier peut monter, en fonction des marées, à 500 adhérents. L’un des plus gros groupes locaux de ce petit parti. Lorsqu’on tient à sa majorité nationale, il faut bichonner celui ou celle qui peut apporter un contingent de votes internes aussi important.

Mais pourtant, tous les ingrédients sont réunis pour que ça ne prenne pas.
Il y a d’abord une majorité sortante, avec une forte composante écologiste, et l’image d’un bilan largement teinté d’écologie. Au point que le maire PS, Michaël Delafosse, a pu régulièrement être étiqueté « écologiste » par la presse nationale, et que l’opposition de droite locale ne cesse de marteler que les sortants sont trop écolos.

L’équation Personnelle…

Depuis l’été 2025, le parti écologiste montpelliérain mène une bataille interne féroce pour délégitimer les adjoints écolos sortants : exclusion, suspension, interdiction de paroles, communiqués outrés, dénonciation d’un bilan jugé « écocide »…
L’idée est double.
Il faut d’abord essayer de faire croire que les écologistes ne sont pas « sortants ». Une tache compliquée, qui ne parle qu’à une frange radicale. L’électorat écologiste montpelliérain, lui, voit les pistes cyclables, la 5eme ligne de tramway, le bio à la cantine, les arbres en constante progression, l’avancée de l’égalité hommes-femme, le plan lumière la nuit, et, surtout, n’a besoin de personne pour lui apprendre à lire et à comprendre ce qui se passe dans la ville. Cela fait des mois que le groupe des élus écologistes montpelliérains (baptisé Écologistes pour Montpellier) mène des opérations de concertation, et rempli les pages de la presse locale, et souvent nationale, sur ses réalisations.
L’autre raison de cette stratégie d’ostracisation des élus est beaucoup plus prosaïque : il faut éliminer la dangereuse concurrence interne. Cela fait 15 ans que ça dure, et toutes celles et ceux qui pouvaient lui faire de l’ombre ont été exclus. Et sur ce point, qui consiste à manier méticuleusement les contradictions des statuts internes des verts, Jean-Louis Roumégas est un orfèvre.
N’est-il pas arrivé à se faire réintégrer dans le parti quelques jours à peine après sa dissidence aux municipales de 2020 ?

Revenons d’ailleurs sur cet épisode.
Avant les dernières municipales de 2020, les écologistes sont au plus haut dans les sondages montpelliérains : jusqu’à 23% des intentions de vote en septembre 2019. Jean-Louis Roumégas souhaite une primaire. Qu’il perd. S’en suit la campagne municipale la plus « absurde » et « folle » 5Le Monde du 29 juin 2020, qui verra 3 listes écologistes à l’assaut de ce potentiel sondagier : celle de la tête de liste désignée par la primaire, puis révoquée par le parti, Clotilde Ollier, celle des écologistes maintenus, menée par Coralie Mantion, et celle de Jean-Louis Roumégas, qui part seul. Avec pour conviction une notion qu’il martèle depuis longtemps, celle de son « équation personnelle », qui ferait la différence. On a vu le résultat. 837 voix sur 53000 votants, soit 1,61%. Le poids de l’équation personnelle.

D’où vient cette croyance dans une équation personnelle ? Qu’est-ce que ça raconte ? Peu d’acteurs politiques, et encore moins d’observateurs, utilisent cette expression issue des travaux sur la pédagogie de Carl Jung. On parlera de leadership, mais pas d’équation personnelle. L’idée, chez Jung, est que la relation pédagogique ne met pas seulement en jeu du savoir et des consignes, mais aussi une influence tenant à la personnalité du pédagogue, aux distances et aux relations émotionnelles et sensibles qu’il établit avec son public, c’est-à-dire à son équation personnelle. Si l’on s’en tient aux effets, on est pas si loin de ce que Michel Rocard6Oui, j’avais envie de citer Michel Rocard… Comment existe-t-on en politique ? Revue Etudes, 2006/1, tome 404 appelait « la capacité d’instigation », c’est-à-dire la capacité de l’individu qui veut « exister en politique » à faire faire quelque chose à quelqu’un, c’est-à-dire, in fine, à voter pour lui.
Et depuis des années, Jean-Louis Roumegas pense qu’il doit prendre la tête des écologistes montpelliérains parce qu’il a une équation personnelle singulière.
Sauf que les municipales de 2020 nous ont montré que cette équation personnelle n’existait pas à hauteur de plus de 1,6%. Ce qui est peu.
Et qu’en revanche, pour revenir à notre point de départ, son sens de la stratégie « à contre-temps » était toujours aiguisé.

Un Jeu à Somme Nulle

Mettons nous en situation :
1. Je veux délégitimer une partie de mon parti qui est dans la majorité sortante, faire comme si elle n’existait pas, et que les écologistes étaient dans l’opposition. Je vais donc baptiser ma campagne « Le printemps montpelliérain », en faisant disparaître la référence écologiste, pour mieux la laisser aux sortants. Étonnant non ?
Et ce nom de baptême, emprunté aux campagnes marseillaises et toulousaines de 2020 contre des citadelles de droite, devrait suffire à lui seul à faire croire que la majorité sortante est, elle aussi, … de droite…
Vous n’aviez pas saisi ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas seul.

2. Il faut me démarquer d’un bilan beaucoup trop teinté de marqueurs écolos (la mobilité, l’alimentation, les parcs, …). Donc je tape sur le maire sortant, c’est mon principal et d’ailleurs seul axe de campagne. Ce faisant, je m’apprête a réitérer l’erreur de la campagne de 2008, où j’avais tellement tapé sur Frêche le maire sortant, qu’au final il s’est passé de moi au second tour, et que je me suis retrouvé dans l’opposition alors que j’étais le 2eme adjoint sortant. Par cette stratégie, j’handicape donc mes chances de le rallier dans la dernière ligne droite. Et pour bien signifier mon opposition, je prends le dossier le plus incompréhensible, et le plus sourd à la raison : le traitement des déchets. Vous savez, ces trucs que tout le monde produit plus ou moins honteusement. Et cet axe s’incarne aujourd’hui dans un sigle ; le CSR. Quasiment personne ne sait ce que ça veut dire. Combustible Solide de Récupération. Même quand je déploie le sigle, l’électeur de base a toujours du mal. Alors il faut imager par la peur : un immense four qui brûle des plastiques. Ah là, c’est plus facile. Un truc polluant, parce que la solution que j’ai moi-même mis en place il y a 17 ans, lorsque j’étais adjoint du maire, l’usine de méthanisation, ça ne marche pas comme on voudrait. Ça sent mauvais, c’est pas assez performant. Mais le CSR, c’est dangereux, voire mortel.
« Mais comment on fait avec tous ces plastiques à éliminer ? », se demandent les quelques quidams que ça intéresse. « Si y’en avait moins au départ, y’en aurait moins à éliminer », CQFD. « Qu’est-ce qu’on peut en faire d’autre ? » n’est pas une question de campagne. L’important, c’est de taper sur le maire et sur la métropole qu’il préside. Et d’en faire un casus belli. Ainsi, je m’assure également que toute entreprise d’alliance de second tour avec la France Insoumise sera périlleuse, puisque celui qui est en charge du CSR à la Métropole n’est autre qu’un insoumis, le maire LFI de Grabels, René Revol. D’une pierre deux coups ! Avec le CSR comme étendard, je m’assure que je ne pourrais m’allier ni à Delafosse, ni à la LFI. Une stratégie gagnante pour perdre ! Et pour dire d’ores et déjà qu’avec 4 ou 7% sans possibilité de peser au second tour, voter pour moi c’est perdre son vote.

3. Et d’ailleurs, puisqu’on parle de la LFI, voilà mon troisième pilier, ma botte secrète : le siphonnage de leur potentiel électoral dans les quartiers populaires. C’est là que la LFI est forte ? Alors je vais mettre en avant « Les vrais » acteurs des « quartiers populaires », et leur prendre un maximum de voix. Car, quand on pense la politique en segments de marché électoral, l’important c’est de savoir sur quels segments on va se construire pour exister. C’est un jeu auquel la gauche qui se dit radicale adore jouer : se piquer des parts de marché, en bon raisonnement… libéral.
L’important n’est pas de lutter contre les adversaires idéologiques, mais de réduire le voisin avec qui on pourrait s’entendre. Comme un jeu à somme nulle.
Et cette idée que l’important c’est d’affaiblir la fratrie ne peut pas se comprendre si l’on pense à gagner. Elle ne peut se comprendre que si l’on inverse la perspective, et que la clé d’analyse est : Quelle est la meilleure stratégie pour perdre, la meilleure équation à somme nulle ?

On verra. L’avantage du jeu politique, c’est qu’il reste imprédictible, c’est là toute sa beauté.

L’élément détaché III, l’une des machines meta-mécaniques de Jean Tinguely (membre du Groupe Zéro), 1954. Visible au Stedelijk Museum d’Amsterdam.
[ssba]